Elle ne sait pas vraiment pourquoi elle jeûne. Elle sait seulement qu’elle jeûnera. Entre mémoire familiale, transmission et fidélité à ceux qui l’ont précédée, Viviane Simon-Bensoussan raconte ce qui demeure lorsque la foi elle-même se dérobe : un fil que l’on ne veut pas rompre.
Ce soir commence cette journée solennelle et redoutable de Kippour.
Je ne sais toujours pas vraiment pourquoi je jeûne à Kippour.
Et pourtant, je jeûnerai.
Justement parce que je ne sais pas pourquoi et que Kippour, c’est le temps, hors du temps, du questionnement, du doute, du pourquoi, du « souviens-toi »…
Je porte en moi un héritage que j’ai la responsabilité de ne pas dilapider.
Issue d’une vieille famille ashkénaze allemande, on ne m’a pas transmis le même rituel que mes coreligionnaires du Maroc ou d’Algérie…
Ce ne sont pas les mêmes légumes ni les mêmes fruits qui poussaient sous les neiges de l’Europe centrale et sous le soleil de Casablanca. On n’en a pas les mêmes accents…
Et pourtant, de certaines unions naissent de nouveaux rituels : ceux de nos enfants, rattachés à la même tradition !
C’est cela, la Tradition, celle dont Martin Buber disait qu’elle « est la plus noble des libertés pour la génération qui l’assume avec la conscience claire de sa signification, mais elle est aussi l’esclavage le plus misérable pour celui qui en recueille l’héritage par simple paresse d’esprit ».
Car le judaïsme est une idée compliquée.
Il n’a rien de religieux, pour ce qui me concerne, mais il est inscrit en moi comme un ADN indélébile.
Il est la nécessité pathologique de transmettre une histoire, une douleur, un humour, des recettes de cuisine, une musique… Un voyage culturel — et non cultuel — dans le temps.
La foi en est absente.
Quoique…
Et ce voyage, je ne peux pas l’interrompre.
Ma mémoire en est le vecteur.
Et la mémoire vaine n’existe pas.
Elle s’appuie nécessairement sur un agir qui dépasse la raison.
Vous savez, un « truc » qu’on ne peut pas expliquer, qu’on appelle l’intimité…
Un « truc » qui, à la fois, gêne et réjouit…
Pour tous les « Juifs de Kippour » qui ne « font » que ça, qui jeûnent ou ne jeûnent pas — on s’en fiche…
Pour les six millions de Juifs, membres de cette famille qui est la mienne, qui périrent à Theresienstadt, à Sobibor, à Treblinka, à Auschwitz… juste parce qu’ils étaient Juifs…
Pour toutes ces raisons qui n’en sont pas et qui ne se réfèrent à rien de raisonnable, je vais jeûner.
Je jeûnerai pour Kippour parce que mes parents jeûnaient, pour la seule raison que leurs propres parents le faisaient.
Je jeûnerai à Kippour pour que les six millions de Juifs qui ne sont pas revenus des camps de la mort, pour le seul motif qu’ils étaient Juifs, continuent à vivre dans notre mémoire.
Je jeûnerai à Kippour parce qu’on ne va nulle part sans savoir d’où l’on vient et qu’on ne peut devenir que ce que l’on est.
« Chacun porte en soi sa fin, les restes de sa naissance, les dépouilles, les membranes d’un monde primitif… », rappelle Hermann Hesse.
« Le souvenir est chose puissante, il est l’invisible nœud qui lie les unes aux autres les générations qui se succèdent, il nous marque du sceau sacré des responsabilités solidaires, et ainsi nous fait veiller à ce que le flambeau allumé se transmette et ne s’éteigne pas », rappelle un texte lu lors de l’office de commémoration à Kippour.
J’appellerai cela l’émotion mémorielle.
Cette introspection et ce chemin de mémoire me sont nécessaires, quelles que soient mes convictions intimes.
« Cette Chaîne nous lie dans le temps comme dans l’espace ; elle nous vient du passé et tend vers l’avenir. Par elle, nous sommes rattachés à la lignée de nos ancêtres (…) qui la formaient hier… »
Pour toi, Papa, qui nous as transmis l’art de la dignité, le goût de l’art, de la rhétorique ; qui m’as montré le chemin, celui que tu as dû abandonner dans ton Allemagne natale, celui que tu as emprunté, celui sur lequel tu m’as conduite ; qui m’as appris qu’on ne peut devenir sans savoir d’où l’on vient.
Pour toi, Maman, rebelle et tourmentée, petite fille cachée qui cache ses émotions…
Je porte en moi un héritage que je dois transmettre.
Pour vous, Alexandre et Sarah, Chloé, Lior, Ethel, Ellie… ma vie !
Et Dieu ?
Quel rapport ?
On s’en fout…
Kippour, c’est une introspection, un jour pour se souvenir, pour se souvenir de son futur.
Un jour pour se vider la tête — et l’estomac —, pas pour se l’encombrer.
C’est l’engagement de franchir les portes de l’avenir en portant le flambeau du passé, d’accepter d’être sans avoir, d’oublier le présent pendant vingt-quatre heures, le temps de retrouver celui ou celle qu’on doit devenir.
Kippour, c’est… Kippour.
Tout simplement.
Un jour, c’est tout.
Un point, c’est tout.
Bon jeûne à ceux qui jeûnent, bonne journée à tous.
Gmar Hatima Tova.
Soyez tous inscrits dans le Livre de la Vie.


