À travers la figure du prophète, Adolphe Nysenholc fait de la plainte une vigie. Du 7-Octobre aux fractures d’Israël, Jérémie pleure, avertit, accuse — et cherche jusque dans ses larmes une eau de vie.
CHANT I
Moi, Jérémie, je monte d’un pas lourd de prophète sur le Mont du Temple et à chaque pas j’écrase un pleur.
À chaque pas, je sens que la terre tremble et, signe avant-coureur de la catastrophe, le Temple debout tremble sur ses fondations.
Jérémie le cœur lourd, je m’élève grave sur la plus haute colline de Sion. Là-haut, je vois inquiet s’étendre toute la Judée jusqu’à ses confins les plus reculés.
Jérémie de Jérusalem installé sur le Mont du Temple, je contemple deux mers, l’une à l’agonie et l’autre morte, et je pleure car avec mes yeux de prophète je vois jusqu’à la fin des temps.
De mes yeux coulent deux rivières de larmes qui roulent dans les vallées de Sion jusqu’à gonfler les marées de la grande mer de Haïfa à Jaffa.
Priant sur le lieu même du sacrifice d’Isaac par Abraham, le fils sauvé par l’Éternel, je déplore d’avance la perte des fils de ses fils et, au-delà d’eux, pire encore.
Je suis Jérémie qui va pleurer jusqu’à la fin des temps.
CHANT II
Jérémie voit plus loin que tout le monde que s’annonce une catastrophe et, au pied du mur des Lamentations, il n’y a personne pour le croire.
Jérémie a l’humour triste. Il y a longtemps déjà, il pleurait car il voyait loin dans le temps. Il voyait son peuple dispersé loin de Jérusalem, parmi les nations. Il pleurait que pendant deux millénaires se lamenteraient avec lui ses frères et sœurs de Judée dans la nostalgie de la patrie perdue. Il les entendait d’avance, à chaque fête, clamer avec un sanglot dans la voix : « L’an prochain à Jérusalem. »
Il aurait voulu pleurer pour tout son peuple, pour que ses fidèles n’aient pas à souffrir eux-mêmes. Il pleurait aussi de joie de voir le mur occidental, son cher Kotel Ha-Ma’aravi, encore debout, vestige visible du Temple.
Mais Jérémie pleure sur son peuple qui ne cesse de l’admonester aujourd’hui comme hier : Ô Jérémie, ris de ces absurdités !
Il pleure parce que son peuple sait où il doit prier et comment, tout en acceptant que cela lui soit interdit. Jérémie déplore que son peuple ne sente plus la menace qui pourrait advenir d’être à nouveau chassé loin du saint des saints.
Jérémie depuis longtemps pleure le déni des siens, qu’on ne veut jamais le croire dans ses apostrophes, lui qui avait mis en garde de ce qui se préparait de l’autre côté de la frontière, comme si la mort ne pouvait venir d’au-delà.
CHANT III
Le pire est arrivé. Une horde barbare a franchi la frontière et massacré.
Jérémie pleure les morts de tous âges, otages, survivants meurtris de ne plus savoir où vivre, traités pire qu’étrangers dans leur propre pays.
Jérémie pleure ses filles et ses fils, chassés partout en parias avant la fondation de l’État juif, et de retour au pays pourchassés avec rage.
Jérémie, ne pleure pas : Israël connaît un sursaut contre l’assaut, une solidarité exceptionnelle, de Haïfa à Jaffa, d’Ashdod à Sderot, de Tel-Aviv — la montagne du printemps — au Mont Sion, tous en frères et sœurs unis dans l’Hatikva, l’hymne de l’espoir. Am Israël ‘Haï !
Heureux sursaut, car Jérémie a abondamment pleuré sur les Juifs de retour à Jérusalem qui se sont déchirés entre eux dans une guerre des Juifs.
Jérémie pleure quand il voit son peuple de Jérusalem se bercer dans l’illusion de la paix et s’aveugler devant la haine qui grandit au-delà de ses frontières.
Il pleure son peuple qui mésestime ceux qui pensent qu’Israël ne doit pas exister et qui font de sa destruction un horizon.
Jérémie sait qu’il a de quoi pleurer.
CHANT IV
Jérémie a pleuré des années de voir venir l’aveuglement d’Israël.
Il avait inspiré les jeunes soldates de la frontière de la vie, devenues si vigilantes et si peu crues. Il avait prévu que les ennemis de Sion essaieraient un jour de casser l’image d’un Israël fort, refuge et rempart du peuple juif.
