Peut-on défendre ses convictions sans humilier ceux qui les contestent ? Partant d’un propos de Leïla Slimani sur la décence, Sébastien Xhayet interroge la brutalisation du débat public. De l’injure érigée en méthode politique par Donald Trump aux anathèmes d’une certaine gauche convaincue d’incarner le Bien, il dénonce cette prétention à la supériorité morale qui dispense de répondre aux arguments et finit par rendre la contradiction suspecte.
De l’art d’avoir raison sans mépriser, de défendre ses convictions sans excommunier, et de cette étrange manie contemporaine qui consiste à se croire vertueux pour n’avoir plus à être juste.
Née à Rabat, romancière franco-marocaine et ancienne journaliste, Leïla Slimani s’est imposée comme l’une des voix les plus singulières de la littérature francophone contemporaine. Le prix Goncourt, obtenu en 2016 pour Chanson douce, a consacré une œuvre qui ne craint ni les zones d’ombre de l’âme humaine ni les sujets qui dérangent. De Dans le jardin de l’ogre à la fresque familiale du Pays des autres, elle explore, avec une liberté d’esprit peu commune, les contradictions de nos sociétés, les pesanteurs des traditions et les combats de l’individu pour son émancipation. Il y a chez elle une indépendance intellectuelle qui mérite d’être saluée, cette volonté de ne pas sacrifier la complexité humaine aux commodités des certitudes. Aussi n’est-il guère surprenant que, dans un entretien accordé à France Inter, elle nous invite à redécouvrir une vertu aussi discrète qu’essentielle, dont notre époque semble avoir singulièrement perdu le goût : la décence.
Il est des vérités si simples qu’on s’étonne de devoir encore les rappeler. Il en est d’autres, plus précieuses peut-être, que notre époque semble avoir décidé d’oublier.
Leïla Slimani vient de nous en offrir une, d’une admirable sobriété :
« Même si vous avez raison, vous n’êtes pas obligé d’humilier votre adversaire. »
Tout est là. Ou presque.
Il y a dans cette phrase une conception de la civilisation qui me touche profondément. Une certaine idée de l’homme, de sa dignité, de cette délicatesse dans les rapports humains sans laquelle les plus belles convictions finissent par ressembler à de vilaines passions.
Car la décence n’est pas une faiblesse. Elle n’est ni la politesse des lâches, ni la prudence des indécis, ni cette fadeur consensuelle qui voudrait que toutes les opinions se valent et que personne ne se fâche jamais. Elle est infiniment plus exigeante : elle consiste à savoir jusqu’où l’on peut aller lorsque rien, précisément, ne nous empêche d’aller plus loin.
C’est une forme de noblesse intérieure. Une aristocratie du comportement qui ne doit rien à la naissance, à la fortune ou au rang, mais tout à l’éducation de l’esprit et à la maîtrise de soi.
On peut avoir raison et manquer de grandeur. On peut triompher dans une controverse et s’y déshonorer. On peut même défendre une cause juste avec des procédés si détestables qu’on finit par inspirer davantage de sympathie pour son adversaire que pour sa propre cause.
C’est là l’un des paradoxes les plus désolants de notre temps : nous avons fait de la victoire sur autrui une satisfaction plus importante que la recherche de la vérité.
Leïla Slimani désigne Donald Trump comme celui qui aurait ouvert la boîte de Pandore de l’obscénité politique. Il serait excessif de lui attribuer l’invention de la vulgarité : elle existait bien avant lui, jusque dans les salons les mieux fréquentés. Mais il faut lui reconnaître un talent singulier, et plutôt funeste : avoir élevé l’impudeur au rang de méthode politique, transformé l’injure en argument et fait passer l’absence de retenue pour une preuve de courage.
À force de confondre la brutalité avec la franchise, nous avons fini par prendre les bonnes manières pour de l’hypocrisie et la grossièreté pour de l’authenticité.
Quelle étrange régression !
Mais il serait trop commode de réserver ce procès à Donald Trump et à ceux qui lui ressemblent. Car le mal est autrement plus répandu. Il traverse les familles politiques, les générations, les milieux intellectuels. Et ceux qui s’en indignent le plus bruyamment n’en sont pas toujours les moins atteints.
