Jérôme Guedj critique le gouvernement israélien, défend la création d’un État palestinien et revendique un sionisme compatible avec ces engagements. Cela ne l’a pas empêché d’être pris à partie, selon son témoignage, par le sociologue Didier Eribon. Au-delà de l’incident, une vieille vérité resurgit : aux yeux de l’antisémite, aucune opinion, aucune fidélité politique, aucune concession ne dispense un Juif d’être juif.
Il y a quelque chose de presque dérisoire dans cette scène parisienne. Deux hommes de gauche. L’un est député, l’autre sociologue. L’un a consacré sa carrière à la politique, l’autre à l’analyse des mécanismes de domination et d’exclusion.
Ils auraient pu débattre. S’affronter intellectuellement. Se détester, même. La démocratie n’exige pas que les adversaires s’aiment.
Mais selon le récit publié le 19 octobre par Jérôme Guedj, Didier Eribon l’aurait interpellé dans la rue avec des insultes et des doigts d’honneur. Puis, au cours de leur échange, aurait prononcé ces mots : « J’aurais pu vous dire aussi, et je pourrais vous dire : Dégage, sale sioniste ! »
On appréciera le conditionnel employé par Eribon: “Je n’ai pas exactement dit que vou étiez un sale sioniste — Je dis que j’aurais pu vous dire cela”. LOL
Jérôme Guedj a immédiatement compris ce qu’il entendait derrière les mots. Non pas simplement une hostilité à ses positions politiques, mais quelque chose de plus ancien, de plus profond.
Et c’est ici que l’anecdote cesse d’en être une.
Car Jérôme Guedj n’est pas un défenseur inconditionnel d’Israël. Il critique sévèrement le gouvernement Netanyahou, dénonce la colonisation et défend depuis longtemps la création d’un État palestinien. Il se dit « sioniste pro-palestinien », tenant ensemble le droit d’Israël à exister et celui des Palestiniens à disposer d’un État.
On peut discuter cette position. On peut la contester. On peut juger ses critiques d’Israël trop sévères ou insuffisantes. C’est le débat politique.
Mais précisément : qu’importent, pour celui qui entend l’insulter, ses efforts de nuance ?
Il reste le « sale sioniste ». Et cette formule, dans la bouche de celui qui entend l’humilier, fonctionne comme un rappel à l’ordre identitaire.
Vous aurez beau expliquer, distinguer, condamner, nuancer : nous savons, nous, ce que vous êtes.
Voilà le véritable sujet.
Une personne juive peut condamner le gouvernement israélien, dénoncer les souffrances palestiniennes, refuser les politiques de colonisation, combattre les extrémistes des deux camps. Elle peut aller beaucoup plus loin encore dans son opposition à Israël: cela ne lui garantit rien contre l’antisémitisme.
Car l’antisémite n’a jamais eu besoin que le Juif soit cohérent avec l’image qu’il s’en fait. Il lui suffit de pouvoir le ramener à cette image. Le Juif assimilé était accusé de dissimuler sa judéité. Le Juif attaché à ses traditions était accusé de refuser l’intégration. Le Juif cosmopolite était suspect de n’appartenir à aucune nation. Le Juif patriote était soupçonné d’une fidélité secrète à une autre.
Chaque fois, le grief changeait. Jamais la cible.
C’est à cette mécanique que renvoie la scène racontée par Guedj, et c’est pourquoi le débat sur les « bons Juifs » et les « mauvais Juifs » est si préoccupant.
Depuis plusieurs années, certains milieux militants semblent distribuer des certificats de respectabilité aux personnalités juives selon leurs positions sur Israël. Tel intellectuel sera célébré pour avoir condamné le sionisme. Tel autre sera disqualifié pour avoir défendu l’existence de l’État juif. Un troisième sera accepté tant que ses critiques du gouvernement israélien correspondront aux attentes de ceux qui l’invitent à parler.
Mais cette reconnaissance demeure conditionnelle. Elle peut disparaître à la première divergence. Ce n’est plus un débat sur les idées. C’est une entreprise de classement des personnes.
Qui serait suffisamment critique envers Israël ? Qui ne le serait pas assez ? Qui mériterait encore de parler au nom de valeurs universelles ? Qui devrait se justifier avant même d’avoir ouvert la bouche ?
Et, surtout, depuis quand appartient-il à d’autres de délivrer aux Juifs un brevet de respectabilité ?
Jean-Paul Sartre écrivait, dans Réflexions sur la question juive, que « c’est l’antisémite qui fait le Juif ». La formule est célèbre. Elle est aussi discutable. Non, l’antisémite ne fait pas le Juif. Le judaïsme, l’histoire juive, les langues, les traditions, les fidélités, les ruptures, les pensées et les œuvres juives n’ont pas attendu l’antisémite pour exister.
