Un Juif naufragé construit deux synagogues : celle où il va, et celle où il ne mettra jamais les pieds. À partir de ce vieux witz, Michel Deroover interroge nos querelles les plus contemporaines — jusqu’à Delphine Horvilleur et Claude Askolovitch. Et rappelle une règle plus difficile qu’il n’y paraît : avoir sa synagogue n’autorise pas à faire disparaître celle d’en face.
La synagogue où je ne vais pas
Même seul sur une île, un Juif a besoin d’un endroit où ne pas aller
Michel Deroover
Ces jours-ci, il est difficile d’ouvrir un journal sans tomber sur Delphine Horvilleur ou Claude Askolovitch. Elle, un entretien fleuve dans Libération et un livre annoncé pour le lendemain du troisième anniversaire du 7 Octobre ; lui, un livre en librairie depuis le 30 septembre et des tribunes ; pour tous deux, des plateaux et des reprises en cascade. Sur Israël, sur Gaza, sur la place des Juifs de diaspora, ils tiennent un discours qui heurte profondément une partie de la communauté. Le clivage est là, visible, et il ne date pas d’hier.
Je l’avoue : je partage une part de ce malaise. Non pas sur leur droit à parler — il est entier, et c’est l’honneur d’une tradition que d’avoir toujours laissé parler ceux qui dérangent. Ma réserve porte ailleurs : sur le moment choisi, sur le battage, sur cette omniprésence qui finit par faire d’une voix la voix. Quand une parole occupe tout l’espace, elle laisse peu de place à la discussion qu’elle prétend ouvrir.
Je sais que le sujet est sensible. On s’y blesse vite, et les blessures, en ce moment, ne manquent pas. Mais une vieille blague dit sur cette affaire quelque chose de plus juste que bien des éditoriaux. Elle rappelle que la discorde n’est pas un accident du judaïsme : elle en est presque une institution. La voici.
Un Juif, seul rescapé d’un naufrage, échoue sur une île déserte. Pour tromper la solitude, il se met à construire. Planche après planche, année après année, il bâtit tout un village en bois.
Vingt ou trente ans plus tard, un navire aperçoit enfin l’île. On vient le chercher. Le capitaine débarque, découvre l’ouvrage et demande à le visiter. Les voilà qui déambulent tous les deux dans ce village fantôme.
— Ici, c’est l’école, explique David. Là, la mairie. Là, les bains. Et ici, la synagogue.
Un peu plus loin, le capitaine remarque un second bâtiment, tout semblable, dont son guide ne dit pas un mot.
— Et ça, qu’est-ce que c’est ? Pourquoi avoir construit une deuxième synagogue ?
— Ah, celle-là ! La première, c’est celle où je vais. Celle-là, c’est celle où je ne mets jamais les pieds.
Lecture traditionnelle
On résume volontiers la chose d’un proverbe : deux Juifs, trois opinions. La blague va plus loin. Elle n’a même pas besoin de deux Juifs. Un seul suffit, pourvu qu’il ait du bois et du temps.
La tradition n’a jamais tenu la dispute pour une faute en soi. Les Pirkei Avot distinguent deux sortes de controverses : celle qui est « pour le Nom du Ciel », et qui dure, et celle qui ne l’est pas, et qui se défait. La première a pour modèle Hillel et Shammaï, dont les écoles se sont opposées sur presque tout pendant des générations ; la seconde, Coré et sa bande, qui ne contestaient Moïse que pour prendre sa place. Le critère n’est pas l’intensité du désaccord, mais ce qu’il sert.
Le Talmud raconte qu’après trois ans de querelle entre les deux écoles, une voix céleste trancha : « Les unes et les autres sont paroles du Dieu vivant, mais la loi suit l’école de Hillel. » Pourquoi Hillel ? Parce que ses disciples étaient patients, et qu’ils citaient les arguments de Shammaï avant les leurs. La légitimité ne venait pas d’avoir raison, mais de laisser l’autre parler d’abord.
