Trois ans après le massacre du 7-Octobre, les enquêtes du Shin Bet et de Tsahal permettent de soutenir une conclusion bouleversante : la catastrophe aurait pu être évitée, ou son ampleur considérablement réduite. Des alertes existaient, un scénario d’invasion était connu, des signaux inquiétants avaient été détectés dans la nuit. Et cette question, désormais, nous poursuit : le festival Nova aurait-il pu être interrompu à temps ? Des centaines de vies auraient-elles pu être sauvées ? HaBayta reprend les faits établis, les avertissements négligés et les décisions encore inexpliquées. Non pour désigner prématurément des coupables, mais pour comprendre à quels moments il était encore possible d’agir — et qui en avait la responsabilité.
Trois ans après le massacre, ce n’est plus seulement une hypothèse. Le Shin Bet a lui-même conclu que, s’il avait agi différemment avant et pendant la nuit du 6 au 7 octobre, le massacre aurait pu être empêché. Tsahal reconnaît désormais un échec systémique : des informations existaient, des signaux s’accumulaient, un scénario d’invasion était connu, mais l’alerte décisive ne fut pas déclenchée. Les responsabilités ne se résument pourtant pas à un homme, ni même à une institution. Elles se répartissent entre renseignement, commandement, chaîne de transmission et décision politique. Le travail qui commence maintenant consiste à déterminer à quel moment précis l’erreur d’analyse est devenue faute de décision.
Il y a des phrases qu’un journal ne doit écrire qu’après avoir longtemps résisté à les écrire.
Pendant des mois, dans cette enquête, nous avons posé une seule question :
Qui savait quoi ?
Nous avons refusé les raccourcis. Refusé les théories de complot. Refusé de transformer un témoignage en preuve, une information de presse en fait établi, un démenti en innocence, une accusation en culpabilité.
Nous avons attendu. Les pièces se sont accumulées. Et aujourd’hui, une conclusion devient difficile à éviter : la catastrophe du 7 octobre n’était pas une fatalité. Elle aurait pu être évitée — ou, à tout le moins, son ampleur aurait pu être radicalement réduite.
Cette affirmation n’est pas une accusation politique. Elle est d’abord celle des institutions israéliennes elles-mêmes.
Le Shin Bet l’a écrit
En mars 2025, le Shin Bet a rendu publiques les conclusions de sa propre enquête interne. Elles étaient terribles. Le service reconnaissait avoir mal interprété les intentions du Hamas, s’être laissé enfermer dans l’idée que l’organisation ne souhaitait pas de guerre générale et avoir insuffisamment exploité les signaux disponibles.
Mais surtout, sa conclusion allait beaucoup plus loin : si le Shin Bet avait agi différemment dans les années précédant l’attaque et durant la nuit du 6 au 7 octobre, le massacre aurait pu être empêché. Reuters
Cette phrase change tout. Elle signifie que, dans l’analyse même du service chargé de la sécurité intérieure, la catastrophe n’appartenait pas à cette catégorie d’événements que rien ni personne n’aurait pu arrêter.
Il existait des moments où une autre décision aurait pu modifier le cours des événements.
Tsahal : « l’information existait »
Les conclusions militaires sont tout aussi sévères. En novembre 2025, l’équipe d’experts dirigée par le général de réserve Sami Turgeman a dressé un tableau systémique : échec conceptuel, échec du renseignement, absence de traitement sérieux du plan « Mur de Jéricho », déficiences organisationnelles, inadéquation entre la menace et la posture militaire, décisions défaillantes pendant la nuit du 7 octobre. את”צ
Et son constat est particulièrement important : la surprise du 7-Octobre n’est pas survenue dans un vide informationnel.
Au contraire, souligne l’enquête militaire, durant cette nuit, des informations multiples et inhabituelles se sont accumulées ; correctement analysées, elles auraient dû conduire à une alerte opérationnelle majeure. את”צ
Cinq signes d’activité inhabituelle avaient notamment été identifiés avant l’attaque. Ils furent discutés par les responsables militaires et sécuritaires. Mais ils furent interprétés à travers une conviction déjà installée : le Hamas ne voulait pas d’une guerre. The Times of Israel
Voilà le premier niveau de responsabilité désormais solidement documenté : Israël disposait de renseignements qu’il n’a pas su comprendre.
