Ils seraient quelque 5 000. Ils ont tué, enlevé, gardé des otages, ils ont participé d’une manière ou d’une autre au massacre du 7-Octobre. Depuis près de trois ans, Israël entreprend de mettre un nom et un visage sur chacun d’eux. Pour la première fois, des membres de l’unité NILI racontent cette traque hors norme. Reconnaissance faciale, intelligence artificielle, interrogatoires, renseignement humain : derrière la « kill list », une entreprise d’identification systématique qui, si elle évoque Munich par sa durée, ne l’évoque plus du tout par son échelle. Et pose une question essentielle : traquer signifie-t-il nécessairement tuer ?
« Car pour NILI, le 8 octobre n’est jamais arrivé. »
Il s’appelait Muhammad Bassam Mushtaha.
Commandant de compagnie du bataillon al-Shati du Hamas, il avait franchi la frontière israélienne le 7 octobre 2023.
Puis son histoire avait croisé celles de plusieurs otages : selon Tsahal, Mushtaha avait participé à la détention de Tsachi Idan et de la caporale Noa Marciano, morts en captivité, mais aussi à celles de Ziv Berman, Omri Miran, Ori Megidish, Naama Levy et Matan Angrest.
Le 30 juillet 2026, une frappe israélienne l’a atteint dans le nord de Gaza.
Lorsque Tsahal a confirmé sa mort, l’armée n’a pas seulement rappelé son implication dans le 7-Octobre et la détention des otages : elle a précisé qu’il préparait de nouvelles attaques contre des soldats et des civils israéliens.
Cette précision aura son importance.
Mais Mushtaha avait aussi un passé. Et Israël n’avait pas oublié son nom.
Des milliers de noms
Car Mushtaha n’était qu’un nom parmi des milliers. Dans les jours qui suivent le 7 octobre 2023, le Shin Bet et Tsahal mettent sur pied une structure particulière.
Son nom : NILI.
Pendant longtemps, son activité reste largement dans l’ombre. On sait juste qu’Israël recherche les responsables du massacre. Des communiqués annoncent régulièrement l’élimination d’un homme présenté comme ayant franchi la frontière ce jour-là, ou ayant participé à un enlèvement, ou encore ayant détenu des otages.
Ce qu’on sait moins, c’est que ces opérations appartiennent à une entreprise systématique.
En août 2026, pour la première fois, des membres de NILI acceptent de raconter publiquement leur travail à la télévision israélienne. L’une d’entre eux résume presque matériellement l’entreprise :
un fichier Excel.
Et dans ce fichier, des milliers de noms : ceux qui avaient franchi la frontière. Ceux qui avaient tué. Ceux qui avaient enlevé. Ceux qui avaient participé à l’assaut.
Mais également des hommes identifiés comme ayant détenu ou maltraité des otages après leur transfert à Gaza.
L’objectif est immense : sortir les auteurs du 7-Octobre de la masse indistincte des assaillants et établir, individu après individu, qui était là et ce qu’il a fait.
Ils s’étaient filmés
Il y a quelque chose de singulier dans cette enquête : les hommes recherchés ont eux-mêmes fourni une partie considérable de la matière permettant de les identifier.
Souvenez-vous : le 7 octobre, ils avaient des téléphones. Des GoPro. Ils avaient filmé. Photographié. Ils avaient publié. Nul n’a oublié la Schadenfreude sur leur visage.
À ces images se sont ajoutées les vidéos des caméras de surveillance des kibboutzim et des routes, mais encore les renseignements recueillis à Gaza, les interrogatoires de détenus, le renseignement humain, les documents saisis pendant la guerre.
Un visage apparaît quelques secondes sur une vidéo ? Il faut lui donner un nom : les services israéliens utilisent à cet effet la reconnaissance faciale. L’intelligence artificielle participe aux recoupements. Les informations sont ensuite confrontées les unes aux autres.
Qui est cet homme ? À quelle organisation appartient-il ? Qu’a-t-il fait le 7 octobre ? A-t-il participé à un enlèvement ? A-t-il détenu un otage ? Où vit-il désormais ? Où va-t-il ? Quand ?
