Peut-on mentir en ne disant que des choses vraies ? Oui, répond Serge Siksik, dès lors qu’on arrache un fait à ce qui le précède et à ce qui le suit. Après L’Écheveau du mensonge, il poursuit ici son exploration des nouvelles fabriques du faux : images sans contexte, chiffres sans histoire, jugements rendus avant l’enquête. À l’âge de l’instantané, défendre la vérité exige peut-être d’abord de lui rendre ce dont elle manque le plus : le temps.
Quand le mensonge va plus vite que le réel
L’Écheveau du mensonge s’achevait sur une exigence : préserver en nous le désir de chercher la vérité, même lorsqu’elle dérange ce que nous aurions préféré croire.
Mais une question restait ouverte : comment la retrouver lorsque le mensonge n’a même plus besoin de falsifier les faits, lorsqu’il lui suffit de les séparer de ce qui les précède et de ce qui les suit ?
C’est ici que commence la diachronie de la vérité.
Il existe une forme de mensonge plus troublante encore que celle qui consiste à inventer. Elle ne fabrique aucune photographie. Elle ne falsifie aucun chiffre. Elle ne crée aucun faux témoignage. Elle peut même ne présenter que des faits parfaitement exacts.
Et pourtant, elle ment.
Parce qu’elle a retiré aux faits ce qui leur permettait de signifier : leur avant, leur après, leur enchaînement, leur place dans le temps.
Nous avons longtemps pensé que le contraire de la vérité était le mensonge. D’un côté, le fait ; de l’autre, sa falsification. Il suffisait alors, pensions-nous, d’établir les preuves, de confronter les témoignages, de démasquer le faussaire.
Notre époque a bouleversé cette architecture simple.
Le faux n’a plus toujours besoin d’inventer. Il peut couper, extraire, déplacer, accélérer. Une photographie authentique peut tromper. Une vidéo réelle peut produire une représentation fausse. Un chiffre exact peut devenir une arme de désinformation. Une déclaration parfaitement prononcée peut prendre un sens opposé à celui qu’elle possédait.
Il suffit de retirer ce qui précède.
Ou ce qui suit.
Nous sommes peut-être entrés dans l’ère de la vérité amputée.
C’est ici qu’apparaît ce que l’on pourrait appeler la diachronie de la vérité : l’idée qu’un fait n’existe jamais seulement dans l’instant où nous le découvrons. Il vient de quelque part. Il possède une généalogie, des causes, un contexte, parfois une histoire très longue. Et il produit à son tour des conséquences.
Arracher un événement à cette continuité, c’est parfois le falsifier sans en modifier une seule image.
Voilà ce que les réseaux sociaux ont porté à une dimension vertigineuse.
Nous recevons désormais le monde sous forme d’éclats : quinze secondes de vidéo, une photographie, trois lignes, une capture d’écran, un chiffre sans série statistique, une déclaration sans la question à laquelle elle répondait.
Nous croyons voir davantage que les générations précédentes.
En réalité, nous voyons souvent moins.
Mais beaucoup plus vite.
Et notre cerveau finit par confondre l’accès à l’information avec l’accès à la connaissance.
Or l’information n’est pas encore la connaissance, et la connaissance n’est pas encore le jugement. Entre les trois, quelque chose est nécessaire : du temps.
Il faut vérifier, confronter, replacer, hiérarchiser, comprendre.
Mais précisément, notre civilisation numérique détruit ces délais.
Le vrai arrive tard.
Le faux, lui, est instantané.
Une image provoque l’indignation en quelques secondes. Une accusation devient virale en quelques minutes. Des millions de personnes ont déjà vu, partagé, commenté et condamné avant même qu’un journaliste, un enquêteur ou un spécialiste ait eu le temps de vérifier le lieu, la date, l’auteur ou l’origine de la séquence.
Nous assistons alors à une inversion considérable : autrefois, le jugement venait après l’enquête ; désormais, l’enquête arrive souvent après le jugement.
Et parfois beaucoup trop tard.
Car le démenti ne possède presque jamais la puissance de l’accusation initiale.
L’image demeure.
L’émotion demeure.
La première narration s’est déjà logée quelque part dans la conscience.
Même lorsque nous apprenons qu’une vidéo provenait d’un autre conflit, qu’une photographie datait de plusieurs années, qu’une traduction était fausse ou qu’une séquence avait été amputée de ses premières secondes, quelque chose subsiste.
