Chapô :
Deux mois après la mort de Philippe, Sophie Bastide-Foltz ouvre une chambre de leur maison à une jeune pensionnaire. Et découvre que déplacer une chambre, des livres, quelques objets, peut déplacer aussi le deuil. Un tableau tombe. Le chat cherche. Au pied du piano, un tabouret reste vide. Sur la porte, une pancarte demeure.
Journal, extrait.
Pour pouvoir payer le loyer de notre maison, un peu élevé pour moi, j’ai mis une pièce en sous-location avec l’accord de notre amical propriétaire, même si mes filles m’ont déjà aidé et proposé de m’aider encore à l’avenir. Ne pas en dépendre me rassure. C’était notre chambre, notre dressing, notre salle de bains, un lieu presque indépendant où les filles ne pouvaient entrer qu’avec notre permission. J’ai aménagé le dressing en kitchenette pour ne pas me sentir envahie, ai déménagé tout ce qui s’y trouvait, y compris les souvenirs. Je n’y ai laissé qu’une grande étagère de livres qui n’ont pas trouvé leur place ailleurs. Les murs de cette pièce qui ont vu et entendu tous nos échanges pendant dix-neuf ans parleront-ils à cette petite jeune fille de 17 ans qui la loue désormais ?
Elle s’appelle Elsa. Une nouvelle au lycée. Ses parents n’ont pas trouvé de place à l’internat. Elle n’a que 17 ans, ne connaît encore personne à Uzès. Elle est fragile, émotive. Bien entendu, je veillerai sur elle ; mais j’ai tout de suite mis des bornes pour protéger mon silence, ma solitude. Au bout de quelques jours, je l’ai tout de même invitée à dîner, manière d’officialiser cette cohabitation et de l’accueillir avec bienveillance.
La petite s’est entichée de moi. Hier, sa mère la raccompagne après un week-end passé en famille. Je demande comment elle va. Réponse de la mère : « Oh, elle est ravie. Elle vous adore, elle n’arrête pas de me parler de vous. » Je souris. Une fois la mère repartie, je dis à Elsa : « Ne lui parle pas trop de moi. Tu sais, les mères, nous avons une propension à être très possessives. Même quand nos enfants sont grands. Nous luttons parfois toute notre vie contre cette tendance. » Elle a souri.
Depuis qu’elle est là, la vague qui montait de temps à autre me submerge. La présence de mon homme que je sentais partout, est devenue absence. Je ne me sens pas chez moi dans la chambre de ma cadette que j’occupe désormais. Mon mur de livres me manque. C’est la maison tout entière qui m’est devenue étrangère. Elle ne respire plus au même rythme. Hier, en pleine nuit, le tableau préféré de Philippe est tombé, comme s’il se révoltait. Cadre cassé, verre en mille morceaux. Billy lui-même squatte une pièce puis l’autre, un fauteuil, puis un autre, passe une journée entière sous un lit puis réapparait, comme s’il cherchait quelque chose, ou quelqu’un. Il s’installe au pied du piano pour faire sa toilette, puis s’étale sur le tapis, le regard tourné vers un tabouret vide.
J’ai laissé la pancarte sur la porte. C’est notre aînée qui l’avait dessinée, fabriquée, je ne sais plus à quel âge. Nous la retournions, pile ou face, selon notre humeur.
Sophie Bastide-Foltz


