Nous publions d’ordinaire Richard Abitbol lorsqu’il analyse la géopolitique, ses rapports de force et ses fractures. En ce jour de Kippour, il nous adresse autre chose : une chanson dont les paroles tissent ensemble trois des grands moments de la liturgie du jour — Kol Nidrei, l’Avoda et la Néïla. Du poids du passé à la possibilité du recommencement, c’est toujours du monde qu’il est question. Mais cette fois, du monde que chacun porte en soi.
Richard Abitbol présente ainsi son texte : « Les paroles sont une synthèse des trois principales prières de Kippour : Kol Nidrei, Avoda et Néïla. »
Kol Nidrei…
Tous les vœux, toutes les interdictions, tous les serments…
Que nos vœux ne soient plus considérés comme des vœux,
nos interdictions comme des interdictions,
nos serments comme des serments.
Ce soir, nous déposons le fardeau.
Non pour effacer le passé,
mais pour qu’il ne puisse plus enchaîner notre avenir.
Combien de promesses se sont brisées en nous,
combien de fois avons-nous dit :
« Demain, je changerai. »
Combien de paroles sont devenues des pierres dans notre cœur,
combien la culpabilité nous a appris
à rester immobiles.
Kol Nidrei…
Libère-nous de ce poids.
Non de notre responsabilité,
mais de la peur qu’il soit déjà trop tard pour changer.
Donne-nous une page nouvelle,
non une page sans mémoire,
mais une page sur laquelle nous pourrons écrire autrement.
Yom Kippour
Yom Kippour,
jour du retour,
apprends-nous à regarder sans fuir,
à reconnaître sans nous condamner,
à regretter sans perdre l’espérance.
N’efface pas la mémoire,
transforme-la en lumière.
Que la culpabilité ne soit pas une prison,
mais un chemin de retour.
Vidouï — la confession
Ashamnou — Nous avons fauté.
Bagadnou — Nous avons trahi.
Et nous disons : nous.
Car personne ne tombe seul.
La faute de l’un atteint aussi l’autre.
Le silence peut lui aussi blesser,
comme le regard qui se détourne.
Pour les paroles devenues des armes,
pour les pardons que nous avons refusés,
pour le mal que nous avons commis,
et pour le bien que nous pouvions accomplir
et que nous n’avons pas accompli.
La main se pose sur la poitrine,
non pour punir le corps,
mais pour réveiller le cœur.
Yom Kippour,
jour de vérité,
donne-nous le courage
de rencontrer notre part d’ombre
sans oublier notre lumière.
Que la lucidité devienne responsabilité.
Et que le mot « nous »
nous rappelle
que nul ne peut se réparer entièrement seul.
Avoda — le service du Grand Prêtre
Puis vient l’Avoda.
Le Grand Prêtre avance seul,
une fois par an,
vers le Saint des Saints.
Et si ce sanctuaire
existait également en nous ?
Sous la peur,
sous l’orgueil,
sous tout ce que nous avons abîmé,
demeure un lieu silencieux
que nos erreurs n’ont jamais complètement détruit.
Descendre au plus profond de soi
ne signifie pas fuir le monde.
C’est revenir à la source
afin de pouvoir revenir au monde autrement.
Retirer les masques.
Faire taire le bruit.
Et retrouver cette étincelle
qui se souvient encore
de ce que nous pourrions devenir.
Le jour décline.
Le corps se fatigue.
La bouche est sèche.
Mais l’âme, elle,
parle de plus en plus fort.
Néïla
Néïla…
Peta’h lanou sha’ar
be’et neïlat sha’ar,
ki fana yom.
Ouvre-nous une porte
au moment où les portes se ferment,
car le jour décline.
Ouvre-nous une porte…
Le soleil descend
et le temps devient précieux.
Ce que nous avons repoussé à demain
demande maintenant une réponse.
Dire : je t’aime.
Dire : pardonne-moi.
Dire : je te pardonne.
Réparer.
Revenir.
Changer.
Ouvre-nous une porte
au moment où les portes se ferment,
car le jour décline.
Il ne s’agit pas seulement des portes du ciel.
Ce sont aussi les portes du temps,
les portes des occasions
qui ne s’ouvriront peut-être plus jamais.
Si ce n’est pas maintenant, alors quand ?
Vingt-cinq heures.
Le corps est presque vide
et pourtant nous sommes toujours debout.
Une seule voix.
Des centaines de voix.
Un seul souffle.
Avinou Malkénou
Avinou Malkénou — Notre Père, notre Roi.
Hanénou va’anénou — Fais-nous grâce et réponds-nous,
car nous n’avons aucun mérite à présenter.
Agis envers nous avec justice et bonté
et sauve-nous.
Pardonne-nous.
Accorde-nous Ton pardon.
Accorde-nous l’expiation.
Le sommet de la Néïla
Avant que la porte ne se ferme,
donne-nous encore une année.
Pas seulement pour vivre —
mais pour réparer.
Encore une année pour mieux aimer,
pour prononcer les mots que l’orgueil retenait,
pour demander pardon,
pour savoir pardonner,
et pour rapprocher enfin
ce que nous sommes
de ce que nous aspirons à devenir.
Conclusion de Yom Kippour
Yom Kippour,
jour du retour,
ne laisse pas nos fautes devenir notre identité,
ni nos échecs devenir notre destin.
Que le regret devienne réparation.
Que la culpabilité devienne responsabilité.
Que le pardon devienne recommencement.
Et inscris-nous pour une bonne vie,
non comme une récompense,
mais comme une nouvelle occasion
de faire mieux.
Fin de la Néïla
Shema Israël,
Adonaï Elohénou,
Adonaï E’had.
Écoute, Israël :
l’Éternel est notre Dieu,
l’Éternel est Un.
Baroukh Shem Kevod Malkhouto
Leolam Vaed.
Béni soit à jamais
le Nom glorieux de Son Royaume.
Adonaï Hou HaElohim.
L’Éternel est Dieu.
Sept fois.
Néïla.
La porte se ferme.
Mais le chemin du retour,
lui, ne se ferme pas.
[Shofar]
Kol Nidrei
nous a libérés du poids du passé.
Et la Néïla nous pose maintenant cette question :
Que ferons-nous
du temps qu’il nous reste ?
Pardonne-moi.
Je te pardonne.
Et demain…
commençons autrement.
Richard Abitbol


