Lahav Shani condamne la guerre. Il vient à Bruxelles diriger un orchestre allemand. Il n’est accusé d’aucun acte ni d’aucune déclaration en faveur du gouvernement israélien. Baudouin Loos le reconnaît lui-même dans Le Soir. Et pourtant, il réclame son boycott. Pourquoi ? Parce que Shani, écrit-il, « qu’il le veuille ou non, incarne l’État d’Israël à 100 % ». C’est cette phrase que nous avons voulu regarder de près. Car derrière le chef d’orchestre qu’on prétend boycotter pour ce qu’il représente apparaît une mécanique autrement inquiétante : celle de l’assignation collective.
Il faut lire jusqu’au bout l’éditorial de Baudouin Loos publié dans Le Soir. Son titre ne laisse guère de place au doute : « Lahav Shani ne doit pas venir à Bozar. »
On pourrait croire à un nouvel épisode de la controverse sur le boycott culturel d’Israël. On pourrait discuter Gaza, le gouvernement israélien, le statut de l’Orchestre philharmonique d’Israël, la légitimité ou non d’un boycott institutionnel. Mais ce n’est pas exactement ce que raconte ce texte.
Car Baudouin Loos prend soin, avant de condamner Lahav Shani, de réunir presque méthodiquement tout ce qui devrait précisément interdire de le confondre avec la politique de son pays.
Tout ce qui, pourtant, devrait interdire l’amalgame
Il reconnaît d’abord que le chef d’orchestre israélien n’est pas responsable de la guerre. Il écrit que sa participation à un concert d’hommage à Israël, deux semaines après le massacre du 7 octobre 2023, « ne peut lui être reprochée ». Il ajoute que l’émotion qui traversait alors Israël rendait cette participation « compréhensible, et même naturel ». Il reconnaît encore la situation particulière d’un homme qui dirige l’Orchestre philharmonique d’Israël et pour lequel refuser de participer aux programmes de son institution pour des raisons politiques le placerait, écrit-il, dans une situation extrêmement difficile.
Surtout, il concède lui-même que Lahav Shani « condamne la guerre et ses atrocités ». Et il sait que, le 24 novembre à Bruxelles, Shani ne doit pas diriger l’Orchestre philharmonique d’Israël: il doit diriger le Münchner Philharmoniker, le Philharmonique de Munich, un orchestre allemand.
Le programme du concert figure toujours à l’agenda de Bozar pour le 24 novembre 2026. On pourrait donc croire la démonstration achevée. Elle ne fait que commencer.
Car après avoir accumulé les éléments qui individualisent Lahav Shani, Baudouin Loos écrit : « Malgré tout cela […] il doit être boycotté. »
Malgré tout cela.
Pourquoi ?
« Qu’il le veuille ou non »
La réponse tient dans une phrase :
« Car comme directeur musical de l’IPO, Shani, qu’il le veuille ou non, incarne l’État d’Israël à 100 %. »
Il faut relire ces mots: Qu’il le veuille ou non. Voilà peut-être les cinq mots les plus importants de cet éditorial. Ils signifient que les opinions personnelles de Lahav Shani ne suffisent plus. Ses actes ne suffisent plus. Sa condamnation de la guerre ne suffit plus. L’orchestre qu’il vient effectivement diriger ne suffit plus. Ce qu’il pense lui-même ne suffit même plus: quelque chose lui est assigné qui échappe désormais à sa volonté : il « incarne » Israël.
Il “incarne” Israël, et pas partiellement. Pas seulement lorsqu’il dirige l’Orchestre philharmonique d’Israël. Pas dans l’exercice précis d’une fonction institutionnelle.
« À 100 %. »
À partir de là, l’individu s’efface derrière la représentation qu’on lui impose. Et c’est précisément ce glissement qui doit nous arrêter.
De l’individu à l’assignation
On peut combattre la politique d’un gouvernement, dénoncer avec la plus extrême vigueur les opérations militaires israéliennes. On peut défendre le principe d’un boycott d’institutions d’État. D’autres peuvent le contester. On peut réclamer des sanctions contre des dirigeants dont on estime qu’ils portent une responsabilité politique.
Mais ici se produit autre chose: un individu qui, à Bruxelles, ne vient pas représenter l’institution israélienne qu’on entend boycotter devient néanmoins boycottable parce qu’il la dirige ailleurs.
Et l’éditorialiste ferme lui-même l’ultime porte de sortie : « qu’il le veuille ou non ».
C’est cela, une assignation.
Lahav Shani ne peut plus dire : je ne représente pas le gouvernement israélien. On lui répond : vous représentez Israël malgré vous.
Il ne peut plus dire : je condamne cette guerre. Cela ne change rien.
Il ne peut plus dire : je viens diriger un orchestre allemand. Cela ne change rien non plus.
Car l’identité qu’on lui attribue est devenue plus forte que sa parole, ses actes et même les circonstances de sa présence.
Et c’est à cet endroit précis que le titre de cet article prend son sens: Lahav Shani ou le Juif « à 100 % ». Non parce que Baudouin Loos écrit ces mots — il ne les écrit pas. Mais parce que son raisonnement conduit à cette question : à partir de quand l’Israélien que l’on dit combattre pour ce qu’il « représente » cesse-t-il d’être jugé pour ce qu’il fait et devient-il porteur d’une identité collective dont il ne peut plus se défaire ?
Bozar refuse précisément cet amalgame
L’affaire est d’autant plus frappante que le concert dont il est question n’est pas celui de l’Orchestre philharmonique d’Israël. Bozar annonce toujours, pour le 24 novembre 2026, le Münchner Philharmoniker, avec Janine Jansen, sous la direction de Lahav Shani : Chostakovitch et Moussorgski.
