Une remarque d’une mienne amie m’a obligée à regarder de nouveau. Non à changer de conviction, mais à voir ce que j’avais laissé trop loin du centre : la souffrance juive, sa durée, ses visages, ses morts, ses familles, ses silences. Ce texte est né de ce déplacement.
Après avoir lu ma réponse à Claude Askolovitch , une amie dont la pensée m’est chère m’a écrit quelques mots. Elle m’a fait remarquer que j’avais peut-être laissé quelque chose hors champ : la souffrance juive elle-même.
J’ai relu son message. Puis je l’ai relu encore. Il ne me demandait pas de changer de conviction, mais de regarder ailleurs aussi. Et lorsqu’une voix que l’on estime vous dit : « Regarde encore », il faut au moins accepter de regarder.
Alors j’ai regardé de nouveau.
« Bravo Sarah pour cet article, mais pourquoi ne pas regarder la souffrance juive ? Les missiles qui pleuvent sur les populations israéliennes au Nord et au Sud pendant des années. Les insultes permanentes, les boycotts ? », m’écrivait cette mienne amie en commentaire d’un texte sur C. Askolovitch.
J’ai d’abord cru qu’elle me demandait d’ajouter quelque chose à mon texte.
Je crois aujourd’hui que je l’avais mal entendue. Elle ne me disait pas : vous avez oublié un argument. Elle me disait : vous regardez encore du mauvais côté.
Et cette phrase, venant d’Elle précisément, je ne veux pas la recevoir distraitement.
Alors regardons. Pas seulement le 7-Octobre.
Avant.
Regardons Sderot. Ces enfants qui n’ont pas découvert le mot « abri » le 7 octobre 2023. Ces familles qui, depuis des années, ont appris à mesurer une journée à l’intervalle entre une sirène et une course vers une pièce protégée.
En 2009 déjà, Human Rights Watch rapportait que plus de 8 000 roquettes étaient tombées sur Sderot et ses environs depuis 2001.
Il faut s’arrêter sur cette date. Parce qu’elle défait quelque chose du récit que nous avons fini par accepter.
La peur israélienne n’est pas née le 7-Octobre. Le 7-Octobre l’a éventrée. Mais pendant des années auparavant, dans le Sud, des familles avaient déjà appris cette vie étrange où l’on sait combien de secondes il reste pour mettre un enfant à l’abri.
Puis il y eut le Nord. Les tirs du Hezbollah. Les maisons quittées. Les écoles déplacées.
En 2024, environ 60 000 habitants du nord d’Israël vivaient encore loin de chez eux ; parmi eux, 14 600 enfants étaient scolarisés dans des structures provisoires ou réaménagées. Et voilà ce que mon amie me demande de regarder: la durée. Pas seulement l’explosion, mais l’attente de l’explosion.
Pas seulement le mort, mais la vie organisée autour de la possibilité de mourir.
Pas seulement le 7-Octobre, mis tout ce qui avait précédé, et que nous avions fini par considérer comme supportable parce que les Israéliens eux-mêmes semblaient le supporter.
Puis il y eut le 7-Octobre.
Et là, oui, sortons les noms.
Kfir. Ariel. Shiri. Yarden. Une famille entière devenue pendant des mois cette photographie que l’on ne pouvait plus regarder sans espérer encore.
Sortons les noms des otages. Des vivants. Des morts. De ceux dont les familles ne savaient même plus ce qu’elles devaient espérer : un retour ou simplement un corps à enterrer.
Regardons ces parents qui ont vécu des mois et parfois des années avec leur téléphone posé devant eux. Ces mères qui se réveillaient en se demandant si leur enfant s’était réveillé. Ces enfants qui demandaient quand reviendrait leur père. Ces familles pour lesquelles le calendrier avait cessé d’avancer.
Et regardons aussi ceux qui sont revenus. Car nous avons prononcé ce mot — revenus — comme si le retour abolissait ce qui avait précédé: il n’abolit rien. Il y a les corps revenus. Et il y a les êtres qui ne savent plus comment revenir à eux-mêmes.
Il y a les soldats aussi. Ceux qui ont combattu. Ceux qui ont vu. Ceux qui ont enterré leurs camarades. Ceux qui rentrent dans leur maison mais continuent à vivre ailleurs. Ceux qui ne dorment plus. Ceux qui se taisent. Ceux qui se suicident.
Cette détresse n’est pas une impression : elle a été suffisamment grave pour que la Knesset consacre des débats spécifiques au suicide et à la santé mentale des soldats et des réservistes après la guerre.
Et puis mon amie écrit deux autres mots: les insultes. Les boycotts.