Notre naufragé n’a personne contre qui se disputer, et il construit pourtant le lieu de la dispute. Il sait d’instinct qu’une communauté juive ne se reconnaît pas seulement à ce qu’elle partage, mais à ce qu’elle refuse. Chaque ville, chaque quartier a connu sa « synagogue d’en face » : les hassidim et les mitnagdim, les Ashkénazes et les Séfarades, les libéraux et les orthodoxes, et souvent, plus prosaïquement, deux familles brouillées depuis une histoire de place au premier rang. Le schisme fait partie du paysage, comme l’école et les bains. L’histoire a d’ailleurs pris la blague au pied de la lettre : en 1804, le statut des Juifs de l’Empire russe prévoyait que, si un groupe refusait de prier dans la même synagogue que l’autre, il pouvait bâtir la sienne et choisir ses propres rabbins.
Lecture psychanalytique
Freud a donné un nom à ce phénomène : le narcissisme des petites différences. Dans Malaise dans la civilisation, il remarque que ce sont les communautés voisines, et proches en tout, qui se combattent et se raillent avec le plus d’ardeur. Plus l’autre me ressemble, plus il me faut marquer l’écart. L’hostilité ne vise pas l’étranger lointain, mais le presque-moi.
Or la blague pousse l’idée jusqu’à son point limite. La seconde synagogue n’a pas été bâtie par un adversaire. Elle est faite du même bois, des mêmes mains, du même homme. L’autre que je rejette, c’est moi qui l’ai construit. Il ne vient pas de l’extérieur ; il est taillé dans ma propre matière, puis installé à bonne distance pour que je puisse le désigner. Lacan parlait d’extimité pour dire ce qui est au plus intime du sujet tout en lui apparaissant comme extérieur. On ne saurait trouver meilleur exemple que ce bâtiment vide, au bout du village.
Il y a plus. « Celle où je ne mets jamais les pieds » est une phrase qui nie et qui conserve en même temps. Freud, dans son court texte sur la négation, montre que dire « ce n’est pas ma mère » est une manière d’admettre la pensée tout en la refusant. Le naufragé ne fréquente pas sa seconde synagogue, mais il l’entretient. Il ne la détruit pas, ne la transforme pas en grange. Il a besoin qu’elle tienne debout pour pouvoir ne pas y aller. Son identité ne repose pas seulement sur le lieu où il prie, mais sur celui qu’il évite chaque jour, avec constance.
Notons enfin que David ne mentionne pas ce bâtiment. C’est le visiteur qui le remarque. Comme souvent, le symptôme ne se montre pas ; il est vu par l’autre, celui qui arrive du dehors et demande naïvement : « Et ça, qu’est-ce que c’est ? »
Pour finir
Revenons à l’actualité. Ceux qui ne supportent plus d’entendre Delphine Horvilleur ou Claude Askolovitch ont besoin d’eux comme le naufragé a besoin de sa seconde synagogue : ils disent ce contre quoi l’on se définit. L’inverse est vrai aussi, puisque leur parole se construit explicitement contre une injonction au silence. Chacun entretient l’édifice de l’autre en jurant de ne jamais y entrer.
Ce qui me gêne, au fond, n’est pas qu’il y ait deux synagogues. C’est que le capitaine, ces temps-ci, ne visite plus que l’une des deux. Le monde extérieur, celui qui débarque avec ses caméras et ses micros, s’arrête toujours devant le même bâtiment, et repart en croyant avoir vu tout le village.
Quant à moi, je viens d’avouer que j’ai, moi aussi, ma synagogue où je ne vais pas. La blague m’interdit d’en être fier. Elle me laisse seulement une consigne, empruntée à l’école de Hillel : citer l’autre d’abord.
C’est fait. Je peux retourner dans la mienne.
Michel Deroover
Le désaccord comme méthode : publier une voix n’est pas lui demander de rejoindre la nôtre.