Il est notamment une certaine gauche qui, à force de se croire dépositaire du Bien, semble avoir oublié qu’elle n’en possède ni le monopole ni le brevet.
Cette gauche-là, qui n’est heureusement pas toute la gauche, a développé une conception singulièrement confortable du débat démocratique : ses convictions ne seraient plus des opinions susceptibles d’être discutées, mais des évidences morales auxquelles les gens convenables devraient nécessairement souscrire.
Elle ne contredit plus : elle disqualifie. Elle ne réfute plus : elle soupçonne. Elle ne cherche plus tant à démontrer que son adversaire se trompe qu’à établir qu’il est moralement suspect de penser autrement.
Vous vous interrogez sur les limites de l’immigration ? Vous voici volontiers soupçonné de xénophobie. Vous défendez les exigences de la laïcité et la neutralité de certaines institutions publiques ? On vous prête parfois une hostilité envers les croyants. Vous soulevez une question de sécurité ou d’intégration ? On vous invite à examiner vos préjugés avant même d’avoir examiné vos arguments.
Ces accusations peuvent, dans certaines circonstances, être fondées. Le racisme existe, la xénophobie aussi, et il serait absurde de le nier. Mais la gravité d’une accusation devrait précisément interdire qu’on en fasse un expédient rhétorique.
À force de distribuer les brevets d’infamie avec une pareille légèreté, on finit par dévaluer les mots dont on prétend défendre la nécessité.
Le plus inquiétant est peut-être ailleurs.
C’est cette disposition d’esprit qui conduit à écarter les faits lorsqu’ils contrarient une conviction préalable, à récuser une réalité parce qu’elle dérange un récit, à préférer le confort d’une indignation à l’inconfort d’une réflexion.
Or les faits ont cette qualité merveilleuse, et parfois désagréable, de n’éprouver aucune considération particulière pour nos préférences idéologiques. Ils ne sont ni de droite ni de gauche. Ils ne votent pas. Ils ne demandent pas la permission d’exister.
Encore faut-il consentir à les regarder.
On reconnaît moins un esprit libre à la vigueur avec laquelle il défend ses convictions qu’à sa capacité de les soumettre à l’épreuve du réel.
Ce devrait être une évidence pour tous ceux qui se réclament du progrès, des Lumières et de l’émancipation. Comment prétendre affranchir l’homme des dogmes lorsque l’on transforme ses propres certitudes en articles de foi ?
Il y a quelque chose de profondément contradictoire à invoquer sans cesse la tolérance tout en supportant si mal la contradiction. À célébrer la diversité des identités et des appartenances tout en manifestant une si remarquable impatience devant la diversité des opinions. À réclamer le respect de chacun et à refuser à son contradicteur cette dignité élémentaire qui consiste à ne pas le réduire à une caricature.
C’est peut-être le grand malentendu de notre époque : nous avons multiplié les discours sur la bienveillance sans nécessairement devenir plus bienveillants.
Nous n’avons jamais tant parlé d’inclusion, et rarement dressé autant de frontières morales entre les individus. Nous proclamons notre amour de la diversité, mais nous paraissons parfois ne la supporter qu’à condition qu’elle pense comme nous.
Il suffit d’observer certaines controverses pour mesurer l’étendue de cette étrange défaite de l’intelligence.
On ne discute plus une idée : on instruit un procès contre celui qui l’exprime. On lui prête des intentions, on reconstitue sa pensée à partir d’un mot malheureux, on l’enferme dans une catégorie infamante. On lui explique ce qu’il pense vraiment, ce qu’il cache, ce qu’il serait malgré lui.
Et si, par extraordinaire, il proteste, cette protestation devient parfois une preuve supplémentaire de sa culpabilité.
Le procédé est d’une efficacité redoutable. Il présente surtout l’avantage de dispenser celui qui l’emploie de répondre sur le fond.
Mais il faut se garder d’une tentation symétrique : celle de répondre à l’anathème par l’anathème, au mépris par le mépris, à la suffisance morale par une suffisance inverse.
Car il serait assez cocasse, convenons-en, de dénoncer les procureurs de la vertu pour se constituer aussitôt procureur de leurs vices.
