Deux minutes trente d’antenne, deux journées de grève, une troisième annoncée — puis un éditorial supprimé. À partir de l’affaire Charles Sapin, Fundji Benedict déplace la question du pluralisme : au-delà des opinions du journaliste et du titre qui l’emploie, qui décide réellement de ceux qui ont durablement droit de cité sur une antenne de service public ?
Le dimanche 13 septembre, vers 7 h 40, les auditeurs de France Inter ont eu droit à de la musique. La grève avait emporté la matinale entière, et avec elle la chronique qui l’avait provoquée, celle de Charles Sapin, trente-quatre ans, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, qui avait eu le temps d’en livrer deux les dimanches précédents : cent cinquante secondes sur la dette publique, cent cinquante autres sur l’intelligence artificielle dans la campagne présidentielle, à l’heure où une bonne partie du pays dort encore. Rien dans ces deux chroniques ne peut sérieusement nourrir le procès qui lui était déjà fait : ni injure, ni contre-vérité manifeste. D’ailleurs, le contenu comptait assez peu. La contestation avait commencé fin août, dès l’annonce de son recrutement, alors que Charles Sapin n’avait encore prononcé un seul mot sur l’antenne.
Choisi par Sibyle Veil quand il écrivait encore au Point, après Le Figaro, il est passé à Valeurs actuelles dans l’été, « pour en changer la ligne éditoriale », a-t-il assuré à Céline Pigalle, directrice de France Inter depuis mars, qui l’a rapporté. Rien de ce parcours n’a pesé. Le 17 septembre, alors que la direction proposait de transformer l’éditorial en débat contradictoire, une source syndicale expliquait à l’AFP que « le problème n’est pas tant le format que Valeurs actuelles lui-même », lequel acquerrait un « brevet de respectabilité » du seul fait d’être « associé à France Inter ». Une autre source interne traçait la ligne avec une précision de notaire : « Nous ne sommes pas opposés au principe d’un débat en lui-même, mais ce qui pose problème, c’est que ce soit un débat hebdomadaire et rémunéré, avec un contrat de travail à la clé, ce qui équivaut presque à un partenariat. » Charles Sapin avait un contrat de travail avec France Inter. Plus que les deux chroniques déjà diffusées, c’est ce « détail » qui semble avoir cristallisé le refus. Un débat, après tout, s’achève avec l’émission. Un contrat, non. Il inscrit dans la durée et cet enjeu transparaît des réactions internes : on ne discutait plus seulement d’une chronique mais de la présence même de Sapin à France Inter. À ce stade, il est difficile de ne pas penser à Mary Douglas : un groupe ne se définit pas seulement par ce qu’il affirme être ; il se dessine aussi par ceux qu’il accepte parmi les siens et ceux qu’il préfère maintenir à distance. Dans l’affaire Sapin, le contrat n’était donc pas un simple détail administratif.
Jusque chez ceux qui défendaient son recrutement, le vocabulaire employé laisse voir cette inquiétude. Céline Pigalle assurait qu’elle croyait pouvoir « avoir confiance en lui pour ne pas mettre l’antenne de France Inter en danger ». Elle avait accueilli à la même rentrée des éditorialistes du Nouvel Obs, d’Alternatives économiques et du Financial Times, chacun identifiable à son titre, ce qui répondait très exactement au vœu d’un rapport que la présidente de Radio France avait dénoncé au printemps. Le 27 avril, la commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public avait autorisé par douze voix contre dix, le bloc central s’abstenant, la publication du rapport de Charles Alloncle, député UDR allié du Rassemblement national. Le président de la commission, le député Horizons Jérémie Patrier-Leitus, lui reprochait dans son avant-propos le « dévoiement de la commission d’enquête pour la transformer en tribunal politique ». L’une des quelque soixante-dix recommandations proposait de remplacer les éditorialistes « maison » par des plumes de la presse privée d’opinion, pour « permettre aux auditeurs d’identifier plus clairement leur positionnement éditorial ». Sibyle Veil y avait vu, dans La Tribune Dimanche, « tous les ingrédients d’une mise au pas ». Trois des quatre plumes recrutées à la rentrée ont pris place à l’antenne sans provoquer de véritable levée de boucliers. Charles Sapin, en revanche, renvoyait directement au conflit du printemps. Son arrivée à France Inter donnait une traduction concrète à ce que le rapport Alloncle avait mis en débat quelques mois plus tôt.
Les syndicats avaient d’ailleurs réagi bien avant la rentrée de septembre. Le 5 mai, jour de la publication, les CGT de France Télévisions, de Radio France, de France Médias Monde et de l’INA parlaient d’une « déclaration de guerre contre le service public » et dénonçaient le double régime que dessinait le rapport, neutralité pour les salariés, tribune pour les plumes engagées : « aux salarié·es du service public la (l’auto-) censure, aux autres la permission de prendre parti ! » Deux jours plus tard, l’arrivée d’Eugénie Bastié, du Figaro, dans l’émission politique de France 2 devenait sous la plume du SNJ-CGT une possible « soumission par anticipation ». À la rentrée, Mediapart titrait « À France Inter, le spectre de la commission Alloncle plane toujours », et un producteur de la station confiait, sous couvert d’anonymat, que « plus ça va, plus le pluralisme s’applique surtout à la droite et à l’extrême droite ». Pour une partie de la maison, Charles Sapin arrivait en droite ligne du rapport, et les syndicats l’ont désigné dans les termes mêmes du combat de mai, en rappelant que le milliardaire Pierre-Édouard Stérin figure parmi les actionnaires du magazine, comme ils avaient accolé au printemps le nom de Vincent Bolloré à celui du rapporteur.
