Jordan Bardella avait 17 ans lorsque lui sont attribués des propos antisémites qu’il conteste toujours. Faut-il en conclure qu’il n’a jamais changé ? Non. Faut-il faire comme si cela ne comptait plus ? Non plus.
Habayta refuse le verdict autant que l’amnésie. On a le droit de changer. On n’a pas le droit d’exiger l’oubli. Le BNVCA souhaite désormais rencontrer Jordan Bardella, lui parler et l’écouter.
Les écrits antisémites attribués au jeune Jordan Bardella ne permettent pas de décréter ce que pense l’homme qu’il est devenu. Mais ils ne peuvent pas davantage être rangés parmi les sottises sans importance d’un adolescent. Entre la condamnation à perpétuité et l’amnésie, il existe un endroit plus inconfortable : celui où l’on accepte de regarder les faits et de se demander ce qu’ils changent à notre jugement.
J’ai attendu. J’ai lu. J’ai écouté. J’ai essayé, comme toujours, de me méfier de ma première réaction.
Il y eut Mediapart, évidemment. Puis les dénégations de Jordan Bardella. Puis les documents publiés par Mediapart, les échanges Messenger que le journal dit avoir fait extraire auprès de Meta et constater par un commissaire de justice, les courriels, les témoignages. Bardella continue, lui, d’en contester la paternité. Voilà où nous en sommes.
Et puis chacun est venu dire ce qu’il fallait en penser. François Morel, sur France Inter, a choisi Julio Iglesias. Je n’ai pas changé. Quelques couplets plus tard, nous étions arrivés à Hitler, à la Waffen-SS, à Vichy.
Mathieu Bock-Côté, sur CNews, a choisi l’autre bord du raisonnement : un garçon de 17 ans, la provocation adolescente, les sottises que l’on dit en privé, le droit à l’oubli. Et bientôt les mots « police politique », « Big Brother », « rêve totalitaire », « paradis des délateurs ».
Je ne me reconnais ni dans l’un ni dans l’autre. Et, à vrai dire, Morel et Bock-Côté importent assez peu. Ils dessinent seulement les deux issues de secours que cette affaire nous propose. La première consiste à dire : il écrivait cela à 17 ans, donc il est cela aujourd’hui. La seconde : il avait 17 ans, donc cela ne dit plus rien de lui aujourd’hui.
Je n’arrive à croire ni l’une ni l’autre. Oui, on change. Heureusement. Sinon, que signifieraient grandir, apprendre, rencontrer, comprendre, avoir honte, rompre avec ce que l’on fut ? Quelle société fabriquerions-nous si chaque phrase prononcée à 17 ans constituait une condamnation sans appel jusqu’à notre dernier jour ?
Je regarde parfois celle que j’étais à 17 ans. Je sais ce que je pensais, ce que j’ignorais, ce que j’aurais pu dire avec assurance simplement parce que je ne savais pas encore assez. Nous devons laisser aux êtres humains cette possibilité extraordinaire et banale : devenir autres qu’ils n’étaient.
Mais quelque chose résiste. Parce que 17 ans, ce n’est pas 7 ans. Parce que des propos antisémites ne deviennent pas innocents du seul fait qu’ils ont été écrits dans une conversation privée. Parce que la vie privée n’est pas un lieu magique où les mots cesseraient de révéler quelque chose de nous. Et surtout parce qu’il ne s’agit pas aujourd’hui de savoir si Jordan Bardella doit être puni pour ce qu’il aurait écrit adolescent.
Il s’agit de savoir ce que nous faisons, citoyens, d’une information sur un homme qui peut prétendre demain aux plus hautes fonctions de l’État. C’est différent.
Je crois au droit de changer. Je ne crois pas au droit d’exiger l’amnésie.
Et je dois dire ce qui me gêne davantage encore: j’ai beau essayer d’être rationnelle, replacer les dates, remettre l’âge, distinguer l’homme du garçon, me rappeler que l’adolescence est aussi le temps de la transgression, quelque chose demeure.
Quelque chose qui ressemble au dégoût: il a pu penser cela. Il a pu écrire cela. Si les documents publiés sont bien les siens — et les éléments désormais rendus publics donnent à cette hypothèse un poids qu’on ne peut balayer d’un revers de main — cette réalité appartient à son histoire politique. Elle ne permet pas d’écrire toute la suite à sa place. Mais elle existe. Et je n’ai pas envie de me mentir à moi-même en prétendant qu’elle m’est indifférente.
Je n’ai pas envie non plus d’un président qui aurait tenu de tels propos. Cette phrase ne signifie pas : « Jordan Bardella est antisémite aujourd’hui. » Je n’en sais rien. Elle signifie exactement ce qu’elle dit : lorsque je confie à un homme les pouvoirs de la République, son histoire compte dans le jugement que je porte sur lui.
Pas seule. Mais elle compte.
Alors surgit une autre question, plus vaste, et qui me trouble peut-être davantage: àÀ force de découvrir ici un vieux préjugé, là une phrase, ailleurs une complaisance, un cliché sur les banques, sur l’argent, sur Israël, sur les Juifs, sur leur supposée puissance, leur supposée solidarité secrète, leur supposée influence — qui, finalement, échappe complètement à cette vieille maladie ?
Et jusqu’où devons-nous porter le soupçon ? Faut-il désormais être philosémite pour être certain de ne pas être antisémite ? La réponse doit être non. Absolument non.