« Mur de Jéricho » : le scénario existait
Le scénario général d’une invasion massive n’était pas inconnu. Le plan appelé « Mur de Jéricho » décrivait une offensive comprenant le franchissement de la frontière, l’assaut contre des bases militaires et des localités, ainsi que des enlèvements.
Il ne donnait évidemment pas la date du 7 octobre. Connaître un plan ne signifie pas savoir qu’il sera exécuté tel jour à telle heure. Mais Tsahal reconnaît désormais que la manière dont ces informations avaient été traitées relevait précisément du problème : le scénario avait été jugé improbable ou au-delà des capacités réelles du Hamas.
L’enquête Turgeman souligne même l’absence d’un traitement sérieux et continu de « Mur de Jéricho » dans les différents échelons militaires concernés. את”צ
Puis il y eut la nuit
C’est là que l’affaire devient plus douloureuse encore. Dans les heures précédant l’attaque, plusieurs anomalies sont détectées: activations inhabituelles de cartes SIM. Mouvements du Hamas. Signaux transmis entre les services. Réunions téléphoniques. Responsables réveillés. Questions posées. Hypothèses envisagées.
Et pourtant, aucune mesure proportionnée au risque maximal n’est prise. Le commandement militaire reste dans une posture de routine. Les forces ne sont pas massivement renforcées. Les localités ne sont pas alertées. La frontière n’est pas placée en état d’urgence correspondant au scénario d’une invasion de grande ampleur.
C’est ici que le mot « évitable » prend sa signification la plus concrète. Il ne signifie pas que quiconque possédait nécessairement, à 3 heures du matin, le plan exact de ce qui allait se produire trois heures plus tard. Il signifie qu’il existait assez d’informations inhabituelles pour qu’une autre décision de précaution soit possible.
Et peut-être suffisante pour changer radicalement le bilan humain.
Netanyahu : ce qui est établi et ce qui ne l’est pas
C’est ici qu’il faut conserver une rigueur absolue: nous ne disposons toujours pas d’une preuve publique établissant que Benjamin Netanyahu connaissait avant l’attaque la date, l’heure et le scénario précis du 7-Octobre.
Avi Gil, son ancien secrétaire militaire, a même déclaré qu’à sa connaissance, aucune alerte opérationnelle spécifique annonçant une attaque de cette nature depuis Gaza n’avait été transmise au Premier ministre avant le massacre. C’est une pièce du dossier. Elle doit y rester.
Mais une autre question s’est progressivement ouverte : quels avertissements stratégiques Netanyahu avait-il reçus et quelles décisions avait-il prises après les avoir reçus ?
La plainte déposée ce 14 octobre par Ronen Bar, ancien directeur du Shin Bet, apporte sur ce point une chronologie particulièrement détaillée.
Bar reconnaît lui-même l’échec du Shin Bet à fournir le renseignement qui aurait permis d’empêcher l’attaque. Mais il affirme avoir averti à de nombreuses reprises le Premier ministre, pendant l’année 2023, de l’érosion de la dissuasion, du renforcement du Hamas et du risque croissant d’une confrontation. ynetglobal
Il affirme notamment avoir transmis des avertissements en février, juillet, août et septembre, recommandé des opérations offensives et des éliminations ciblées, et demandé à plusieurs reprises un changement de politique envers le Hamas. Selon sa plainte, certaines propositions furent refusées, différées ou laissées sans suite. ynetglobal
Le 21 septembre 2023, selon Bar, le Shin Bet recommanda une frappe préventive ; elle aurait été différée dans le contexte de la volonté de maintenir le calme pendant les fêtes. Le 1er octobre, il aurait de nouveau recommandé des préparatifs contre les dirigeants du Hamas. ynetglobal
Ce sont aujourd’hui les affirmations de Ronen Bar dans une procédure judiciaire. Elles ne sont pas encore les conclusions d’un tribunal ni celles d’une commission d’enquête. Mais elles désignent désormais des documents précis, des réunions précises, des dates précises qu’il sera possible de confronter aux archives.
C’est ainsi que les responsabilités commenceront véritablement à se séparer.
Le politique, le renseignement, l’armée : il n’y aura probablement pas un seul responsable
C’est peut-être la conclusion la plus importante de trois années d’enquête. La recherche d’un unique « coupable du 7-Octobre » semble de moins en moins pertinente.
Il existe au moins quatre niveaux différents.
Le renseignement, qui possédait des informations mais n’a pas compris correctement ce qu’elles signifiaient.
