Jacques Frojmovics, quelques lignes et tout un monde
Il lui suffit de quelques lignes. Un mot yiddish, un souvenir familial, une indignation, une absurdité de notre temps, et Jacques Frojmovics en fait un billet.
Depuis longtemps, il écrit ainsi : court, léger souvent, grave parfois, drôle presque toujours jusque dans la gravité. Une écriture à pas comptés, qui semble ne pas y toucher et touche pourtant juste.
Fils de survivants de la Shoah, engagé aujourd’hui dans la transmission de leur histoire auprès des jeunes générations, il sait mieux que beaucoup ce que les mots peuvent porter de mémoire. Mais il sait aussi qu’une mémoire vivante ne se récite pas : elle observe le présent, s’en amuse, s’en inquiète, le rappelle parfois à l’ordre.
Chez lui, un krekhts peut raconter le peuple juif, un Kaddish sauver une vie, et quelques lignes sur les réseaux sociaux devenir une leçon de dignité.
Habayta garde précieusement cette voix-là.
Le billet de Jacques Frojmovics : quelques lignes, chaque jour ou presque, pour sourire, se souvenir, s’agacer — et penser.
Krekhts
Il est probable que le
premier du genre
ait été émis
il y a quelques millénaires,
quand notre patriarche
a été sommé de quitter
papa et maman
pour se rendre,
en mode footing,
vers la Terre promise.
Je peux également imaginer
le krekhts collectif
du peuple assemblé
au mont Sinaï,
lorsque Moïse
les a informés
qu’il n’était plus question
de commander du poulpe
façon gefilte fish
en entrée.
Et si le poulpe savait parler
yiddish,
il aurait également lancé
un dernier krekhts
avant son dernier souffle.
Ou la joue de porc mitonnée
façon pekelfleish.
Il y a aussi ce fameux krekhts
silencieux
de la mère juive
qui, dans une tentative
de ne pas culpabiliser
son fils unique,
tout en l’encourageant
à terminer la soupe
de poule qu’elle lui a
amoureusement mitonnée.
Le krekhts,
cet Alpha et Oméga
du peuple juif,
que certains décrivent
comme un vulgaire soupir.
Jacques Frojmovics




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