Je ne demande à personne d’aimer les Juifs. Je ne demande pas à celui qui gouvernera la France d’aimer le judaïsme, de célébrer Israël, de connaître nos fêtes ou de trouver nos inquiétudes toujours légitimes. Je me méfierais même d’une société dans laquelle les Juifs attendraient des responsables politiques une déclaration d’amour permanente comme certificat de respectabilité.
Entre l’antisémitisme et le philosémitisme existe un immense territoire : celui de la normalité démocratique. Je veux que les Juifs y soient des citoyens. Ni objets de haine. Ni objets de fascination. Ni thermomètre moral permettant à chacun de mesurer sa propre vertu. Des citoyens.
Et c’est peut-être ici que l’affaire Bardella devient plus intéressante que Bardella. Car depuis quelques années, nous demandons sans cesse : qui est antisémite ? La gauche accuse la droite. La droite accuse la gauche. Chacun exhibe ses Juifs, ses voyages en Israël, ses condamnations du Hamas, ses photos, ses déclarations.
Et nous, Juifs, sommes parfois sommés de distribuer les certificats. Untel a changé. Untel n’a jamais changé. Untel nous aime. Untel nous déteste.
Je ne veux plus jouer à cela. Je veux des faits. Je veux pouvoir dire qu’un propos est antisémite lorsqu’il l’est, même s’il vient de quelqu’un dont les positions présentes me conviennent davantage. Je veux pouvoir dire aussi qu’un homme a changé si les faits montrent qu’il a changé, même si cela contrarie ceux qui auraient préféré le conserver à jamais dans le rôle qu’ils lui avaient assigné.
Mais le changement ne se décrète pas. Il se montre. Il s’explique. Il s’assume.
Il reste pourtant une difficulté: pour pouvoir entendre un homme nous dire qu’il a changé, encore faut-il qu’il reconnaisse ce dont il aurait changé.
Or Jordan Bardella conteste toujours être l’auteur de ces écrits, tandis que Mediapart affirme désormais en avoir établi l’authenticité et a publié les éléments sur lesquels repose cette affirmation.
Je ne vais pas transformer cet éditorial en expertise judiciaire. Je ne peux pas davantage décider, depuis ma place, que celui qui nie ment nécessairement. Mais cette contradiction n’est pas secondaire. Elle empêche aujourd’hui la seule conversation qui m’intéresse vraiment : non pas « étiez-vous antisémite à 17 ans ? », comme si une étiquette pouvait régler le problème, mais « si ces mots furent les vôtres, que sont-ils devenus en vous ? »
C’est aussi pour cela qu’une rencontre aurait un sens. Et peut-être est-ce finalement cela que j’attends de Jordan Bardella. Pas qu’il m’aime. Pas qu’il fasse profession de philosémitisme. Pas même qu’il me persuade par quelque déclaration spectaculaire qu’il est devenu irréprochable.
J’attendrais quelque chose de beaucoup plus simple. S’il a écrit ces phrases, qu’il soit capable ce soir de dire : Oui. Je les ai écrites. Elles étaient antisémites. J’avais 17 ans. Elles me font honte aujourd’hui. Voilà ce que j’ai compris depuis. Voilà pourquoi je ne pense plus cela.
Car il existe une différence immense entre changer et effacer. Entre reconnaître celui que l’on fut et prétendre qu’il n’a jamais existé. Entre demander le droit de ne plus être jugé comme à 17 ans et exiger que les autres oublient ce que l’on pensait à 17 ans.
C’est aussi pourquoi, au BNVCA, nous aimerions rencontrer Jordan Bardella. Pas le convoquer. Pas lui faire subir un interrogatoire. Pas lui demander quelque certificat de bonne conduite. Le rencontrer. Lui parler. L’écouter. Lui demander comment il regarde aujourd’hui les propos qui lui sont attribués. Ce qu’il pense de l’antisémitisme, non dans une déclaration calibrée ou dans le tumulte d’une campagne, mais dans une conversation où l’on pourrait prendre le temps des mots.
Car si nous affirmons qu’un homme peut changer, encore faut-il accepter de lui demander ce qu’il a fait de ce changement. Et si nous refusons de le condamner à perpétuité pour ce qu’il fut peut-être à 17 ans, nous avons aussi le droit de vouloir entendre l’homme qu’il est devenu.
Cette invitation, le BNVCA la lui adresse. Sans préalable. Sans verdict. Avec des questions.
François Morel affirme, en chanson : je n’ai pas changé. Il n’en sait rien. Mathieu Bock-Côté nous explique en substance que l’adolescent devrait pouvoir disparaître dans l’oubli de ses conversations privées. Je ne le crois pas davantage.
Entre les deux, demeure un homme. Et une question à laquelle lui seul peut véritablement répondre : qu’avez-vous fait de celui que vous étiez ?
Je ne connais pas encore la réponse. Et c’est précisément pourquoi cette affaire me trouble. Pas parce qu’elle m’aurait appris définitivement qui est Jordan Bardella. Mais parce qu’elle m’a appris quelque chose de celui qu’il fut.
Je crois au droit de changer. Profondément. Mais le droit de changer n’est pas le droit à l’oubli.
Et lorsqu’un homme demande à gouverner mon pays, j’ai le droit, moi aussi, de me souvenir.
Et peut-être, avant de juger définitivement, de lui parler.