L’une des personnes travaillant pour NILI raconte connaître parfois sa cible jusque dans les détails les plus ordinaires : où elle fait ses courses, quand elle va prier, ce qu’elle mange au petit déjeuner.
L’horreur du 7-Octobre rencontre ainsi quelque chose que Munich ne connaissait pas :
l’ère de la trace numérique.
2 800
Selon Channel 12, quelque 2 800 personnes figurant sur la liste de NILI auraient été tuées.
Le chiffre demande immédiatement une précision : il comprend environ 1 200 assaillants tués en Israël pendant le 7-Octobre lui-même et les combats qui l’ont immédiatement suivi. Les autres auraient été tués ultérieurement, principalement à Gaza.
Le Times of Israel avait auparavant rapporté que, sur environ 5 000 personnes identifiées comme ayant participé à l’attaque ou à la détention d’otages, plus de 2 700 avaient été tuées et environ 300 capturées, ces derniers attendant encore les procédures judiciaires particulières envisagées pour les auteurs du massacre.
Ces chiffres doivent être lus pour ce qu’ils sont : des chiffres israéliens, communiqués par les autorités ou établis par les médias à partir des informations qu’elles leur ont fournies. Il n’existe pas de décompte indépendant permettant de vérifier individuellement plusieurs milliers de cas.
Mais l’ordre de grandeur suffit à révéler la nature du projet : Israël n’a pas seulement cherché les commanditaires du 7-Octobre, Israël a cherché les hommes.
Un nom pour chaque bourreau
Il y a dans cette histoire quelque chose qui répond à la manière dont Israël nomme ses morts depuis le 7-Octobre.
Israël compte en effet rarement ses victimes comme une abstraction. Un nom. Un âge. Un visage. Une famille. Un kibboutz. Une photographie.
Avec NILI, cette exigence d’individualisation s’applique cette fois aux auteurs : donner un nom à celui qui a tué. À celui qui a enlevé. À celui qui a gardé. Refuser qu’il disparaisse dans cette expression commode et impersonnelle ressassée chaque jour par les médias : « les terroristes du 7-Octobre ».
Car si une foule peut devenir anonyme, un homme identifié ne l’est plus.
Vous étiez des milliers. Nous chercherons qui vous étiez. Nous chercherons ce que chacun de vous a fait. Nous chercherons où vous êtes.
L’ombre de Munich
Impossible de ne pas penser à Munich.
Après l’assassinat de onze membres de la délégation israélienne aux Jeux olympiques de 1972, Israël entreprit de poursuivre pendant des années des responsables et membres de Septembre noir liés à l’attentat.
Cette histoire a contribué à construire la légende des services israéliens : celle d’un État pour lequel la distance et les années ne suffisent pas nécessairement à mettre un homme hors d’atteinte.
Mais la comparaison s’arrête rapidement : Munich concernait quelques hommes. NILI travaille sur des milliers de dossiers.
Mais surtout, cinquante ans ont changé les moyens de la traque : en 1972, retrouver un homme pouvait exiger des mois d’informateurs, de filatures, de photographies, d’interceptions.
Après le 7-Octobre, l’homme recherché a parfois fourni lui-même son portrait : il s’est filmé. Il a publié. Son téléphone a parlé. Une caméra l’a vu passer.
Un logiciel peut confronter son visage à des milliers d’images : le crime de masse a rencontré le monde de la donnée de masse.
« Vengeance » n’est pas dans leur lexique
Le mot vient nécessairement à l’esprit.
Vengeance.
Un membre de NILI interrogé par Channel 12 le récuse explicitement : la vengeance, dit-il en substance, ne fait pas partie de leur lexique.
La phrase mérite d’être retenue précisément parce qu’elle ne suffit pas à clore la question : que représente in fine NILI ? Une opération militaire ? Une entreprise de justice ? Une politique de sécurité ? Une vengeance d’État ?