Le Juif n’est pas une invention de celui qui le hait. Mais Sartre saisissait un mécanisme essentiel : dans le regard antisémite, l’individu disparaît derrière une identité qu’on lui impose. Ses convictions personnelles ne comptent plus. Sa complexité cesse d’exister. Il n’est plus un homme qui pense, qui hésite, qui se contredit, qui choisit: il devient le Juif.
C’est cette dépossession qui nous intéresse aujourd’hui. Et elle prend une dimension singulière lorsque celui qui exerce cette violence symbolique est un intellectuel dont l’œuvre a précisément exploré les humiliations et les assignations sociales: Didier Eribon a beaucoup écrit sur la manière dont une société enferme les individus dans des catégories, sur les blessures produites par le mépris, sur le pouvoir de la parole qui rabaisse. Ce savoir devrait, à tout le moins, rendre attentif à ce que signifie transformer une désignation identitaire en insulte.
Mais au-delà de Didier Eribon, une question demeure. Pourquoi faut-il encore rappeler qu’un Juif n’a pas à justifier son existence par ses opinions sur Israël ? Pourquoi faudrait-il qu’il condamne davantage, qu’il se désolidarise plus ostensiblement, qu’il apporte de nouvelles preuves de sa bonne foi, pour échapper au soupçon ? Et pourquoi lui demande-t-on parfois de répondre, personnellement, des décisions d’un gouvernement étranger ?
La critique d’Israël est légitime. Celle de son gouvernement aussi. La discussion sur le sionisme, son histoire et ses différentes conceptions appartient pleinement au débat intellectuel. Mais aucune de ces discussions ne donne le droit de transformer une personne juive en représentant obligé d’Israël ni de l’humilier au nom de cette assimilation.
Il ne s’agit donc pas de savoir si Jérôme Guedj a suffisamment défendu Israël, s’il l’a trop critiqué, ni s’il aurait dû agir ou parler autrement. Il ne s’agit pas davantage de dresser la liste des personnalités juives dont les prises de position nous conviennent ou nous déplaisent. Ce serait manquer entièrement le sujet.
La question n’est pas ce qu’un Juif doit dire pour être accepté. La question est de savoir pourquoi on continue d’exiger de lui qu’il dise quelque chose pour mériter de l’être.
Il y a des Juifs de droite et des Juifs de gauche, des croyants et des athées, des sionistes et des antisionistes, des partisans et des adversaires de tel ou tel gouvernement israélien. Ils ne pensent pas tous la même chose. Ils ne le souhaitent pas. Ils n’y sont tenus par aucune obligation collective. Et c’est précisément cette liberté qui doit leur être reconnue.
Jérôme Guedj avait déjà dénoncé, en septembre dernier, la prétention de certains responsables politiques à définir ce que devrait être un « bon Juif de gauche ». Quelques semaines plus tard, cette scène de rue vient donner à son propos une résonance particulière.
Voilà ce que révèle le recours à une identité chargée de mépris dans une dispute politique : lorsque l’argumentation s’efface au profit de l’assignation. Une mécanique familière dans l’histoire de l’antisémitisme.
Le Juif croyait discuter de politique: on lui signifiait qu’il était lui-même le problème. Alors, peut-être faut-il cesser de demander aux Juifs de démontrer qu’ils sont les bons. Ce n’est pas à eux d’obtenir leur acquittement. C’est à une société démocratique de renoncer à les placer continuellement sur le banc des accusés.
Car, pour l’antisémite, il n’y a jamais eu de « bon Juif ». Il n’y a que des Juifs auxquels il consent, provisoirement, à ne pas reprocher de l’être.
Je voudrais terminer par un souvenir personnel.
Je préside l’Amicale des propriétaires d’un ensemble de six cents logements. Un jour, une adhérente m’a rapporté les propos d’un homme qui refusait de participer à une initiative de notre Amicale. Il lui avait répondu : « Ah non, je ne veux pas participer à quelque chose avec la Juive. »
La Juive. C’était moi.
Je ne connaissais pas cet homme. Je ne le connais toujours pas. Il ignorait mes convictions, mes engagements, mes opinions sur Israël, sur la Palestine, sur la politique française. Il ignorait tout de moi. Mais il savait une chose : j’étais juive. Et cela lui suffisait.
J’étais la présidente d’une Amicale de propriétaires. Je représentais six cents d’entre eux. Je m’occupais de problèmes de voisinage, de charges, de travaux, de vie quotidienne. Mais pour cet homme, je n’étais rien de tout cela. J’étais « la Juive ».
Alors, Jérôme Guedj, Anne Sinclair, Delphine Horvilleur, Claude Askolovitch, Alain Finkielkraut, nous pouvons penser différemment, nous opposer, nous déchirer même sur Israël, sur la politique, sur tant d’autres choses. Nous pouvons tout dire. Tout condamner. Tout défendre. Tout expliquer.
Cela ne changera rien au regard de celui qui a décidé de ne voir en nous qu’une seule chose. Pour l’antisémite, vous serez toujours le Juif.
Et moi, la Juive.




