Que reste-t-il d’une civilisation lorsque ses héritiers hésitent à en revendiquer l’héritage ? Juif vivant en Israël, Serge Siksik regarde la France après la visite de Léon XIV et interroge ce qu’elle transmet encore d’elle-même. Christianisme, laïcité, identité, islamisme, mémoire : non pour appeler les Français à retrouver la foi de leurs ancêtres, mais pour leur poser une question plus profonde — peut-on rester ouvert au monde lorsque l’on ne sait plus très bien d’où l’on vient ?
Après la visite du pape, entre réveil d’une civilisation et effacement d’un peuple qui n’ose plus affirmer ce qu’il est
« L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine »
Simone Weil, L’Enracinement (1949)
Je suis juif, je vis en Israël. Je ne suis pas chrétien et n’ai aucune intention de le devenir. Pourtant, en regardant les images de la visite du pape Léon XIV en France, j’ai ressenti quelque chose de profond, mêlant émotion, inquiétude et colère. Non pas une émotion religieuse, mais celle d’un homme qui regarde un peuple renouer, quelques instants, avec une part essentielle de son histoire.
Et une question m’obsède : faudra-t-il désormais la venue d’un souverain pontife pour rappeler aux Français que leur pays possède une mémoire, une civilisation, une identité qui ne commencent ni avec la République ni avec les dernières injonctions de la modernité ?
Car ce que je vois depuis plusieurs décennies me blesse intellectuellement autant qu’humainement : une France qui semble progressivement s’évaporer, non parce que son héritage aurait cessé d’exister, mais parce que ses propres héritiers paraissent embarrassés de le revendiquer.
Une foule peut acclamer un pape. Mais saura-t-elle, une fois les rues désertées et les caméras reparties, retrouver le courage de transmettre ce qu’elle vient d’applaudir ?
Une civilisation n’est pas un simple assemblage de populations vivant sous une même administration. Elle est une continuité, une conscience historique, une manière particulière d’habiter le monde, de concevoir la liberté, de transmettre les savoirs et d’organiser les rapports humains.
La France est le fruit d’une histoire immense, parfois contradictoire : le christianisme, la monarchie, les Lumières, la Révolution, la République, la littérature, les arts, la philosophie. Ses ruptures elles-mêmes appartiennent à sa continuité.
Or, depuis plusieurs décennies, une étrange inversion intellectuelle s’est installée : affirmer son identité serait suspect, défendre son héritage deviendrait exclure, revendiquer sa culture constituerait presque une provocation.
À force de vouloir être universelle, la France semble parfois considérer sa singularité comme un obstacle. Mais l’universel ne naît pas du néant. Il procède de civilisations particulières qui ont su porter leurs valeurs au-delà d’elles-mêmes. Un peuple qui ne sait plus dire d’où il vient aura bien du mal à expliquer où il entend aller.
Il faut également questionner cette étrange utilisation de la laïcité qui, à force d’être brandie comme un drapeau, finit parfois par devenir une arme dirigée contre l’expression religieuse elle-même.
La laïcité n’a pourtant jamais été conçue pour interdire aux croyants de manifester leurs convictions. Elle protège la liberté de conscience, garantit le libre exercice des cultes et impose la neutralité à l’État, non à l’ensemble des citoyens.
Mais à force de confondre neutralité institutionnelle et invisibilité religieuse, ne finit-on pas par fabriquer des croyants qui n’osent plus bouger, parler, transmettre, affirmer publiquement leur foi, de peur de contrevenir à quelque nouvelle orthodoxie républicaine ?
Quel extraordinaire paradoxe ! Une République qui prétend libérer les consciences ne saurait exiger qu’elles deviennent silencieuses pour être respectables.
Le catholique n’a pas à dissimuler son catholicisme, pas davantage que le Juif son judaïsme ou le musulman sa foi. Aucun n’a non plus le droit de transformer ses prescriptions particulières en obligations collectives. La laïcité devrait être la condition de cette liberté réciproque, non l’instrument d’une amnésie culturelle organisée.
Une autre contradiction mérite d’être affrontée sans les précautions oratoires derrière lesquelles se réfugie trop souvent le débat public.
Que se passe-t-il lorsqu’une société, devenue hésitante sur ses propres valeurs, rencontre des mouvements idéologiques qui, eux, n’hésitent nullement à affirmer les leurs ?
L’islamisme ne constitue pas une simple expression supplémentaire de la diversité religieuse. Il revendique, sous différentes formes, une organisation de la société dans laquelle la norme religieuse entend exercer une autorité sur la vie collective, parfois jusqu’à subordonner la loi civile à la charia.
