Ce soir commence Kippour.
Depuis dix ans, j’écris pour Kippour. Chaque année, je retrouve les mêmes mots, ou presque : pardon, faute, réparation, retour, recommencement.
Cette année, quelque chose résiste. Cette année, je ne sais plus très bien comment écrire sur le pardon.
J’en parlais hier avec mon amie Danielle Khayat. Danielle connaît les textes, la Kabbale, cette longue conversation juive qui ne cesse de reprendre les mêmes questions parce qu’aucune réponse ne les épuise jamais.
Je lui parlais de ce que le 7-Octobre avait changé en moi. Et notamment de cela, que je n’aime guère m’avouer : j’ai découvert la haine. Je ne savais pas que j’en étais capable.
Bien sûr, j’avais connu la colère, l’indignation, le mépris parfois. J’avais cru détester. Mais la haine est autre chose. Elle s’installe plus profondément. Elle ne discute plus. Elle ne cherche même plus à convaincre. Elle regarde et elle se détourne.
Depuis le 7-Octobre, je l’ai rencontrée en moi.
Voilà qui est bien embarrassant lorsqu’arrive Kippour.
Alors Danielle m’a dit quelque chose de très simple : « Moi, de toute façon, le pardon, il faut déjà qu’on vienne me le demander. »
J’ai ri.
Puis j’ai pensé qu’elle avait peut-être mis le doigt exactement là où ça faisait mal. À qui devons-nous pardonner quand personne ne nous demande pardon ?
Et même, plus profondément : Qu’est-ce que Kippour exige de moi lorsque celui qui m’a fait du mal ne regrette rien ?
Car enfin, de quel pardon parlons-nous ? Le judaïsme ne nous demande pas de distribuer l’absolution comme on effacerait une ardoise à date fixe.
Pour les fautes commises contre un autre homme, Kippour ne suffit pas. Il faut aller vers celui qu’on a blessé. Reconnaître. Demander pardon. Réparer lorsque cela est possible.
Le pardon suppose donc un mouvement. Quelqu’un doit faire le chemin.
Mais depuis le 7-Octobre, j’attends ce mouvement. Je cherche même sa trace. J’ai écouté les survivants. J’ai lu les témoignages des otages revenus. J’ai regardé les visages de ceux qui ne reviendront plus. J’ai entendu raconter les maisons, les tunnels, la faim, les coups, la peur, les humiliations.
Et une question terrible m’accompagne: où fut le geste ?
Je voudrais entendre l’histoire de celui qui, au milieu de l’enfer, aurait tendu un verre d’eau parce qu’un être humain avait soif. De celle qui aurait ouvert une porte. De celui qui aurait murmuré : « Je vais vous aider. » De celle qui, ne pouvant rien faire, aurait au moins posé un doigt sur ses lèvres pour signifier : je sais que vous êtes là, je ne vous dénoncerai pas.
Peut-être ces gestes ont-ils existé et ne les connaissons-nous pas.
Je dois laisser cette possibilité ouverte. Mais précisément : pourquoi avons-nous tant de mal à les entendre ? Pourquoi, après bientôt trois ans, cherchons-nous encore ces histoires comme on chercherait une petite lumière dans une pièce devenue noire ?
C’est là que quelque chose s’est cassé en moi: j’aurais voulu un Juste. Un seul aurait suffi à sauver quelque chose. Pas à effacer le 7-Octobre. Pas à pardonner les assassins. Pas à rendre les morts. Pas à abolir la guerre qui a suivi.
Non: à sauver quelque chose de ma propre représentation de l’homme.
Et voici Kippour. Le jour où nous nous frappons la poitrine. Nous disons : nous avons fauté. Nous ne disons pas : ils ont fauté.
Nous.
C’est peut-être cela qui m’est devenu insupportable et nécessaire à la fois. Parce que je sais très bien ce que j’aimerais faire cette année : dresser la liste de leurs fautes. Elle serait longue.
Mais Kippour me reprend la feuille des mains et me demande la mienne.
Alors j’y inscris ceci : j’ai laissé naître en moi la haine. Je ne sais pas encore si j’en demande pardon. Voilà peut-être l’aveu le plus difficile.
Car une part de moi trouve cette haine légitime. Une part de moi lui trouve mille circonstances atténuantes. Une part de moi dit : après ce que nous avons vu, après ce que nous avons entendu, après les morts, les otages, les cris de joie qui ont accompagné parfois notre malheur, comment pourrait-il en être autrement ?
Et une autre voix me demande : Veux-tu vraiment leur abandonner cela aussi ? Tes morts ne leur suffisent donc pas ? Tes blessés ? Tes otages ? Faudrait-il encore leur donner la femme que tu étais avant le 7-Octobre ?
Alors non. Je ne pardonne pas sur commande. Je ne pardonne pas à celui qui ne regrette rien. Je ne confonds pas le pardon avec l’oubli, ni la miséricorde avec l’effacement du mal. Et je ne demanderai pas à Kippour de fabriquer en moi un sentiment que je n’éprouve pas.
Mais peut-être lui demanderai-je autre chose. Non pas de m’apprendre à leur pardonner. Mais de m’empêcher de devenir semblable à ma haine. De me permettre de continuer à distinguer un homme d’un assassin, un enfant de celui qui l’endoctrine, une population de ceux qui commettent des crimes en son nom. De ne jamais appeler justice ce qui ne serait que vengeance.
De conserver suffisamment de liberté intérieure pour que ma haine elle-même ne décide pas à ma place.
Peut-être est-ce cela, cette année, mon Grand Pardon: non pas leur pardon. Mais le combat pour ne pas leur abandonner mon âme.
Dimanche soir, je ne demanderai donc pas : « Ai-je pardonné ? »
Je poserai une autre question: celle que le 7-Octobre m’a laissée et à laquelle, pour la première fois depuis dix ans, je n’ai pas de réponse : à qui devons-nous pardonner quand personne ne nous demande pardon ?
Et j’en ajouterai une, à voix plus basse :
Que reste-t-il de moi si, pour ne pas oublier ce qu’ils ont fait, je laisse la haine me dire qui je dois devenir ?
Sarah Cattan
Note de l’auteur — 20 septembre 2026
Après la publication de cet édito, Sidney Touati a posé, dans un commentaire, cette question : « Peut-on pardonner à la place des victimes ? »
Elle m’a arrêtée.
Car elle introduit une distinction que je n’avais pas formulée assez clairement : nous pouvons nous interroger sur le pardon de ce qui nous a été fait, à nous, les vivants. Mais nous ne pouvons pas accorder le pardon à la place de ceux qui ont été assassinés. Ce pardon-là ne nous appartient pas.
Cela n’efface pas la question de cet édito : que faire lorsque ceux qui nous ont blessés ne demandent aucun pardon ?
Mais cela lui fixe une frontière essentielle.
Je remercie Sidney Touati de me l’avoir fait voir.



