À force de vouloir faire honte à l’autre, avons-nous perdu la capacité d’éprouver la nôtre ? Philippe Sola distingue l’humiliation infligée de cette honte intérieure qui permet de reconnaître ses erreurs, de réviser ses certitudes et de préserver la dignité d’autrui. Des réseaux sociaux à la sagesse juive, il défend une exigence devenue essentielle : pouvoir s’opposer sans détruire, rester fidèle à ses convictions sans nier l’altérité, et préserver le lien malgré les fractures qui traversent nos familles et notre pays.
J’ai l’impression que nous assistons aujourd’hui à l’effacement du sentiment de honte. Encore faut-il distinguer la honte que l’on inflige à autrui pour l’humilier de celle qui peut naître en nous. Il est vrai que ce sentiment, cette émotion, n’est pas agréable. Mais qu’est-ce que la honte ? Un démenti de nos actions, de nos pensées, par le réel – souvent la présence des autres. Un mécanisme psychique sain qui permet, d’une part, de reconnaître que nous nous sommes trompés et, d’autre part, de regretter notre erreur.
La honte va avec l’excuse, avec l’envie de recomposer le passé, de le reconfigurer à l’aune d’une conscience supérieure, souvent d’une transcendance, d’une loi juridique ou morale. Car l’erreur qui conduit au sentiment de honte est une erreur particulière. Pas simplement l’apanage du faux. Une erreur qui a eu des conséquences sur notre lien social, sur notre dignité ou celle d’autrui. La honte a à voir avec la morale. Elle en est son commencement. La honte est une désillusion, la prise de conscience d’un décalage entre le passé et le présent, entre une action, une idée passée et la conformité, la justesse, la vérité, la moralité de cette même action, de cette même idée, au présent. La crainte de l’éprouver au présent permet aussi d’infléchir l’avenir.
Tout l’enjeu, lorsqu’on avance une position, une position d’idées en général, consiste à favoriser l’expression de cette position par des mots choisis, tout en gardant une réserve qui permette à l’autre – qui n’est pas du même avis que moi – de ne pas être écrasé par mon argumentation. Mes mots doivent encore pouvoir lui permettre de me rejoindre. C’est ce qui distingue l’envie de convaincre de l’envie de blesser, de lui faire honte. Pour autant, je dois pouvoir maintenir, s’il le faut, une opinion ferme, tranchée. Et c’est parce que je sais que le dernier mot de la vérité n’appartient qu’à D.ieu que je me dois – malgré mon emportement, malgré l’évidence que je ressens de ma position – de réserver à autrui une place d’accueil ou un respect de son statisme en préservant sa dignité. Toutefois, quand le désir de convaincre devient nécessité de convaincre, notamment lorsque notre place est menacée, notre place d’homme et – il faut bien dire le mot ici – notre place de Juif, notre interlocuteur peut devenir un ennemi. Il n’est pas nécessaire d’aimer ses ennemis. Il est indispensable de s’en protéger.
J’avais été très frappé, peu après l’incident nucléaire de Fukushima, de voir un responsable politique japonais – peut-être le Premier Ministre – présenter ses excuses en public, face aux caméras du monde entier. Il était plus que peiné. Il avait honte. J’avais vécu sa honte à lui comme un honneur, comme si son intimité était exposée, prête à tous les commentaires, livrée à toutes les critiques. Il était nu et il l’assumait. Certes l’événement avait eu lieu, le réacteur de la centrale avait explosé, on ne pourrait revenir en arrière, mais son attitude m’avait touché. Par sa sincérité. Par l’effraction, au sein d’une communication publique et politique constamment maîtrisée, de quelque chose de puissant, d’intime, la reconnaissance profonde d’une faute. Il est intéressant de noter que les États occidentaux ne s’excusent jamais, ou peu. Je n’ai pas en mémoire, en France, d’une telle image, d’une telle nudité, d’un tel risque. Je me souviens bien, en 1995, du président Chirac s’excuser de la déportation des Juifs sous Vichy. Mais, sans remettre en doute sa sincérité, je m’étais dit que son allocution pouvait aussi servir ses intérêts, d’une façon détournée, séduire certains potentiels électeurs, l’élever en somme à une statue du Commandeur vers laquelle il fait bon se tourner politiquement. Rien de cela chez le Premier Ministre japonais. Juste un immense remords. Un pardon simple qui signifiait “je me suis trompé, nous nous sommes collectivement trompés sur la capacité de la centrale nucléaire à résister aux tsunamis, et je demande pardon pour cette faute aux si grandes conséquences, pardon aux Japonais, pardon à l’humanité”.