On ne fait pas grève contre un rapport parlementaire. Un rapport n’a pas de corps. Le 2 septembre, une motion du personnel opposait un « refus catégorique » au recrutement et jugeait le magazine « pas compatible » avec le service public ; le 12, dans une tribune du Parisien, trois cents personnalités, d’Annie Ernaux à Lio, trouvaient ce choix « révoltant ». Suivirent deux journées de grève, les 13 et 14, avec un rassemblement devant la Maison de la radio le dimanche après-midi, puis le vote d’une troisième pour le 21. Tout cela pour une chronique de deux minutes trente par semaine, perdue dans des heures et des heures de programme.
Jusque-là, le débat conflictuel sur le pluralisme portait sur de l’abstrait : le rapport Alloncle. Avec Charles Sapin, il se cristallisait autour de sa présence à l’antenne. Girard appelait victime de rechange celui sur qui finit par retomber une violence qui ne peut atteindre son objet premier. Sapin venait du dehors et son nom a fini par devenir le point de fixation d’un conflit qui ne commençait pas avec lui : on coupait l’arbre le plus visible ; la forêt, elle, était toujours là. Thomas Legrand, que France Inter a laissé hors de sa grille de rentrée un an après la vidéo tournée à son insu et publiée par L’Incorrect, où on le voyait avec Patrick Cohen et des dirigeants socialistes, estime pour sa part avoir servi de « fusible » ; Sibyle Veil a confirmé l’avoir écarté « afin de lutter contre le sentiment inacceptable d’une collusion entre journalistes et politiques ». En un an, France Inter aura donc pris deux décisions très différentes au nom de la crédibilité de l’antenne. Le cas Sapin pose toutefois une autre question : celle de l’étiquette politique qu’on lui a attachée avant même d’examiner ce qu’il disait. Or c’est précisément ce type de classement que le Conseil d’État demande au régulateur de ne pas ériger en méthode.
Le 4 juillet 2025, le Conseil d’État rejetait la demande de quatre associations qui voulaient contraindre l’Arcom à mettre en demeure quatorze chaînes, France Inter comprise, de rééquilibrer leurs intervenants selon le poids supposé de chaque courant d’opinion dans la société française. L’Arcom, jugeait-il, doit apprécier la diversité des expressions de façon globale, « sans qualifier ou classer les participants aux programmes ». En mars, Martin Ajdari, qui préside l’autorité, avouait la difficulté de caractériser un déséquilibre « sans pour autant “ficher” les intervenants à l’antenne en leur collant une étiquette politique ». Quand l’Arcom a mis CNews en demeure, en juin, elle avait passé au crible 168 heures de programmes diffusés en mars 2025, émission par émission, en analysant les points de vue « à partir des propos tenus par les intervenants ».
L’intersyndicale de Radio France ne dispose d’aucun pouvoir de sanction, et l’analogie trouve là sa limite. En trois semaines, elle a pourtant obtenu gain de cause par la pression exercée sur la direction. Le parallèle prend alors tout son sens : Charles Sapin a été ramené à l’étiquette politique attachée au journal qui l’employait, puis cette étiquette a suffi à rendre sa présence contestable. Or le Conseil d’État demande précisément au régulateur de ne pas raisonner ainsi lorsqu’il apprécie le pluralisme. Sa légitimité lui vient de ses adhérents, à qui seuls elle rend des comptes, quand la direction qu’elle a fait plier répond de ses choix devant l’Arcom.
La maison ne manquait pourtant pas d’instances. Sa médiatrice a interrogé Céline Pigalle à l’antenne, et Radio France dispose d’un comité d’éthique chargé de veiller à l’honnêteté, à l’indépendance et au pluralisme de l’information et des programmes. Mais la décision s’est prise ailleurs : en assemblée générale. Le pluralisme est pourtant encadré par des règles et des instances précises. Dans cette affaire, ce ne sont pas elles qui ont eu le dernier mot, mais la pression exercée sur la direction.
L’affaire Sapin ramène finalement à une question politique assez simple que France Inter ne peut contourner : jusqu’où un service public financé par tous peut-il décider quelles opinions ont durablement leur place à l’antenne ? Le Parlement s’en était saisi, dans une commission que son propre président jugeait dévoyée ; la direction, responsable de ses choix devant le régulateur, avait ensuite composé, au nom du pluralisme, une grille très proche de celle qui lui était recommandée. Trois semaines ont suffi pour la défaire, sans qu’aucun contenu fautif ait été produit.
Que l’on défende Charles Sapin ou que l’on juge son départ souhaitable change finalement peu de chose à ce constat. La direction a finalement cédé sous la pression d’une mobilisation capable de mettre l’antenne à l’arrêt. C’est là que l’affaire devient plus intéressante que le seul cas Sapin. La question ne s’arrête donc pas à savoir qui répond juridiquement de la ligne éditoriale et du pluralisme. Elle est aussi de savoir qui, lorsqu’un conflit éclate, parvient réellement à trancher. Dans l’affaire Sapin, la décision ne s’est pas prise là où cette responsabilité était formellement engagée. Elle s’est imposée par le rapport de force. Le 19 septembre, Charles Sapin annonçait sur X la suppression de son éditorial et son refus du débat proposé en échange : « Je me suis astreint jusque-là au silence. Mais cette décision appelle désormais quelques mots… » La troisième journée de grève était votée pour le 21.
Le dimanche à 7 h 40 reste ouvert un créneau de deux minutes trente dont on ne sait plus très bien qui aura désormais le droit de l’occuper.
© 2026 Fundji Benedict