Jérémie pleure de voir l’orgueil, dans sa Jérusalem, gonfler les cœurs de ceux qui méprisent leur ennemi en se croyant plus forts que la mort.
Jérémie pleure qu’Israël ait sous-estimé — toujours en octobre — l’ennemi le jour de Yom Kippour, ce qui est impardonnable, et commis la même erreur d’appréciation le jour de Sim’hat Torah, ce qui n’est pas protéger la joie.
Jérémie pleure qu’à la Kirya on se soit aveuglé de même, pensant qu’on aurait vite vaincu, quasi sans coup férir, une poignée de fanatiques sans peur.
Jérémie pleure ceux qui croyaient que Gaza, après les guerres précédentes, n’aurait plus intérêt à passer à l’acte — et commettre vol de vies, viol de filles, prise d’otages de tous âges.
CHANT V
Jérémie pleure sur Israël piégé qui devra se défendre, le défendre lui, Jérémie. Il pleure sur Israël qui ne peut accepter qu’on vienne par effraction en sa demeure pour le détruire et provoquer encore plus de larmes de son Jérémie.
Jérémie pourrait pleurer assez pour inonder les tunnels de Gaza, labyrinthe du monde des ombres, dédale des enfers.
Israël pleure avec Jérémie. Mais Jérémie ne veut pas qu’Israël pleure à sa place. Il veut que chacun de ses pleurs redonne du courage, soit comme une goutte de sang qui redonne vie à chacun : maïm rime avec ‘haïm. Il pleure eau de vie.
Jérémie pleure qu’Israël ne puisse faire autrement que combattre la terreur qui le menace.
Mais il pleure aussi sur Israël obligé de faire la guerre, de semer la mort pour vivre.
Jérémie pleure les civils pris dans la guerre, les otages, les soldats, les familles, et ceux qui, de part et d’autre de la frontière, n’ont rien demandé à l’Histoire sinon de vivre.
CHANT VI
Jérémie pleure sur le monde qui voit dans le jihad une Résistance. Il pleure sur les Résistants ainsi insultés, qui n’ont pas franchi des frontières pour aller, dans des villages, violer, mutiler, enlever des vivants et des morts en otage.
Jérémie pleure que la terreur puisse être renommée jusqu’à faire oublier ce qu’elle est.
Il pleure qu’après Israël « coupable » de déicide, le voilà accusé de génocide. Haine adaptée au temps de la mort de Dieu et du peuple souverain.
Jérémie pleure un œil en joie, un œil en deuil, quand il voit des pays arabes entrer dans l’Alliance d’Abraham et, ailleurs, d’autres puissances continuer de rêver la disparition d’Israël.
Jérémie pleure sur l’antique Perse dévoyée en Iran, sur ceux qui font de la destruction d’Israël une promesse politique.
Mais Jérémie pleure d’émotion car Jérusalem est toujours debout, comme si Dieu retenait encore le bras meurtrier au-dessus du peuple d’Isaac.
CHANT VII
Jérémie est toujours ému aux larmes par la résurrection perpétuelle de son peuple.
Il y a déjà des lustres, Jérémie pleurait avec émotion quand il entendit déclarer Ben Gourion : « En Israël, qui ne croit pas aux miracles n’est pas réaliste. »
Et si Shimon Pérès dit, avec ironie, qu’il vit dans un pays où une mer est morte et l’autre à l’agonie, Jérémie est prêt à pleurer toutes les larmes de son corps pour guérir l’une et ressusciter l’autre.
Jérémie a beau voir son peuple dispersé revenu de diaspora, autour de lui, se réjouir sur sa terre, la Terre Promise, qu’il arrose si généreusement de ses pleurs que dans le désert reverdissent les fleurs, rien n’y fait. Pour lui, mieux vaut prévenir que guérir.
En vérité, ce docteur de la Loi est au fond, qui sait, un pince-sans-rire. Ne bénit-il pas la vie de ses chaudes larmes ? Il est la source intarissable d’Israël. La coupe levée, il souhaite à tout être vivant : « Le ‘Haïm ». À la vie ! L’eau est la vie. Elle coule de son regard, sur ses joues, plus précieuse que ses yeux.
Jérémie, à l’ironie triste, pleurera jusqu’à la fin du Temps qui n’aura pas de fin. Il est la vie éternelle. Ainsi soit-il.
— Pleure Jérémie, on t’en implore, car si Jérémie ne pleure pas, qui va pleurer ?