La décence dont parle Leïla Slimani exige cette cohérence.
Elle ne nous demande pas de renoncer à nos convictions, encore moins de ménager toutes les susceptibilités. Elle ne condamne ni l’ironie, ni la satire, ni la vigueur de la polémique. L’esprit peut être mordant sans être cruel. Une formule peut être assassine pour une idée sans devenir une entreprise d’humiliation contre une personne.
Il y a même des indignations nécessaires, des mensonges qu’il faut démasquer, des idéologies qu’il faut combattre sans faiblesse. La courtoisie ne saurait devenir un refuge pour l’imposture, ni la nuance un prétexte à l’indifférence.
Mais il existe une différence essentielle entre combattre une conviction et chercher à avilir celui qui la porte.
Cette frontière est quelquefois ténue. C’est précisément pourquoi elle demande tant de vigilance.
Notre époque, qui aime tant les certitudes, gagnerait à redécouvrir les vertus du doute. Non pas ce scepticisme paresseux qui dispense de choisir, mais ce doute fécond qui oblige à penser davantage, à écouter plus attentivement, à reconnaître qu’une intelligence différente de la nôtre peut parvenir, de bonne foi, à des conclusions opposées.
Reconnaître cette possibilité ne signifie nullement que toutes les opinions se valent. Cela signifie simplement que le désaccord n’est pas en lui-même une faute morale, et qu’avoir tort ne fait pas nécessairement de quelqu’un un être méprisable.
Il me semble que nous avons perdu quelque chose de cette élégance ancienne qui permettait de se disputer passionnément sans se vouer mutuellement aux gémonies. On pouvait se battre pour une idée, défendre un principe, dénoncer une injustice et, la controverse achevée, retrouver dans son contradicteur un être humain.
Ce n’était pas toujours le cas, bien sûr. Le passé n’a jamais été cet âge d’or que la nostalgie se plaît à inventer. Mais nous aurions tort de considérer comme un progrès chacune de nos nouvelles manières d’être discourtois.
La véritable liberté d’esprit suppose, après tout, une certaine générosité intellectuelle. Elle consiste à accepter que le monde soit plus complexe que nos certitudes, que nos adversaires ne soient pas nécessairement des ennemis et que la vérité, cette souveraine capricieuse, refuse parfois de se laisser enfermer dans le programme d’un parti.
J’aime cette idée qu’une civilisation se juge moins à la perfection des principes qu’elle proclame qu’à la manière dont elle traite ceux qui les contestent.
Il est assez facile d’être respectueux envers ceux qui nous approuvent. C’est même à la portée des plus intolérants. La difficulté commence lorsque l’autre nous contredit, nous agace, nous heurte ou nous paraît profondément dans l’erreur.
C’est alors que la décence cesse d’être une jolie disposition du caractère pour devenir une véritable exigence morale.
Et c’est peut-être là que réside toute la beauté du propos de Leïla Slimani : nous rappeler que l’humanité ne consiste pas seulement à défendre ce qui nous paraît juste, mais aussi à préserver, jusque dans le combat, quelque chose de la dignité commune.
Nous ne sommes pas condamnés à choisir entre la fermeté des convictions et la délicatesse des comportements. Entre le courage de dire et la retenue dans la manière. Entre la liberté de penser et le respect de celui qui pense autrement.
On peut être inflexible sur les principes sans être impitoyable envers les personnes.
Ce n’est pas de la faiblesse. C’est peut-être même l’une des formes les plus accomplies du courage.
Car il faut parfois davantage de force pour renoncer à humilier un adversaire que pour lui porter le coup de grâce.
Et puisque notre époque semble avoir fait de l’indignation une profession, de la vertu un titre de noblesse et du mépris une sorte de distinction intellectuelle, permettons-nous cette dernière insolence :
La supériorité morale ne se proclame pas. Elle se démontre, précisément, dans la manière dont on traite ceux sur lesquels on serait tenté de l’exercer.
Le reste n’est souvent que vanité, bruit et certitudes.
Et la vanité, comme chacun sait, a rarement fait bon ménage avec l’élégance.
© Sébastien Xhayet
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