Et si les révoltes contemporaines étaient moins révolutionnaires qu’elles ne le prétendent ? Là où Mai 68 voulait rompre avec le passé, les contestations d’aujourd’hui traduiraient surtout la peur de perdre le monde que nous connaissons. Entre angoisse du déclassement, recul du spirituel et violence sociale, Philippe Bentata propose une lecture à contre-courant de notre époque.
De la peur que le passé demeure à l’effroi de le voir s’effondrer, notre époque opère une trajectoire paradoxale. Derrière la violence des contestations contemporaines ne se cache aucun idéal d’avenir, mais la panique nihiliste d’une société gâtée qui se dévore elle-même, compréhensible dans sa fin mais non dans les moyens déployés.
Mai 68 fut le grand étalonnage de la modernité occidentale : une révolte fondée sur la peur du passé. Peur que le patriarcat ne s’éternise, peur de la tutelle morale de l’Église, peur de la prise en main des corps et des esprits par l’autorité institutionnelle. Il s’agissait alors de briser le carcan de l’héritage pour libérer le présent.
La séquence que nous traversons en ce mois d’octobre 2026 en est le miroir strictement inversé. Notre époque n’a plus peur que le passé reste. Elle vit dans la terreur qu’il ne parte. Derrière la véhémence des cortèges, sous le vernis des postures subversives, bat le cœur d’un mouvement profondément conservateur. On ne manifeste plus pour conquérir un monde nouveau, mais pour figer ce qui s’effrite : conserver le climat face au dérèglement, conserver son emploi face à l’intelligence artificielle et aux mutations économiques internationales, conserver la paix face au bruit des armes aux portes de l’Europe, conserver le confort matériel face au spectre des crises financières.
Là où 68 incarnait une volonté de rupture portée par une foi collective dans l’avenir, le soulèvement d’aujourd’hui est un réflexe de continuité, individuel et inquiet, que l’on doit parfaitement entendre.
Cette métamorphose révèle une mutation psychologique majeure. Nous observons la protestation des enfants et petits-enfants des boomers, nourris à la mamelle d’une croissance continue, de l’immédiateté numérique, des algorithmes d’Instagram, de la consommation à la demande. Élevés dans la certitude que le niveau de confort ne pouvait que croître, ces citoyens de la postmodernité sentent soudain leur train de vie menacé.
Face au doute existentialiste, la réaction n’est pas le sursaut héroïque mais la colère de l’enfant gâté. Accrochés à un idéal de bien-être standardisé et pensé depuis leur canapé, ils découvrent la fragilité de leur monde.
La violence urbaine, le vandalisme lycéen et le nihilisme ambiant ne sont pas les signes d’une quête d’émancipation. Ils sont la manifestation convulsive du désir de possession et de préservation. Ils ne cassent pas parce qu’ils veulent rebâtir. Ils cassent parce qu’ils veulent tout garder, tout accumuler, et qu’ils refusent la fin de l’abondance. Ils « veulent tout ». La destruction devient le langage dégradé de la panique propriétaire.
La racine la plus profonde de cette crise est métaphysique, à savoir le recul du spirituel en Europe. Lorsqu’une civilisation renonce progressivement à toute transcendance, le bien-être matériel cesse d’être un moyen pour devenir la seule raison d’être. Dès lors, la moindre menace sur ce confort se transforme en crise existentielle absolue.
Le contraste est saisissant entre deux France qui se font face. D’un côté, une France vivante, rassemblée par la foi lors de la récente visite papale – une communauté diverse (pas uniquement la caricature de la famille bourgeoise traditionnelle), capable de transmettre, désireuse d’engendrer de nouveaux corps et de nouvelles âmes, inscrite dans la chaîne des générations. De l’autre, une France désorientée, qui brûle ses propres écoles et se consume dans une rage impuissante.
Notre société a créé une boucle anthropologique, un ouroboros qui se mange lui-même. Par peur de perdre ce qu’elle a patiemment accumulé au fil des millénaires – la religion, la culture, la richesse, le confort –, elle se détruit au nom même de ce qu’elle redoute de voir disparaître. Les sauveurs de notre monde et de son avenir en sont leur caricature.
Les forces politiques ont parfaitement saisi la nature de cette angoisse civilisationnelle. Si des formations aussi opposées que le Rassemblement national et La France insoumise cherchent aujourd’hui à séduire des corps sociaux autrefois progressistes – comme le corps enseignant –, c’est que les revendications ont changé de nature. Les professeurs, tout comme la classe moyenne, ne demandent plus le grand soir. Ils exigent légitimement désormais la protection, la préservation du statut, la défense des conditions de transmission.
Nous ne sommes plus à l’aube d’une révolution, mais au crépuscule d’une époque. La contestation n’est plus la promesse d’un lendemain qui chante mais le chant du cygne d’un monde apeuré par sa disparition et, parfois, son propre vide.
Philippe Bentata