La première version du réel possède un privilège psychologique.
La guerre de l’information est donc devenue une guerre de vitesse.
Celui qui raconte le premier n’impose pas nécessairement la vérité. Il impose souvent quelque chose de plus puissant : la grille dans laquelle les vérités suivantes seront interprétées.
La bataille n’est alors plus seulement : « Qui dit vrai ? »
Elle devient :
« Qui parviendra à fixer le sens de l’événement avant que la réalité ait fini d’arriver ? »
Depuis le 7 octobre, cette mécanique nous saute au visage avec une brutalité particulière.
Dans une guerre, chaque image peut devenir elle-même un champ de bataille.
On montre un immeuble détruit, mais pas nécessairement ce qui s’y trouvait.
On montre les conséquences d’une frappe sans rappeler l’événement qui l’a précédée.
On produit un nombre sans expliquer qui l’a établi, comment il a été calculé ou quelles catégories il recouvre.
On isole une déclaration sans restituer les circonstances dans lesquelles elle a été prononcée.
La manipulation la plus sophistiquée n’est alors plus nécessairement de fabriquer une fausse réalité.
Elle consiste à organiser la mémoire du spectateur.
À choisir son point de départ.
Et c’est peut-être là que se joue une part essentielle de la bataille contemporaine pour la vérité :
celui qui décide quand commence l’histoire décide souvent qui apparaîtra comme coupable.
Commencez un récit le 8 octobre et vous racontez une guerre.
Commencez-le le 7 octobre au matin et vous racontez déjà une autre guerre.
Remontez encore davantage et d’autres causalités apparaissent, d’autres responsabilités, d’autres décisions, d’autres renoncements.
La chronologie n’absout personne.
Elle interdit simplement cette falsification morale qui consiste à transformer la conséquence en cause et la cause en détail secondaire.
Le temps n’est donc pas seulement le décor de la vérité.
Il en fait partie.
À nos vieux critères de vérification — est-ce vrai ? est-ce faux ? — il faudrait désormais ajouter d’autres questions :
Vrai quand ?
Vrai où ?
Que s’est-il passé avant ?
Que s’est-il passé après ?
Pourquoi le récit commence-t-il précisément ici ?
Et peut-être surtout :
Qui gagne à ce que je croie cela immédiatement ?
Cette dernière question devrait devenir un réflexe civique.
Car les réseaux sociaux ont industrialisé l’urgence émotionnelle. Ils nous poussent à réagir avant de comprendre. Leur économie récompense la colère, la stupeur, le scandale, l’effroi. L’information qui fait réfléchir circule généralement moins vite que celle qui fait bondir.
L’algorithme ne demande pas d’abord : « Est-ce vrai ? »
Il demande : « Est-ce que cela retient ? »
Nous avons ainsi construit des machines qui ne sélectionnent plus nécessairement le réel selon sa vérité, mais selon sa capacité à provoquer une réaction.
C’est une rupture considérable.
Le mensonge d’hier avait généralement besoin d’un menteur.
Le mensonge contemporain peut parfois n’avoir besoin que d’un système de diffusion.
Personne n’a nécessairement fabriqué la perception fausse. Des milliers, parfois des millions d’individus l’ont produite ensemble : partage après partage, raccourcissement après raccourcissement, commentaire après commentaire.
Une image est recadrée.
Un titre est durci.
Une traduction approximative devient une citation.
Une hypothèse devient une information.
Une information devient une certitude.
Une certitude devient une indignation.
Et l’indignation devient une preuve.
Le faux devient collectif.
Presque organique.
L’intelligence artificielle ajoute désormais une dimension supplémentaire à cette crise. Nous entrons dans un monde où la voix, le visage, l’image, le document et peut-être bientôt ce que nous appelions autrefois une preuve pourront être reproduits avec une vraisemblance croissante.
Pendant des siècles, nous avons appris : croire ce que l’on voit.
Nous allons devoir apprendre que voir ne suffit plus à croire.
Mais la réponse ne peut pas être la paranoïa.
Si tout devient suspect, le menteur aura gagné autrement.
Car la destruction de la vérité possède deux chemins opposés : nous faire croire que le faux est vrai, ou nous convaincre qu’il n’existe plus aucun moyen de distinguer le vrai du faux.
Le deuxième chemin est peut-être plus dangereux encore.
Une société qui ne croit plus à la possibilité du vrai devient disponible pour toutes les manipulations.
