Kreplach
Le grand jour est presque
À nos portes.
Sauf que chez nouzôtres,
À l’an neuf,
Au lieu de se bourrer la gueule
Comme il se doit,
On gémit et on pleure,
Pour implorer le pardon.
D’abord, à nos proches et amis,
Ensuite seulement
Et l’injonction en est très claire,
Au Bon Dieu,
Pour autant qu’on en soit
Adepte.
À nos ennemis.
Ma mère leur souhaitait,
De tout cœur,
Qu’ils soient réduits
En kreplach fleisch.
Viande hachée
Euh…
Kekseksa ?
Et pourquoi pas
En bœuf bourguignon ?
C’est en préparant
Cette farce,
Dans le sens
Gastronomique du terme,
De ce légendaire
Ravioli
Qui viendra garnir
Le bouillon de Rosh Hashanah,
Que m’est revenue la signification
Du « kreplach ».
Viande rouge hachée à l’intérieur,
Pâte blanche pour l’enveloppe :
Le rouge pour la rigueur de la Loi,
Le blanc pour la mansuétude
Du Juge.
Ces symboles qui se mangent
Flattent notre palais,
Mais enrichissent aussi
L’esprit.
Ah oui, la malédiction de ma mère…
Vous l’aurez compris,
À Bruxelles, on appelle ça
Le kipkap,
Onomatopée qui en dit
Long.
Jacques Frojmovics
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Jacques Frojmovics, quelques lignes et tout un monde
Il lui suffit de quelques lignes. Un mot yiddish, un souvenir familial, une indignation, une absurdité de notre temps, et Jacques Frojmovics en fait un billet.
Depuis longtemps, il écrit ainsi : court, léger souvent, grave parfois, drôle presque toujours jusque dans la gravité. Une écriture à pas comptés, qui semble ne pas y toucher et touche pourtant juste.
Fils de survivants de la Shoah, engagé aujourd’hui dans la transmission de leur histoire auprès des jeunes générations, il sait mieux que beaucoup ce que les mots peuvent porter de mémoire. Mais il sait aussi qu’une mémoire vivante ne se récite pas : elle observe le présent, s’en amuse, s’en inquiète, le rappelle parfois à l’ordre.
Chez lui, un krekhts peut raconter le peuple juif, un Kaddish sauver une vie, et quelques lignes sur les réseaux sociaux devenir une leçon de dignité.
Habayta garde précieusement cette voix-là.
Le billet de Jacques Frojmovics : quelques lignes, chaque jour ou presque, pour sourire, se souvenir, s’agacer — et penser.
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