Dans Haute solitude, Laurent Véray ne raconte pas seulement les quatre années de captivité de Jean Zay. Il enferme sa caméra avec un homme que Vichy avait désigné comme l’un de ceux dont la France devait se débarrasser : républicain, ministre du Front populaire, franc-maçon, fils d’un père juif. Mais de sa cellule de Riom, celui qu’on voulait retrancher de la nation continua d’écrire, d’aimer, de penser — et même d’imaginer la France d’après. Un film remarquable sur l’enfermement. Et, plus profondément peut-être, sur ce qui demeure d’un homme lorsque l’État entreprend de lui retirer jusqu’à sa place parmi les siens.
Il a trente-six ans lorsqu’on l’enferme.
Il en avait trente et un lorsque Léon Blum l’avait nommé ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts.
Jean Zay avait eu le temps, en quelques années à peine, de laisser son empreinte sur l’école, la culture, la recherche, le sport, et de porter quelques-uns des projets qui survivraient longtemps à ceux qui allaient bientôt le condamner.
Puis la France s’effondre.
Et l’homme qui avait voulu la servir devient, dans la France de Vichy, un homme à abattre.
C’est là que commence Haute solitude, le documentaire de Laurent Véray.
Pas dans les ors d’un ministère. Pas dans une rétrospective du Front populaire. Pas même dans l’assassinat qui, le 20 juin 1944, mettra fin à la vie de Jean Zay.
Mais dans une cellule.
Fabriquer un ennemi
Jean Zay n’est pas seulement emprisonné.
Il est désigné.
La nuance est essentielle.
Car le nouveau régime a besoin de responsables à la défaite et d’ennemis auxquels donner un visage.
Jean Zay en offre un presque idéal.
Il est républicain. Ancien ministre du Front populaire. Franc-maçon. Son père est juif.
Jean Zay, lui, a été élevé dans le protestantisme de sa mère. Peu importe.
L’antisémitisme ne demande jamais à celui qu’il désigne comment il se définit.
Il le définit.
Vichy le fera donc entrer dans cette catégorie des « ennemis de l’intérieur » dont le nouveau régime entend débarrasser la France.
Avant même Vichy, l’extrême droite l’avait poursuivi de sa haine. Sa judéité supposée ou réelle, son appartenance à la franc-maçonnerie, son engagement auprès de Léon Blum avaient fait de lui une cible.
La défaite offre désormais à cette haine un État.
Et des prisons.
Arrêté à Rabat le 16 août 1940 après l’épisode du Massilia, Jean Zay est condamné le 4 octobre par le tribunal militaire de Clermont-Ferrand pour « désertion en présence de l’ennemi ».
La presse s’est déjà chargée de fabriquer le coupable.
En 1945, lorsqu’elle annulera cette condamnation, la cour d’appel de Riom dira clairement ce que fut ce procès : la volonté d’un gouvernement d’atteindre et de discréditer un parlementaire en raison de ses opinions politiques.
Une cellule pleine d’un homme
Laurent Véray fait alors un choix remarquable : ne pas expliquer Jean Zay de l’extérieur.
Il lui rend la parole.
La narration du film est construite à partir des lettres, carnets, notes et textes écrits pendant sa captivité. Éric Caravaca leur prête sa voix avec suffisamment de retenue pour qu’un étrange déplacement s’opère : bientôt, ce n’est plus vraiment un comédien que nous écoutons.
C’est un prisonnier.
La cellule cesse elle-même d’être seulement un lieu.
Elle devient un espace mental.
Le présent de la captivité y rencontre les souvenirs de l’enfance et de la vie politique, Madeleine, son épouse, Catherine, leur fille, et Hélène, née quelques jours après l’emprisonnement de son père.
Jean Zay se souvient. Observe. Écrit. Travaille. Espère.
Il souffre aussi.
Et c’est peut-être l’une des grandes qualités de Haute solitude que de ne pas avoir transformé cette force en sainteté.
Un homme enfermé reste un homme enfermé.
Mais quelque chose résiste.
Ils ont le temps. Il a les mots.
En 1941, l’écrivain Léon-Paul Fargue, qui fut son ami, publie un livre intitulé Haute solitude.
