Deux frères ne se parlent plus. Pourtant, l’un écrit à l’autre — une lettre entièrement blanche. De Caïn et Abel à Freud et Lacan, Michel Deroover suit ce drôle de silence qui continue de parler. Car entre frères, même la brouille peut être une fidélité : parfois, ne rien dire est encore une manière de maintenir le lien.
« Quand deux frères ne se parlent plus, ils s’écrivent pour se le dire »
Une enveloppe, quelques feuilles vierges, et un homme qui sait aussitôt qui les lui envoie. Depuis Caïn, les frères n’ont jamais cessé de se parler, même quand ils ont cessé de s’adresser la parole.
Cette blague m’est revenue un dimanche, en écoutant sur France Culture l’émission « Talmudiques » de Marc-Alain Ouaknin, consacrée au livre de Léa Sand, « Les rivalités fraternelles. De la Bible à la psychanalyse ».
Le witz
Un matin, Samuel reçoit une enveloppe. Il l’ouvre : elle contient du papier à lettres, soigneusement plié. Il déplie les feuilles, les retourne, les regarde à la lumière. Rien. Pas un mot, pas une signature, pas même une date.
On s’étonne autour de lui. Qui peut bien envoyer une lettre sans rien écrire ? Une erreur de la poste ? Une plaisanterie ?
Sa femme finit par lui demander :
— Mais enfin, Samuel, qui peut bien t’envoyer ça ?
Samuel replie les feuilles, les remet dans l’enveloppe et répond sans hésiter :
— C’est certainement mon frère. On ne se parle plus depuis longtemps.
Lecture traditionnelle
La blague appartient au vaste corpus des histoires de famille, mais elle en touche le nerf le plus ancien. Avant la mère juive, avant le gendre et la belle-mère, la Bible commence par une histoire de frères, et cette histoire tourne mal presque aussitôt.
Or le premier récit fraternel de la Torah contient déjà une lettre blanche. « Caïn dit à Abel, son frère… Et comme ils étaient aux champs, Caïn se jeta sur Abel, son frère, et le tua » (Genèse 4, 8). Le verbe « dire » est là, mais la phrase de Caïn manque. Le texte hébreu ouvre une parole et la laisse vide. Les traductions anciennes ont comblé le trou, le Midrash a imaginé des disputes sur le partage du monde, et les commentateurs n’ont jamais cessé d’y revenir, comme si ce blanc était l’endroit exact où la fraternité se joue : entre deux frères, ce qui ne se dit pas pèse plus lourd que ce qui se dit.
La suite de la Genèse décline le motif. Jacob et Ésaü passent vingt ans sans se voir, et leurs retrouvailles restent si ambiguës que la tradition hésite encore sur le baiser d’Ésaü, sincère ou calculé. Des fils de Jacob, jaloux de Joseph, le texte dit qu’« ils ne pouvaient lui parler en paix » (Genèse 37, 4). Rachi y lit, étrangement, un éloge : ils ne disaient pas de leur bouche autre chose que ce qu’ils avaient dans le cœur. Leur silence avait au moins le mérite de la franchise.
C’est cette franchise-là que la blague met en scène, à l’échelle d’un appartement. Les frères ne se tuent plus, ils ne se réconcilient pas davantage : ils ont trouvé une voie moyenne, bien plus durable. Ils entretiennent leur brouille. Car la lettre blanche n’est pas une absence de lettre. Il a fallu acheter le papier, choisir l’enveloppe, écrire l’adresse, coller un timbre, passer à la poste. Tout cela pour dire, avec la dernière exactitude : je n’ai rien à te dire.
Il y a là un trait profondément juif : on ne rompt jamais tout à fait. On se fâche, on se tait, mais on continue de s’écrire pour se le faire savoir. La brouille devient une forme de fidélité, et le silence, une tradition familiale qu’on se transmet par courrier.
Lecture psychanalytique
Le premier ressort comique tient à un paradoxe que l’école de Palo Alto a formulé sans humour : on ne peut pas ne pas communiquer. Se taire est encore un message, et l’on ne peut sortir d’une relation qu’en y prenant position. Le frère de Samuel voudrait signifier la rupture ; il n’y parvient qu’en maintenant le lien. Chaque enveloppe vide est une preuve de plus qu’il pense encore à lui.