Les mots ne sont pas interchangeables, et il existe une distinction encore plus importante :
identifier, rechercher, capturer et tuer ne sont pas synonymes.
Traquer n’est pas nécessairement tuer
Le fait qu’un homme figure sur la liste NILI ne signifie pas qu’il puisse, en droit, être tué n’importe quand et n’importe où.
C’est ici que le terme journalistique de « kill list », aussi spectaculaire soit-il, risque de masquer une difficulté essentielle : avoir participé aux crimes du 7-Octobre ne suffit pas nécessairement, à lui seul et pour toujours, à rendre quelqu’un licitement ciblable.
Le droit des conflits armés ne fonctionne pas comme une condamnation à mort différée. Le statut de l’individu au moment de la frappe est déterminant : appartient-il encore à un groupe armé organisé dans une fonction qui le rend ciblable ? Participe-t-il alors directement aux hostilités ? A-t-il au contraire rompu depuis longtemps tout lien avec celles-ci ?
S’ajoutent les règles gouvernant la conduite même de l’attaque : distinction, proportionnalité et précautions destinées à protéger les civils.
Deux spécialistes du droit des conflits armés, Michael Schmitt et Ryan Goodman, ont récemment consacré une longue analyse juridique à NILI. Leur conclusion centrale est nette : la participation au 7-Octobre n’a pas placé éternellement chaque participant hors de la protection du droit. La licéité d’une frappe dépend du statut et de l’activité de la personne au moment où la force est employée.
Cela ne signifie nullement que les opérations de NILI soient, par principe, illégales : un membre actuel de la branche armée du Hamas exerçant une fonction combattante peut constituer une cible militaire indépendamment même de ce qu’il a fait le 7-Octobre. De même, un homme actuellement engagé dans la préparation ou l’exécution d’attaques peut être ciblable selon les circonstances.
Mais son crime passé n’est pas, à lui seul, le fondement juridique suffisant d’une exécution trois ans plus tard.
Et c’est ici que nous retrouvons Mushtaha. Lorsque Tsahal annonce son élimination, l’armée ne dit pas seulement : il était là le 7 octobre. Elle dit également : il préparait de nouvelles attaques.
La formulation n’est pas accessoire : elle révèle précisément la ligne qui sépare la poursuite d’un auteur de crimes de guerre du ciblage militaire d’un combattant ou d’un individu participant aux hostilités.
Et cette distinction continue d’apparaître dans les annonces israéliennes les plus récentes : lorsqu’elles concernent des participants identifiés du 7-Octobre, Tsahal et le Shin Bet invoquent également, dans plusieurs cas, leur activité opérationnelle présente ou récente.
Jusqu’au dernier
Il reste des noms sur la liste. Combien exactement ? Israël ne le dit pas. Combien d’années la traque durera-t-elle ? Nul ne le sait.
La guerre change. Les cessez-le-feu arrivent. Les gouvernements passent. Des hommes changent de maison, de téléphone, peut-être de nom. Certains seront tués dans des opérations militaires. D’autres seront capturés. Certains pourraient un jour être jugés. Et peut-être certains ne seront-ils jamais retrouvés.
Mais NILI dit autre chose que la certitude de les tuer tous : elle dit la volonté de ne pas perdre leur trace.
C’est peut-être là que se trouve le sens le plus profond de cette entreprise : là où les statistiques additionnent, NILI individualise. Un visage après l’autre. Un nom après l’autre. Un dossier après l’autre.
Jusqu’au dernier. Car pour NILI, le 8 octobre n’est jamais arrivé.




La phrase finale, « Car pour NILI, le 8 octobre n’est jamais arrivé », suggère que pour cette organisation ou cette entité, le monde s'est arrêté au jour de la tragédie (le 7 octobre). Elle vit dans le traumatisme initial, et toute son existence est désormais dictée par les événements de ce jour-là, rendant le "lendemain" impossible tant que la mission n'est pas accomplie.
Nili etait a l origine le nom d un reseau d espionnage juif qui travaillait pour les anglais durant la premiere guerre mondiale dans le yshouv juif