La honte est une émotion qui s’impose, qui vient rompre, brutaliser les lignes de temps et de causalité qui nous ont mené là où nous en sommes. Elle est difficilement contrôlable. On peut tenter de la cacher, elle nous rattrape. Elle est un garde-fou, la marque du surmoi, l’ultime message de la limite. Elle est profondément humaine.
La honte est en train de disparaître notamment au rythme de la colonisation de nos esprits par les réseaux sociaux (l’autre nom de l’angoisse de la mort, de ne plus être vu, de ne plus être soi). Les boucles algorithmiques nous enferment progressivement dans une auto-validation, dans la conviction que nous avons raison et que les autres ont tort. Le nombre exponentiel de vidéos, de messages, qui viennent me confirmer dans ma position, voire dans mon identité (c’est bien cela le problème) quand j’ouvre l’application sur mon téléphone me donne l’illusion que mon avis progresse dans la société, que mes convictions sont particulièrement probantes, que j’étais un précurseur de la vérité et de la justice. La honte suppose la présence d’autrui, la possibilité d’être démenti par lui. La honte féconde disparaît dans l’impunité narcissique. En revanche, “faire honte”, c’est-à-dire tenter de remettre en question autrui de manière à ce qu’il éprouve de la honte, est devenu un sport national. Il s’agit alors d’une honte publique, punitive, figée, sans rédemption possible.
La honte est un puissant moteur de changement. Elle permet l’amendement, voire le retournement. Elle permet souvent, aussi, la prise en compte d’autrui, un dépassement de l’égoïsme, le surmontement de systèmes qui apparaissent désormais comme fermés, étroits, excluants. En cela elle est une libération. La honte n’est pas un écrasement de l’ego, elle apporte une lucidité salvatrice pour le lien social. Elle peut blesser, fermer des portes, nous rendre mal certes, mais elle est aussi une source de vie, une rectification rédemptrice. Toutefois cette libération est coûteuse. Elle donne une publicité au changement d’avis, elle révèle à l’autre qu’on n’est pas ce roc infaillible et permanent. Nous n’avons pas toujours raison. Elle peut nuire à notre image, à notre réputation, car elle nous révèle inconstant. Elle est un honneur humain, et un déshonneur social. Elle est, malheureusement, devenue synonyme de trahison, de faiblesse suprême, alors qu’elle est la possibilité de retrouver une fidélité à soi, à nos émotions, à nos pensées.
Je milite pour une réhabilitation de la honte comme le droit de grandir, de se tromper, de s’améliorer. Réhabiliter la honte, ne pas faire honte au sentiment de honte, c’est autoriser le droit d’apprendre et, surtout, de se réinventer. Réhabiliter la honte, c’est permettre à la créature que nous sommes de devenir créatrice, à l’instar de D.ieu, à savoir la seule puissance. En nous et hors de nous. Car pour qu’il y ait honte, il faut qu’il y ait autorité. La disparition de la honte trahit la disparition de l’autorité. L’autorité, c’est ce qui nous rend auteur, ce qui renvoie à la responsabilité de nos actes.
La honte blesse mais elle sauve, du ricanement de la meute, du gloussement mimétique, de l’oppression du groupe, de l’influence. Elle nous ramène à notre intériorité, à un état moral de solitude, ou plus exactement de face à face avec une transcendance, avec un idéal du moi. Elle rappelle notre faiblesse, nos tentations de complaire, notre désir d’appartenir, notre peur d’être à l’écart et de penser contre le groupe. Elle nous sauve parce qu’elle oppose à la vague de diffamation à laquelle nous sommes invités une résistance, un refus. Elle est synonyme d’honneur, de crainte de la disgrâce divine, de respect du prochain. Elle met un frein à nos désirs sadiques, à notre propension à blâmer, elle est un retournement, un miroir, elle rappelle que l’autre est un semblable simplement différent. La honte précède la culpabilité, elle se situe au moment juste avant. Elle est signal de la limite de notre désir d’expansion, d’englobement, de totalité.
Faire honte, mal parler de quelqu’un, à quelqu’un, mal dire, maudire, est un grave péché dans le judaïsme. Les plus grands sont aussi les plus humbles, ceux qui savent faire place en eux à autrui, qui savent reconnaître ses faiblesses sans oublier de lui renvoyer son étincelle divine, ses potentialités, car ils savent, eux aussi, qu’ils sont limités. Le Lachon Hara est assimilé au meurtre, car il condamne par la parole, il fixe, il fait sortir l’être humain de son indéfinissabilité, de sa créativité. Il réduit le sujet à un objet qu’on peut faire échoir, là, comme posé sur le sol, et qui va pourrir.