Autrement dit, pour obtenir l’exclusion de Shani, il faut précisément faire ce que le contexte concret du concert ne permet pas de faire : le ramener à Israël. Ce n’est plus l’orchestre que l’on boycotte: c’est l’homme.
Gand avait déjà posé la question
Lahav Shani connaît cette mécanique. En septembre 2025, le Festival de Flandre à Gand avait annulé un concert du Philharmonique de Munich qu’il devait diriger. Les organisateurs avaient explicitement expliqué leur décision par le fait que le chef israélien ne s’était pas suffisamment distancié de la politique du gouvernement israélien. L’annulation avait provoqué une vive controverse, particulièrement en Allemagne.
La question posée alors demeure entière : Que doit dire un artiste israélien pour avoir le droit de n’être responsable que de lui-même ? Et jusqu’où doit aller sa déclaration de rupture pour être jugée suffisante ?
Car Lahav Shani se trouve placé devant une étrange exigence : non seulement avoir ses propres opinions, mais apporter la preuve qu’elles le séparent assez ostensiblement de son pays pour qu’on accepte de l’entendre.
Quand le boycott devient une punition collective
Une autre phrase de l’éditorial mérite alors d’être regardée: Baudouin Loos explique pourquoi il faut, selon lui, boycotter les institutions de l’État d’Israël et ceux qui les représentent.
Sans ce boycott, écrit-il, « jamais les Israéliens » ne pourront comprendre le caractère qu’il juge « inacceptable », « illégal et immoral » des crimes qu’il impute à leur armée et aux colons.
Là encore, les mots comptent. Les Israéliens. Il ne s’agit donc plus seulement d’exercer une pression sur un gouvernement ou sur ceux qui prennent ses décisions. Le boycott acquiert une fonction pédagogique: on frappe certains Israéliens afin que les Israéliens comprennent.
Lahav Shani devient ainsi non seulement le représentant involontaire d’Israël, mais l’instrument d’un message adressé à une collectivité entière. L’individu disparaît une seconde fois.
Et c’est ici que Jean Quatremer intervient
Sur X, Jean Quatremer a réagi en des termes extrêmement sévères à l’éditorial du Soir :
« La haine suinte de chaque ligne de cet édito du @lesoir. »
Il y voit le symbole d’une Belgique qui, selon lui, « sombre chaque jour un peu plus dans l’antisémitisme systémique ». Le terme est considérable. C’est celui de Quatremer, et nous le lui laissons. Mais le journaliste accompagne son accusation de références à ce qui se passe depuis plusieurs années en Belgique.
L’une d’elles mérite particulièrement d’être rappelée.
« Chaque Juif qu’il croise »
En août 2024, l’écrivain et chroniqueur flamand Herman Brusselmans publie dans l’hebdomadaire Humo une chronique consacrée à Gaza. Évoquant une image d’un enfant palestinien dont la mère se trouve sous les décombres, il écrit que cette vision lui donne envie d’enfoncer un couteau dans la gorge de chaque Juif qu’il rencontrerait.
Plusieurs organisations juives saisissent la justice. Le 11 mars 2025, le tribunal correctionnel de Gand acquitte Brusselmans. Le tribunal considère notamment que l’intention d’inciter à la haine ou à la violence contre la communauté juive n’est pas établie et invoque également la liberté d’expression et la liberté artistique.
Il ne s’agit pas de prétendre que cette décision judiciaire et l’éditorial de Baudouin Loos seraient de même nature. Ils ne le sont pas. L’une est une décision de justice concernant les limites pénales de la liberté d’expression ; l’autre est une prise de position journalistique sur un boycott culturel.
Les confondre affaiblirait notre propos. Mais leur juxtaposition explique la violence de la réaction de Quatremer et oblige à poser une question plus vaste sur le climat dans lequel ces mots sont aujourd’hui prononcés.
Jusqu’où peut-on aller lorsqu’on parle des Juifs ?
Et, symétriquement : Que doit faire un Israélien pour cesser d’être tenu comptable d’Israël ?
C’est là que l’éditorial du Soir dépasse le cas de Lahav Shani. Car ce qui dérange le plus dans ce texte n’est pas sa critique du gouvernement israélien. Ce n’est pas son opposition à la guerre. Ce n’est même pas son soutien au boycott culturel, position politique que chacun peut défendre ou combattre. Non: c’est cette facilité avec laquelle un individu cesse soudain d’être un individu.
Et Lahav Shani disparaît
Lahav Shani n’est plus un chef d’orchestre israélien avec ses opinions, ses choix, ses contradictions et sa liberté. Ce qu’il dit de lui-même ne compte plus suffisamment. Ce qu’il fait ne compte plus suffisamment. Même l’orchestre qu’il dirige ce soir-là ne compte plus suffisamment. Il est devenu Israël. « À 100 %. »
Et surtout : « qu’il le veuille ou non ».
Il existe des phrases dont l’auteur ne mesure peut-être pas tout ce qu’elles emportent avec elles. Celle-ci mérite d’être conservée. Parce que lorsqu’un homme ne peut plus, quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, échapper à l’identité collective qu’on lui assigne, ce n’est déjà plus seulement de politique internationale que l’on parle. On entre dans cette zone où la critique d’Israël change de nature : celle où l’Israélien n’est plus jugé pour ce qu’il fait, mais rendu comptable de ce qu’il est censé représenter. Et lorsqu’un Juif devient ainsi, « qu’il le veuille ou non », le dépositaire d’une culpabilité collective, la question de l’antisémitisme ne peut plus être écartée.
Sarah Cattan