Le commandement militaire, qui n’a pas adapté la posture des forces au risque pourtant identifié.
La chaîne de transmission, qui doit encore être reconstruite minute par minute : quelles informations sont arrivées, chez qui, avec quel degré d’urgence ?
Et enfin le pouvoir politique, dont il reste à déterminer exactement quelles alertes il avait reçues, quelles recommandations il avait écartées et quels arbitrages avaient été effectués.
Ces responsabilités peuvent se superposer. Elles peuvent aussi être de nature différente. On peut avoir commis une erreur de renseignement sans avoir commis une faute politique. On peut avoir reçu un avertissement stratégique sans disposer d’une alerte opérationnelle. On peut avoir pris une décision raisonnable au vu des informations disponibles — ou, au contraire, avoir ignoré plusieurs signaux qui, replacés dans leur ensemble, auraient dû conduire à agir.
C’est précisément ce qu’il reste à établir.
MBZ et Abbas Kamel : deux énigmes encore ouvertes
Deux dossiers continuent parallèlement de peser lourd.
Le premier est l’enquête de Shlomi Eldar et Ruth Yuval affirmant que Mohammed ben Zayed aurait personnellement averti Netanyahu, peu avant le 7-Octobre, qu’une opération majeure était préparée par Yahya Sinwar.
Cette information dispose désormais de plusieurs corroborations journalistiques, mais elle demeure contestée par Netanyahu et par une source officielle émiratie. Aucun relevé d’appel, aucune transcription ou pièce primaire publique n’a encore permis de trancher.
Le deuxième concerne Abbas Kamel, alors chef du renseignement égyptien.
Netanyahu a désormais reconnu que Kamel s’était rendu en Israël le 26 septembre 2023, tout en niant l’avoir rencontré personnellement. L’identité exacte de ses interlocuteurs et le contenu de cette visite restent à établir.
Ces deux pistes pourraient demain devenir essentielles. Elles ne le sont pas encore au même degré que les conclusions internes du Shin Bet et de Tsahal.
Ce que nous pouvons donc écrire aujourd’hui
Nous ne pouvons pas écrire :
« Netanyahu savait que le Hamas allait attaquer le 7 octobre et n’a rien fait. »
Les preuves publiques disponibles ne permettent pas cette affirmation.
Nous ne pouvons pas davantage exonérer l’armée ou le Shin Bet sous prétexte que la responsabilité politique reste ouverte : leurs propres enquêtes reconnaissent des échecs considérables.
Mais nous pouvons désormais écrire ceci : Le massacre du 7-Octobre aurait pu être évité. Le Shin Bet l’a lui-même admis. Tsahal établit qu’une autre analyse des informations disponibles aurait dû conduire à une alerte beaucoup plus forte. L’armée connaissait un scénario d’invasion. Des alertes stratégiques avaient été adressées au sommet de l’État. Des recommandations d’action contre le Hamas avaient été formulées. Et dans la nuit même du massacre, des renseignements inhabituels avaient été détectés.
Ce qui reste à savoir n’est donc plus simplement si quelqu’un pouvait faire quelque chose. La question est désormais : Qui pouvait faire quoi — et à quel moment ?
Et les familles ?
C’est probablement là que ce dossier devient presque insoutenable.
Car derrière les mots « chaîne de commandement », « conception », « renseignement » ou « appréciation de situation », il y a des personnes: des soldats surpris dans leurs bases. Des familles massacrées dans leurs maisons. Des jeunes assassinés à Nova. Des hommes, des femmes et des enfants emmenés à Gaza.
Et pour chacune de leurs familles existe désormais une question que personne ne devrait avoir à se poser : à quel moment était-il encore possible de les sauver ?
Nous ne connaissons pas encore toutes les réponses. Mais nous savons désormais que cette question n’est pas absurde. Elle est au cœur même des conclusions produites par les institutions israéliennes.
Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, la vérité la plus difficile du 7-Octobre : il n’était pas écrit que cette journée devait se dérouler ainsi.
Reste à établir, pièce après pièce, où l’erreur est devenue faute, où la faute est devenue responsabilité — et à qui elle appartenait.
Sarah Cattan — HaBayta
Cet article prolonge l’enquête « 7-Octobre : qui savait quoi ? ». HaBayta continuera de distinguer strictement documents établis, témoignages, enquêtes journalistiques, accusations, démentis et faits encore contestés.