Il nous faut donc reconstruire non pas une naïveté, mais une méthode.
Et sa première règle pourrait être étonnamment simple :
Ralentir.
Ne pas partager immédiatement.
Ne pas commenter immédiatement.
Accepter qu’un événement demeure quelques heures dans la catégorie de l’incertain.
Pouvoir dire :
« Je ne sais pas encore. »
Cette phrase, dans une civilisation où chacun semble sommé d’avoir un avis sur tout avant même d’avoir compris quoi que ce soit, est devenue un acte de résistance intellectuelle.
Puis vient la source.
Qui parle ? Un témoin ? Une organisation militante ? Une agence ? Un gouvernement ? Un compte anonyme ? Chaque source possède un angle. Cela ne signifie pas qu’elle ment. Cela signifie qu’elle doit être située.
Puis vient la chronologie.
Retrouver l’image originale. Sa date. Son contexte. Les secondes qui précèdent la séquence. Les événements antérieurs.
Puis la pluralité.
Lorsque des sources adverses, qui n’ont aucun intérêt commun à raconter la même histoire, reconnaissent néanmoins le même fait, nous nous rapprochons généralement d’un noyau robuste de réalité.
Enfin vient une distinction devenue essentielle : celle du fait et de son interprétation.
« Un bâtiment a été détruit » est un fait.
« Ce bâtiment a été volontairement détruit pour tuer des civils » est déjà une affirmation sur une intention.
« Cet événement démontre la nature criminelle de tout un pays » est une construction idéologique.
Entre la première phrase et la troisième, tout un monde s’est parfois glissé sans que le lecteur ne s’en aperçoive.
La tradition juive avait donné à la vérité un nom d’une profondeur singulière : אמת, emet. Elle traverse symboliquement le commencement, le milieu et la fin.
Nous avions peut-être pris cette image pour une belle métaphore.
Notre époque nous oblige à la prendre au sérieux.
Car la vérité n’est précisément pas ce qui brille pendant quelques secondes.
Elle est ce qui tient lorsque le commencement, le milieu et la fin ont été réunis.
Autrement dit, elle est ce qui résiste à la traversée du temps.
Le mensonge, lui, aime les fragments.
Il possède la puissance fulgurante de l’instant.
La vérité est plus lente parce qu’elle doit relier.
Relier les faits aux causes.
Les causes aux conséquences.
Les paroles à leur contexte.
Les images à leur histoire.
Le présent à ce qui l’a précédé.
Nous découvrons alors que la crise contemporaine de la vérité n’est peut-être pas seulement une crise morale.
Elle est une crise temporelle.
Notre civilisation produit de l’information plus vite qu’elle ne produit de la compréhension.
Elle exige des opinions avant les connaissances.
Des conclusions avant les enquêtes.
Des condamnations avant les chronologies.
Elle transforme l’émotion en preuve et la viralité en légitimité.
Nous ne sommes donc peut-être pas seulement entrés dans l’ère du mensonge.
Nous sommes entrés dans celle de la désynchronisation du vrai.
Les faits arrivent séparés de leurs causes.
Les images séparées de leur histoire.
Les chiffres séparés de leur méthodologie.
Les paroles séparées de leur contexte.
Le présent séparé du passé.
Et lorsque l’on sépare suffisamment longtemps les morceaux du réel, il devient possible de construire une représentation fausse sans avoir falsifié chacun de ses éléments.
C’est peut-être là le paradoxe le plus inquiétant de notre temps :
on peut désormais mentir avec des vérités.
Notre responsabilité commence ici.
Refuser la dictature de l’instant.
Restituer la chronologie.
Reconstruire le lien.
Redonner au fait son avant et son après.
Il nous faut retrouver ce que l’on pourrait appeler une écologie du jugement.
Comprendre moins vite pour comprendre davantage.
Car le courage intellectuel de demain ne consistera peut-être plus seulement à parler.
Il consistera parfois à se taire quelques heures.
À vérifier.
À remonter.
À comparer.
À accepter l’incertitude.
À attendre que les morceaux du réel se rejoignent.
Et lorsque le tumulte numérique nous ordonnera de choisir immédiatement entre le vrai et le faux, il faudra peut-être commencer par une question plus exigeante :
« Où commence exactement cette histoire ? »
Car c’est souvent là, bien avant l’image que l’on nous montre, que commence la vérité.