CHANT VIII
Voulant prévenir d’amères larmes, Jérémie pleure fort — si on ne l’écoute plus pleurer — qu’un jour son peuple risque à nouveau d’être exilé et d’être si dispersé qu’il saura peut-être encore qu’il devrait revenir quelque part mais ne saurait plus où ni pourquoi, ni même qu’il est un peuple.
Pourtant, moi, Jérémie, j’aimerais pleurer de joie de voir Jérusalem un jour ressuscitée, que la ville sainte soit à jamais la ville éternelle.
Mais ne vois-tu pas la réalité ? Jérémie, tu peux pleurer de félicité ad vitam aeternam. Et, attendri, pleurer encore plus abondamment de voir la Jérusalem céleste avoir de plus en plus de chance d’être bâtie sur terre.
Israël se bat et Jérémie pleure de sentir qu’en son cœur Israël bat. Israël pleure pour que Jérémie vive. Israël en armes afin de préserver chez Jérémie les larmes. Notre eau de vie.
Moi, Jérémie, visionnaire de Sion, écoutez : je pleure, au fond, pour prévenir aussi que l’on risque de détruire plus que le Temple de Dieu — davantage que toute la terre autour de Jérusalem. L’homme a entre les mains la puissance démoniaque d’effondrer le temple de l’univers.
J’aimerais tant ne pas devoir pleurer ma clairvoyance. Votre Jérémie aimerait pouvoir admirer en l’homme plus que mépriser. Il aimerait que son peuple ait été élu pour sauver le monde, ou du moins contribuer à construire le Temple de l’humanité.
Aujourd’hui, votre Jérémie n’a plus assez de ses deux yeux pour pleurer. Ses larmes risquent d’effacer sa vision.
Jérémie craint d’avoir les yeux sans larmes. Des yeux secs.
Cher Jérémie, éternel Jérémie, chaque Juif va pleurer par tes yeux. Pour que tu puisses pleurer bientôt de joie jusqu’à la fin des temps.
CHANT IX
Moi, Jérémie, je pleure de rage de voir mes frères se déchirer, s’entrebattre, mes sœurs ne pouvoir s’interposer. Je pleure du sable, tout un désert, celui qui recouvrira tout de la mer au Jourdain. L’ennemi ne devra plus anéantir Israël. Israël le fera lui-même. Il n’y aura plus de Juifs pour pleurer. Et s’il n’en reste qu’un seul, je serai celui-là.
Jérémie pleure d’un œil à chaudes larmes de voir l’union sacrée revenue, mais darde de l’autre œil un éclair : il a fallu une menace extérieure pour retrouver l’amour fraternel.
Jérémie pleure averse sur la tristesse du monde, il pourrait pleurer un déluge sur l’humanité.
Cher Jérémie, embarque avec Israël sur l’Arche d’Alliance. Et voguons sur la mer de tes pleurs vers les temps futurs.
Puissent tes yeux pleurer un arc-en-ciel.
CHANT X
Pleure une colombe.
Puissent un jour, après le déluge de la haine, à travers la dernière averse de tes pleurs, tes yeux éclairer le monde de sa lumière irisée, et tes paupières battre comme les ailes d’une colombe.
Jérémie, touché par ce vœu, a des larmes juives qui coulent d’un œil et des larmes arabes qui coulent de l’autre œil.
Les larmes juives et les pleurs arabes, des joues de Jérémie, coulent mêlés dans sa barbe fleuve.
Jérémie a le don de Dieu et il en fait don aux hommes. Ô Jérémie, on t’en prie, ne ferme pas les yeux. Pour l’amour de Dieu. Tes larmes sont plus précieuses que des perles.
Pleure-nous les lendemains qui chantent.
Adolphe Nysenholc
6 octobre 2023 – 13 octobre 2025
Le site officiel d'Adolphe Nysenholc, écrivain et dramaturge belge
Elevé en flamand, auteur d’expression française.
Adolphe Nysenholc échappe à la déportation à trois ans. Il a mis un demi-siècle pour oser dire que sa vie avait commencé par la mort. Pour arriver à lui-même, il a dû s’arracher plusieurs masques.
D’abord, spécialiste de Chaplin. Puis professeur de faculté. Sa première pièce de théâtre est une variante d’un mythe grec. La deuxième une parodie des évangiles. Enfin la troisième parle de sa mère assassinée.*
Son roman, Bubelè l’enfant à l’ombre, évoque l’amour pour ses parents de guerre. Il est traduit en italien et en néerlandais.
* Mère de guerre a été présenté dans 7 pays.
De 2019 à 2026, comme président de L’Enfant Caché asbl, il a mis sur pied une Année d’hommage aux Justes de Belgique. (www.enfant-cache.be)