Et là encore, elle nous oblige à élargir le cadre. Car la souffrance dont elle parle ne s’arrête pas aux frontières d’Israël. Elle est aussi celle du Juif français qui, depuis le 7-Octobre, entend à nouveau certains mots qu’il croyait parfois relégués dans l’histoire.
Elle est celle de l’étudiant qui découvre que son identité devient une sommation à répondre de la politique israélienne.
Elle est celle de celui qui voit une synagogue gardée par des policiers et comprend que cela aussi est devenu normal.
Elle est celle de ceux qui voient revenir l’évitement, la mise à l’écart, le soupçon, le boycott, l’injure.
En France, 1 676 actes antisémites ont été recensés en 2023, soit près de quatre fois plus qu’en 2022 ; 1 241 l’ont été dans les seuls trois derniers mois de l’année, après le 7-Octobre. En 2024, plus de 1 570 actes antisémites ont encore été recensés.
Ce ne sont pas des sentiments: ce sont des faits.
Alors je comprends autrement la question de mon amie: elle ne demande pas que l’on institue une nouvelle compétition des victimes. Elle ne dit pas : ne regardez plus les Palestiniens. Elle dit : pourquoi détournez-vous si facilement les yeux lorsque ce sont les Juifs qui souffrent ? Pourquoi cette souffrance semble-t-elle presque toujours devoir être accompagnée de son correctif ? Pourquoi faut-il immédiatement rappeler autre chose ? Pourquoi le Juif qui dit : « J’ai peur » entend-il si souvent : « Oui, mais… » ? Pourquoi celui qui dit : « Mon enfant est mort » devrait-il dans la même phrase prouver qu’il sait que d’autres enfants meurent ? Pourquoi celui qui dit : « On me hait » devrait-il commencer par expliquer Israël ? Pourquoi celui qui pleure doit-il fournir ses références morales avant d’obtenir le droit de pleurer ?
Voilà ce que je n’avais pas entendu suffisamment. Et voilà pourquoi ma réponse à Claude Askolovitch change soudain de nature.
Je lui avais répondu, à propos de ce sang dont il disait avoir les mains pleines : “Vos mains, peut-être. Pas les nôtres”.
Je le maintiens. Mais mon amie m’oblige à aller plus loin. Pendant que certains Juifs examinent sans fin leurs mains pour y rechercher du sang, d’autres cherchent encore celles qu’ils ne pourront plus tenir. Et peut-être est-ce vers elles que nous devrions tourner les yeux. Les petites mains de Kfir. Celles d’Ariel. Celles des morts de Be’eri, de Kfar Aza, de Nir Oz, de Nahal Oz. Celles de ceux que l’on a enterrés. Celles des survivants qui tremblent encore. Celles des soldats qui ne parviennent plus à dormir. Celles des vieux parents qui ont attendu un enfant. Celles des enfants qui ont attendu leur père. Celles de tous ceux auxquels nous avons demandé de comprendre le monde alors qu’ils essayaient seulement de ne pas s’effondrer.
Voilà ce que mon amie nous disait peut-être: Regardez-les.
Et moi, j’ajouterais désormais : Écoutons-les. Écoutons-les jusqu’au bout. Sans préparer notre objection pendant qu’ils parlent. Sans leur demander aussitôt ce qu’ils pensent de Netanyahou. Sans Gaza jeté à la figure comme la condition préalable à toute compassion. Sans exiger le contrechamp avant même que le premier plan ait eu le droit d’exister.
Cela ne retire rien à la souffrance palestinienne. Rien. Il devrait être encore possible de tenir cette phrase simple : aucune souffrance n’a besoin de l’effacement d’une autre pour être vraie.
Mais alors accordons enfin cette règle aux Juifs aussi. Qu’ils puissent raconter ce qu’ils ont subi sans que leur souffrance soit immédiatement transformée en procès de ce qu’ils sont, de ce qu’ils pensent, du gouvernement qu’ils ont élu ou qu’ils combattent, du pays dans lequel ils vivent ou simplement du peuple auquel ils appartiennent.
Peut-être est-ce cela, au fond, que je voudrais répondre à mon amie. Pas : « Tu as raison, j’aurais dû ajouter ceci ».
Mais : Je t’ai entendue. Tu ne me demandais pas d’ajouter la souffrance juive à mon texte. Tu me demandais de lui rendre sa place. Et peut-être, plus encore, de lui rendre son temps. Le temps de dire. Le temps de raconter. Le temps de pleurer.
Avant le commentaire. Avant le procès. Avant le « oui, mais ».