Ce n’est pas la foi musulmane qui est ici en question, mais son ambition politique. Encore faut-il pouvoir distinguer ceux qui entendent imposer à tous leur conception de l’islam de ceux qui reconnaissent sans ambiguïté la primauté de la loi commune. Une distinction essentielle, mais que les discours ne suffisent pas toujours à établir : ce sont aussi les comportements qui doivent en témoigner.
Une société libre peut accueillir des croyances différentes. Elle ne saurait accepter que l’une d’elles prétende déterminer les libertés de toutes les autres.
Lorsqu’on commence à négocier la liberté de critiquer une religion, l’égalité entre les sexes, la liberté de conscience ou le droit de quitter sa foi pour éviter les intimidations, ce n’est plus de tolérance qu’il s’agit. C’est d’un recul de la règle commune.
Et lorsqu’une institution préfère éviter une confrontation plutôt que défendre un principe, elle enseigne malgré elle que la pression peut obtenir ce que le droit refuse.
Le problème n’est pas qu’une religion possède des convictions fortes. C’est qu’une démocratie puisse manquer de conviction lorsqu’il s’agit de défendre ses propres principes.
Pourquoi cette situation me touche-t-elle autant, moi qui ne suis pas chrétien ?
Parce que je suis juif, précisément.
Nous savons ce que signifie transmettre. Nous savons qu’une identité ne survit ni par hasard ni par décret. Elle réclame une fidélité quotidienne, une mémoire entretenue, des textes étudiés, des rites vécus et des générations conscientes d’être dépositaires de quelque chose qui les précède et les dépasse.
Chez Levinas, notamment dans Difficile Liberté, l’identité juive ne se réduit pas à une appartenance reçue passivement. Elle engage une responsabilité, une exigence d’étude et une fidélité qui ne se confondent jamais avec le confort de posséder un héritage. La tradition ne nous dispense pas de penser : elle nous oblige à répondre de ce que nous avons reçu.
Voilà une réflexion que j’aimerais voir davantage présente dans la conscience française.
Que fait-on de ce que les générations précédentes nous ont confié ? Avons-nous seulement le droit moral de laisser dépérir, par négligence ou par embarras, ce que d’autres ont mis des siècles à construire ?
Notre-Dame, Chartres, Reims, les abbayes et les milliers de clochers qui ponctuent le territoire français ne sont pas de simples curiosités architecturales. Ils constituent une géographie de la mémoire. On peut ne pas croire en Dieu et comprendre que leur signification dépasse infiniment la pierre.
Une civilisation qui ne voit plus dans son patrimoine que des monuments à entretenir a déjà commencé à perdre la conscience de ce qu’ils transmettent.
Les Français doivent enfin prendre la mesure des transformations démographiques, culturelles et religieuses de leur pays et défendre sans faiblesse la transmission de leur héritage, leurs libertés et la primauté de la loi commune : répondre à la peur du « grand remplacement » exige des faits, du courage civique et une volonté d’intégration, non la désignation de populations entières comme ennemies.
La visite de Léon XIV aura-t-elle réveillé quelque chose ? Je voudrais le croire. Mais une ferveur populaire, aussi impressionnante soit-elle, ne constitue pas encore une volonté historique. Le réveil d’une civilisation ne se mesure pas au nombre de personnes réunies sur une place, mais à sa capacité de transmettre, de défendre ses libertés et d’assumer son histoire sans demander pardon d’exister.
Je regarde la France avec l’affection inquiète d’un homme qui lui doit sa langue, une part essentielle de sa formation intellectuelle et de sa culture. Je ne voudrais pas qu’elle devienne le musée de ce qu’elle n’aurait plus eu le courage d’incarner.
Je ne demande pas aux Français de redevenir catholiques. Je leur demande de ne pas devenir étrangers à eux-mêmes.
Car une civilisation ne disparaît pas seulement lorsque d’autres prétendent lui imposer leur loi. Elle commence à disparaître lorsque ses propres héritiers ne savent plus pourquoi ils devraient lui rester fidèles.
Et peut-être est-ce cela, finalement, le véritable courage attendu des Français : non pas retrouver nécessairement la foi de leurs ancêtres, mais retrouver la volonté de ne pas dilapider leur héritage. Car le contraire de l’ouverture n’est pas l’enracinement. C’est l’intolérance. Et le contraire de l’enracinement n’est pas la liberté. C’est l’effacement.