Il en adresse un exemplaire à Jean Zay, à la maison d’arrêt de Riom.
En le recevant, le prisonnier note dans son carnet qu’il aurait aimé donner ce titre au journal intime qu’il commence à écrire.
Laurent Véray le lui rend, quatre-vingt-cinq ans plus tard.
Ce titre dit presque tout du film.
Car la solitude de Jean Zay n’est pas vide.
Elle est peuplée.
Des êtres qu’il aime, du monde dont on l’a retranché, de la République abolie, de souvenirs, de littérature, de projets — et même de l’avenir.
Voilà peut-être ce qu’il y a de plus saisissant.
L’homme que Vichy a condamné continue à réfléchir à ce que pourrait être la démocratie lorsque Vichy ne sera plus.
Ses geôliers possèdent les clés.
Lui conserve le temps long.
Et puis, un jour, la porte s’ouvre
Le 20 juin 1944, trois miliciens viennent chercher Jean Zay à Riom.
Ils prétendent le transférer.
La porte de la cellule s’ouvre enfin.
Ce n’est pas la liberté qui l’attend.
Les miliciens l’emmènent aux Malavaux, à Molles, dans l’Allier.
Ils l’assassinent et dissimulent son corps.
Jean Zay avait trente-neuf ans. Il aurait eu quarante ans quelques semaines plus tard.
Il faudra des années pour que sa dépouille soit identifiée.
Et des décennies encore pour que la République fasse entrer au Panthéon, en 2015, celui qu’un autre État français avait voulu effacer.
C’est ici que Haute solitude cesse peut-être d’être seulement un film sur Jean Zay.
Car nous savons comment finit l’histoire.
Jean Zay, lui, dans cette cellule, ne le sait pas.
Il écrit depuis un présent où tout peut encore arriver.
C’est ce qui donne à ses mots leur force particulière : ils ne sont pas les paroles rétrospectives d’un héros auquel l’Histoire aurait déjà donné raison.
Ils sont celles d’un homme plongé dans l’incertitude.
Le nom que l’État donne à ses ennemis
Il serait confortable de regarder aujourd’hui Jean Zay comme une figure définitivement installée dans le patrimoine républicain.
Un grand homme.
Un ministre réformateur.
Un nom d’école, de collège, de rue.
Un homme au Panthéon.
Haute solitude nous interdit ce confort.
Avant d’être honoré par la République, Jean Zay fut pourchassé par des Français, condamné par un État français et assassiné par des Français.
Et parmi les mots utilisés pour fabriquer l’homme à exclure, il y eut celui-là : juif.
Jean Zay était fils d’un père juif et d’une mère protestante qui l’avait élevé dans sa foi. Pour ses persécuteurs, cette complexité n’avait aucune importance.
Elle n’en a jamais pour les antisémites.
Ils avaient décidé ce qu’il était.
C’est peut-être aussi pour cela que ce film nous concerne.
Non parce que l’Histoire recommencerait à l’identique. Elle ne le fait jamais.
Mais parce que demeure une question qui, elle, traverse les époques :
comment une société en vient-elle à désigner certains des siens comme n’étant plus tout à fait des siens ?
Laurent Véray n’y répond pas par un discours.
Il ferme une porte.
Place un homme derrière.
Puis il nous fait entendre ce que cet homme continue à penser.
Vichy avait la cellule.
Jean Zay avait encore sa voix.
Quatre-vingts ans plus tard, c’est elle que nous entendons.
Haute solitude – Jean Zay, prisonnier politique, de Laurent Véray, raconté par Éric Caravaca.
Sortie en salles le 23 septembre 2026.
Sarah Cattan







Merci de cet hommage qui nous rappelle que le France d'alors s'est fracturé au point de sacrifier une partie de son peuple, je pense aujourd'hui que notre pays ne s'en est jamais vraiment remis...
Beaucoup de grands juifs ont oeuvré a batir la France , je ne suis pas certain que la France et les français en aient vraiment conscience .
En tout etat de cause , cette epoque est revolue, le talent juif doit travailler pour le peuple juif dans le pays du peuple juif et ne plus se perdre dans des causes etrangeres