Un poulet au-dessus de la tête, des péchés à transférer, et cette inquiétude très enfantine qu’il ne se soulage pas au mauvais moment… Jacques Frojmovics se souvient des kaparot de son enfance. Puis le mot voyage : de l’expiation au « ma kapara » israélien, du sacrifice à l’amour — jusqu’à l’inévitable yiddishe mamme.
Kapara
Papa la faisait
Tournoyer au-dessus
De nos têtes.
On sentait discrètement
La chaleur de la bête
Un côté charnel,
Rassurant.
Pourvu
Qu’elle se retienne
De faire ses besoins..
C’est ce qu’on espérait
Tout en récitant la prière.
« Voici mon expiatoire
À qui je transfère
Mes péchés. »
Mais bien sûr,
Il s’agit du rite
De la Kapara
Signifiant l’expiation,
Que mes parents
Pratiquaient
Quand j’étais petit.
Entre Rosh Hashanah
Et Kippour
Rite millénaire,
Parfois contesté
Par certains de nos sages,
Pour son côté
Quelque peu superstitieux.
Ce poulet que l’on faisait
Tournoyer au-dessus
De nos têtes,
En marmonnant nos prières
Et en lui transférant ainsi
Nos péchés,
Était ensuite expédié
Par le sacrificateur,
Vers les steppes éternelles
Des poulets.
Faut savoir
Qu’en hébreu,
On appelle gentiment,
Son petit chouchou :
« Ma Kapara ».
Plus rien à voir
Avec le poulet sacrifié.
Juste une manière,
Un peu bizarre,
Je l’admets,
D’exprimer
Son amour infini.
Une façon de dire,
À l’envers,
Qu’on est prêt
À se sacrifier
Pour son enfant.
L’archétype
De la “yiddishe mamme”,
En est le résultat.
« Moïshele,
Si tu ne finis pas ton potage,
Je me jette par la fenêtre ! »
Soupir.
Jacques Frojmovics
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Jacques Frojmovics, quelques lignes et tout un monde
Il lui suffit de quelques lignes. Un mot yiddish, un souvenir familial, une indignation, une absurdité de notre temps, et Jacques Frojmovics en fait un billet.
Depuis longtemps, il écrit ainsi : court, léger souvent, grave parfois, drôle presque toujours jusque dans la gravité. Une écriture à pas comptés, qui semble ne pas y toucher et touche pourtant juste.
Fils de survivants de la Shoah, engagé aujourd’hui dans la transmission de leur histoire auprès des jeunes générations, il sait mieux que beaucoup ce que les mots peuvent porter de mémoire. Mais il sait aussi qu’une mémoire vivante ne se récite pas : elle observe le présent, s’en amuse, s’en inquiète, le rappelle parfois à l’ordre.
Chez lui, un krekhts peut raconter le peuple juif, un Kaddish sauver une vie, et quelques lignes sur les réseaux sociaux devenir une leçon de dignité.
Habayta garde précieusement cette voix-là.
Le billet de Jacques Frojmovics : quelques lignes, chaque jour ou presque, pour sourire, se souvenir, s’agacer — et penser.


