Raphaël Glucksmann a remporté la primaire social-démocrate. Mais derrière cette victoire se pose une question autrement plus difficile : la gauche française sait-elle encore ce qu’elle refuse, ce qu’elle défend et ce qu’elle est prête à perdre pour rester fidèle à ses principes ?
Dimanche 11 octobre, Raphaël Glucksmann a remporté la primaire de la gauche social-démocrate avec 66,13 % des suffrages exprimés. Olivier Faure arrive loin derrière, à 14,48 %. Jérôme Guedj recueille 5,83 %.
Les chiffres sont nets. Leur signification l’est beaucoup moins.
On nous dira que la gauche a choisi. Mais quelle gauche ? Et qu’a-t-elle choisi, au juste ? Un homme ? Une ligne politique ? Une rupture avec Jean-Luc Mélenchon ? Ou simplement une figure autour de laquelle se rassembler, faute d’avoir résolu les contradictions qui l’ont si profondément divisée ?
Car une primaire peut départager des candidats. Elle ne peut, à elle seule, reconstituer une famille politique. Et c’est bien là que se situe, me semble-t-il, le problème.
La gauche et ses renoncements
Il fut un temps où se dire de gauche signifiait quelque chose d’assez précis. Une certaine idée de la justice sociale, bien sûr. Mais aussi de l’universalisme, de l’émancipation, de la liberté de conscience, de la laïcité et de la République.
Cette gauche-là n’était pas exempte de contradictions. Elle avait ses aveuglements, ses compromissions, ses fautes. Mais elle possédait au moins un langage commun.
Que reste-t-il de ce langage lorsque l’antisémitisme est dénoncé avec vigueur à droite, mais donne parfois lieu, à gauche, à d’interminables précautions oratoires dès lors qu’il surgit dans des espaces militants réputés progressistes ? Que reste-t-il de l’universalisme lorsqu’il devient si difficile de parler des Juifs autrement qu’à travers le conflit israélo-palestinien ? Et que reste-t-il de la solidarité internationale lorsque la condamnation des violences dépend trop souvent de l’identité de ceux qui les commettent ou de ceux qui les subissent ?
Ces questions ne sont pas des questions périphériques. Elles touchent à la définition même d’une gauche démocratique. Depuis le 7 octobre 2023, elles ne peuvent plus être remises à plus tard.
Le petit score de Jérôme Guedj
Je voudrais m’arrêter sur un chiffre qui aura probablement moins retenu l’attention que les 66 % de Raphaël Glucksmann: les 5,83 % de Jérôme Guedj.
Il serait absurde d’en faire un référendum sur l’antisémitisme. Les électeurs d’une primaire choisissent un candidat pour de multiples raisons, et l’on ne saurait attribuer à chacun des concurrents une seule préoccupation.
Mais Jérôme Guedj a porté, dans le débat public, des positions fermes sur l’antisémitisme et sur les rapports de la gauche avec La France insoumise. Sa candidature rendait donc particulièrement visible une interrogation à laquelle le Parti socialiste n’échappera pas.
Quelle place la gauche entend-elle donner, non pas à la seule dénonciation de l’antisémitisme — devenue une formule presque obligée — mais à la réflexion sur les conditions politiques et intellectuelles qui permettent sa banalisation ?
Le problème n’est pas de savoir si Jérôme Guedj aurait fait un meilleur candidat: il est de savoir ce que la gauche fera des questions qu’il a contribué à remettre sur la table.
Car les questions ne disparaissent pas avec celui qui perd une élection.
Glucksmann, ou l’épreuve de la cohérence
Raphaël Glucksmann a pris ses distances avec Jean-Luc Mélenchon. Il a rejeté la perspective d’une nouvelle alliance avec La France insoumise. Il défend une orientation européenne, démocratique, opposée aux complaisances envers les régimes autoritaires. Ce sont des positions qui méritent d’être prises au sérieux.
Mais la difficulté commence maintenant. Car il ne suffira pas de déclarer qu’une alliance est impossible. Encore faudra-t-il en tirer les conséquences, y compris lorsque les intérêts électoraux inviteront au compromis.