Le second ressort, plus fin, se trouve du côté du destinataire. Personne, dans l’entourage, ne comprend cette lettre. Samuel, lui, la lit immédiatement, et sans la moindre hésitation. Lacan, commentant « La lettre volée » d’Edgar Poe, affirmait qu’une lettre arrive toujours à destination. Celle-ci y arrive d’autant mieux qu’elle est vide : aucun contenu ne vient brouiller l’adresse. Le blanc est signé. Seul un frère pouvait l’envoyer, et seul un frère pouvait le déchiffrer. La brouille est un code privé, une langue à deux locuteurs, peut-être la dernière chose qu’ils aient encore en commun.
Car la rivalité fraternelle ne disparaît pas avec l’enfance. Freud décrivait la haine de l’intrus, celui qui vient prendre la place auprès de la mère, et Lacan a fait du « complexe de l’intrus » un moment fondateur de la constitution du sujet : l’autre enfant est à la fois mon semblable et mon rival, celui dans lequel je me reconnais et celui qui me dépossède. Freud a encore parlé du « narcissisme des petites différences » : on ne déteste jamais autant que celui qui nous ressemble presque. Le frère est ce presque. Il est trop proche pour être indifférent, trop semblable pour être supporté.
La lettre blanche est alors une formation de compromis presque parfaite. Elle satisfait l’hostilité, puisqu’elle ne dit rien, et elle satisfait l’attachement, puisqu’elle arrive. Elle permet de continuer la dispute sans prendre le risque de la dispute. Écrire, ce serait s’exposer à une réponse ; ne rien envoyer, ce serait laisser l’autre en paix. La feuille vierge évite les deux dangers : elle occupe l’autre sans jamais lui donner prise.
La clinique familiale connaît bien ces silences entretenus. Il existe des fratries où l’on ne se parle plus depuis trente ans, et où pourtant tout le monde sait exactement où en est l’autre, ce qu’il pense, ce qu’il refuse. La rupture n’y est pas une absence de lien ; elle est le lien lui-même, sous sa forme la plus stable. On lui reste loyal comme on reste loyal à un héritage. Parfois, il faut une génération de plus pour que quelqu’un ose ouvrir l’enveloppe et écrire enfin la première ligne.
Reste la question de la femme, qui n’est pas si naïve : « Mais qui peut bien t’envoyer ça ? » Elle est l’étrangère à la fratrie, celle qui ne parle pas cette langue. Et la réponse de Samuel, si tranquille, a quelque chose d’un aveu. Il ne s’indigne pas, il ne s’étonne pas. Il reconnaît. Peut-être même, dans le secret, se prépare-t-il déjà à répondre. Sur du papier blanc, bien sûr, avec le même soin.
Coda : le blanc de l’écriture
Le Talmud de Jérusalem rapporte que la Torah fut donnée à Moïse comme un feu noir écrit sur un feu blanc. Les kabbalistes, dont Gershom Scholem a commenté les textes, en ont tiré une idée vertigineuse. Le feu blanc serait la Torah écrite véritable, un texte où les lettres ne sont pas encore formées. Le feu noir serait la Torah orale, qui seule lui donne une forme lisible.
La page que reçoit Samuel est exactement cela : un support sans inscription, un texte d’avant les lettres. Autour de lui, personne ne voit rien. Lui, en disant « c’est mon frère », fait œuvre de Torah orale : sa phrase est le feu noir qui fait parler le blanc.
Levi Yitzhak de Berditchev enseignait que les espaces blancs entre les lettres resteraient illisibles jusqu’à la venue du Messie. La blague renverse la promesse : le blanc est parfaitement lisible, pour un seul lecteur, et son secret n’a rien de messianique. Ce blanc ne changera peut-être de sens que le jour où les deux frères se reparleront.
Les scribes observent enfin une règle plus discrète : chaque lettre d’un rouleau doit être entourée de parchemin, et deux lettres qui se touchent le rendent invalide. Le blanc n’accueille pas seulement l’écriture, il la sépare. Les frères sont deux lettres trop proches, tracées de la même encre ; la brouille est leur marge de parchemin. La feuille vierge ne dit peut-être que cela : entre nous, il faut du blanc.
« Qu’il est bon, qu’il est doux pour des frères de demeurer ensemble. »
— Psaume 133, 1
Le psalmiste ne précise pas s’ils se parlent.
Michel Deroover — Le Divan Juif
Initialement publié dans Le Divan Juif
Publié dans HaBayta avec l’aimable autorisation de l’auteur
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