L’obligation d’aimer “son prochain comme soi-même” n’est pas une simple sympathie humaniste, elle est une ordonnance sacrée, le dévoilement de l’autre comme un semblable différent de soi. Le sentiment de honte est souvent, en particulier dans la littérature classique, décrit comme un rougissement de la peau, être “rouge de honte”. Dans la tradition juive, il s’agit de l’inverse : faire honte, c’est vouloir retirer le sang du visage de l’autre, Halbanat Panim – littéralement le « blanchiment du visage », ce moment où le sang se retire sous la métamorphose de l’affront. Les Sages du Talmud y voyaient un meurtre symbolique. Tuer l’image de l’autre, c’est lui ôter sa dignité.
C’est précisément parce que Halbanat Panim – le blanchiment du visage – est une tentative d’effacer l’autre que notre époque, si prompte au lynchage numérique et aux sommations tribales, nous mène au bord d’un affrontement fratricide. Dans une société où chacun exige de l’autre une adhésion totale à son propre dogme, sous peine d’exclusion, sous peine de sortie hors du champ de l’humain, et donc sous peine de violence, nous ne cherchons plus à convaincre, nous cherchons à absorber ou à détruire. La sagesse biblique nous offre un garde-fou d’une intuition fulgurante. Au chapitre 19 du Lévitique, le précepte fondamental : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (v. 18) est immédiatement suivi d’une interdiction en apparence purement matérielle : « Tu n’ensemenceras point ton champ de deux espèces de semences ; et tu ne porteras pas un vêtement tissé de deux espèces de fils [laine et lin] » (v. 19). Pourquoi juxtaposer le commandement d’aimer son prochain et l’interdiction de mélanger le lin et la laine, le blé et l’orge ? J’y lis une même éthique : la juste distance et le refus de la fusion. Mélanger deux semences ou deux fibres incompatibles, c’est effacer la nature propre, l’identité et la spécificité de chaque élément. C’est refuser le monde tel qu’il a été créé – un monde ordonné « selon son espèce », fait de différences et de limites. Transposé aux relations humaines et au climat politique contemporain, le danger est le même : la tentation fusionnelle. Vouloir que l’autre pense exactement comme soi, exiger de son proche, de son ami, de son concitoyen qu’il épouse nos indignations ou nos votes, c’est commettre une confusion des espèces. C’est refuser son altérité.
Aimer son prochain comme soi-même, ce n’est pas faire de l’autre un double de soi-même. Ce n’est pas le dissoudre dans notre propre conscience, ni lui imposer notre vérité sous peine de lui « faire honte ». C’est au contraire reconnaître qu’il est un être à part entière, avec ses angles morts, ses terreurs, ses loyautés et ses égarements. De même que la Torah distingue les espèces et fixe des limites à leur mélange, la cité ne peut survivre que si nous acceptons que nos proches, nos frères, nos amis, puissent voter à l’opposé de nos convictions sans devenir pour autant des ennemis à abattre. La honte intime – celle qui nous fait rougir face à notre propre défaillance – protège cette distinction. Elle nous rappelle que nous ne sommes pas D.ieu, que nous ne détenons pas le monopole de la vérité, et que nous n’avons pas le droit d’écraser l’autre sous le poids de nos certitudes, même si l’un supporte le PSG et son ami l’OM, même si l’un est religieux et l’autre athée matérialiste, même si l’un est de droite et l’autre de gauche.
Demain, face aux tempêtes électorales et aux tentations de la rue – alors même que la société française n’a jamais autant été polarisée, que monte chez les services de renseignement la crainte d’un “troisième tour” violent qui refuserait le résultat des urnes en avril 2027 au nom d’une démocratie défigurée –, cette morale de la séparation nous sera vitale. Il ne s’agira pas d’un consensus mou ou d’un relativisme tiède, mais d’une discipline de l’esprit, la capacité de maintenir une opinion ferme tout en refusant la logique du clan et de l’assimilation forcée. Continuer à se parler, continuer à vivre ensemble dans une même famille ou un même pays malgré des votes irréconciliables, c’est appliquer cette grande loi de l’anti-fusion, à savoir préserver le lien sans détruire la différence, et reconnaître dans le visage de l’autre une étincelle que nos vérités politiques ne pourront jamais entièrement résumer. Préférer l’amitié à la politique. Préserver et l’amour et la distance. Sauvegarder l’unité divine en nous, malgré nos divisions. Continuer le débat sans se blesser. Combattre les violents, oui, mais sans nous laisser gagner nous-mêmes par notre propre violence. Sous peine, un jour, d’avoir honte, de nous vider de notre sang. Israël y parvient en dépit des clivages de sa population. Y parviendrons-nous en France ?