Il ne suffira pas davantage de dénoncer l’antisémitisme. Encore faudra-t-il refuser les ambiguïtés, les silences sélectifs, les accommodements de langage. Et il ne suffira pas de réaffirmer les valeurs républicaines. Encore faudra-t-il démontrer qu’elles valent pour tous, même lorsque leur défense dérange son propre camp.
C’est ici que se joue la crédibilité d’une orientation politique. Non dans la proclamation de principes, mais dans ce qu’il en coûte de leur rester fidèle.
Peut-on encore parler d’une famille politique ?
Il y a quelque chose de presque mélancolique dans le spectacle de cette gauche cherchant, primaire après primaire, coalition après coalition, à retrouver l’unité perdue. Comme si le choix d’un candidat pouvait tenir lieu de refondation. Comme si une victoire interne suffisait à effacer des années de désaccords sur les alliances, la République, la laïcité, Israël, le Proche-Orient, l’antisémitisme ou la place des identités dans la vie politique.
Or ces désaccords ne sont pas des malentendus qu’une campagne bien conduite ferait disparaître: ils sont politiques. Ils sont philosophiques. Certains sont devenus moraux.
On peut parfaitement défendre une politique sociale exigeante, critiquer le gouvernement israélien, soutenir les droits des Palestiniens, et refuser absolument que la cause palestinienne serve de prétexte à l’antisémitisme ou à la relativisation du terrorisme. Ce devrait être une évidence. Le fait qu’il faille encore le rappeler dit quelque chose de la crise que traverse une partie de la gauche.
Le 7 octobre a déplacé les lignes
Pour beaucoup d’entre nous, le 7 octobre n’a pas seulement constitué un événement historique effroyable. Il a aussi agi comme un révélateur. Nous avons entendu les condamnations, certes. Mais nous avons également entendu les hésitations, les justifications, les formules qui semblaient incapables de laisser l’horreur exister avant de lui chercher des circonstances. Et nous avons vu combien la fidélité à un camp pouvait parfois l’emporter sur la fidélité aux faits.
Cette expérience ne commande pas de renoncer à la gauche, ni d’adhérer à la droite. Elle oblige, plus profondément, à interroger ce que signifie encore l’appartenance politique.
Je ne demande pas à Raphaël Glucksmann d’être le candidat des Juifs. Ce serait absurde, et contraire à l’idée même de République. Je demande que l’on puisse juger sa ligne, comme celle de tous les candidats, à l’aune de principes qui ne changent pas selon les circonstances. La même exigence devant le racisme et l’antisémitisme. La même attention aux victimes du terrorisme. La même défense de la démocratie et du droit. La même vigilance face à ceux qui voudraient substituer l’appartenance à la citoyenneté.
Une victoire n’est pas une réponse
Raphaël Glucksmann a gagné une primaire. Cela lui confère une légitimité parmi ceux qui y ont participé. Cela ne résout ni les divisions de la gauche ni la question de sa crédibilité auprès du pays.
Quant à savoir ce qu’il adviendra de sa candidature en 2027, il est encore trop tôt pour le dire.
Mais une question peut être posée dès ce soir: cette gauche veut-elle seulement retrouver le pouvoir ? Ou veut-elle d’abord retrouver les raisons pour lesquelles elle prétend l’exercer ?
La distinction n’est pas secondaire. Il est possible de perdre une élection sans perdre ses principes. Il est possible aussi de gagner une investiture sans les avoir clarifiés.
Et, au fond, ce n’est peut-être pas la défaite d’un candidat ou la victoire d’un autre qui devrait nous préoccuper aujourd’hui: c’est cette étrange situation dans laquelle une famille politique peut encore compter ses voix, tandis qu’une partie de ceux qui se sont longtemps reconnus en elle ne savent plus très bien où est leur place.
La gauche a choisi un candidat. Il lui reste à dire clairement ce qu’elle ne sacrifiera plus pour gagner.




Vu de l exterieur , il me semble que le terne Glucksman n a pas beaucoup de chance face au redoutable melenchon, d autant que le systeme qui controle la France a accordé a ce dernier une libertė totale et une emprise sur la jeunesse qui laisse peu d espoir a la haute bourgeoisie de gauche .