— HaBayta, 14 octobre 2026
À Dublin, un hôtel est accusé d’avoir annulé 70 chambres destinées aux participants d’une conférence européenne contre l’antisémitisme. Presque simultanément, Alan Shatter, ancien ministre irlandais de la Justice et de la Défense, confie que son épouse et lui s’interrogent sur leur avenir dans leur propre pays. Deux événements distincts. Une même inquiétude : que se passe-t-il lorsqu’être juif devient une raison de se demander si l’on est encore chez soi ?
Il est des événements qui, pris isolément, pourraient passer pour des incidents. Et qui, rapprochés, disent quelque chose de l’époque.
À Dublin, le Herbert Park Hotel, établissement du quartier de Ballsbridge, aurait annulé une réservation de 70 chambres destinées à accueillir les participants d’une conférence européenne consacrée à la lutte contre l’antisémitisme.
La nouvelle a été rendue publique par Maurice Cohen, président du Conseil représentatif des juifs d’Irlande, lors d’une réception organisée au ministère irlandais des Affaires étrangères.
Selon son récit, l’hôtel avait initialement accepté la réservation avant de revenir sur son engagement après avoir appris l’objet du déplacement.
La direction aurait alors posé une question pour le moins révélatrice : cette conférence avait-elle un lien avec l’armée israélienne ?
Avec Tsahal.
Il ne s’agissait pourtant ni d’une réunion militaire ni d’une manifestation politique israélienne, mais de la quinzième rencontre du réseau européen des envoyés spéciaux et coordinateurs chargés de combattre l’antisémitisme, réunissant des représentants des vingt-sept États membres de l’Union européenne.
L’établissement n’a pas, à ce stade, fourni d’explication publique permettant de confirmer le motif de l’annulation. Sollicité par Ynet, un responsable a refusé de commenter les faits rapportés.
Mais la question attribuée à l’hôtel mérite, à elle seule, que l’on s’y arrête.
Pourquoi demander si une conférence contre l’antisémitisme entretient un lien avec l’armée israélienne ?
Depuis quand faut-il produire un certificat de non-appartenance à Tsahal pour participer à une rencontre diplomatique ?
Et qu’est-ce que cette association spontanée entre la lutte contre l’antisémitisme et l’armée d’Israël révèle du climat dans lequel vivent aujourd’hui les Juifs d’Europe ?
« Devons-nous quitter l’Irlande ? »
Quelques jours auparavant, une autre voix s’était élevée.
Celle d’Alan Shatter.
Et ce n’est pas n’importe quelle voix.
Alan Shatter a été ministre irlandais de la Justice et de la Défense de 2011 à 2014. Ancien parlementaire, avocat, engagé de longue date dans la vie publique de son pays, il appartient à cette génération d’hommes qui ont contribué à construire l’Irlande contemporaine.
Dans un entretien diffusé le 12 octobre 2026 par The Ireland Podcast, il revient sur l’antisémitisme, l’attitude du gouvernement irlandais envers Israël et le climat politique qui s’est installé dans son pays.
Et voici qu’une interrogation surgit, immense par ce qu’elle implique :
« Should we leave Ireland? »
« Devons-nous quitter l’Irlande ? »
Selon la présentation de cet extrait de l’entretien, Alan Shatter et son épouse en sont venus à se demander s’ils devaient continuer à vivre en Irlande.
Mesurons ce que cela signifie.
Un homme qui a été chargé de la Justice dans son pays, qui en a exercé les responsabilités gouvernementales les plus élevées, se demande désormais s’il doit y demeurer.
Non pas un nouvel arrivant qui s’interrogerait sur son intégration.
Non pas un homme qui découvrirait les institutions irlandaises.
Un ancien ministre de la République. Un homme qui a servi son pays. Et qui se demande aujourd’hui s’il peut encore y vivre sereinement.
Il faut entendre la gravité de cette interrogation. Car lorsqu’un ancien ministre en vient à poser cette question, combien d’autres citoyens juifs, moins connus, moins protégés, moins écoutés, se la posent-ils sans avoir de micro auquel la confier ?
Le soupçon devenu ordinaire
Il serait trop simple de faire de l’Irlande entière le procès d’un établissement hôtelier.
L’Irlande possède une histoire, une société et des traditions démocratiques qui ne sauraient être réduites à un incident, fût-il grave.
Mais il serait tout aussi commode de traiter chaque événement comme une anomalie sans rapport avec les autres.
D’un côté, une rencontre européenne destinée à combattre l’antisémitisme, organisée à Dublin pendant la présidence irlandaise du Conseil de l’Union européenne.
De l’autre, un hôtel accusé d’avoir refusé d’en accueillir les participants.
Et, presque au même moment, cet ancien ministre qui s’interroge sur la possibilité de continuer à vivre dans son pays.
Il y a là davantage qu’une coïncidence journalistique. Il y a une question politique, morale, presque existentielle.
À partir de quand la critique d’Israël cesse-t-elle d’être une position politique pour devenir une suspicion attachée aux Juifs eux-mêmes ?
Critiquer un gouvernement israélien est parfaitement légitime. Contester ses décisions, sa politique ou la conduite d’une guerre relève du débat démocratique.
Mais que vient faire Tsahal dans la réservation de chambres destinées à des responsables européens de la lutte contre l’antisémitisme ?
Pourquoi cette association ? Pourquoi ce soupçon ? Et pourquoi faut-il encore rappeler qu’un Juif, un Israélien et un soldat de l’armée israélienne ne sont pas trois désignations interchangeables ?
L’antisémitisme tranquille
C’est peut-être cela, l’antisémitisme tranquille. Pas nécessairement celui qui hurle dans les rues. Pas seulement celui qui menace, insulte ou frappe. Mais celui qui peut se glisser dans une question administrative, dans une décision commerciale, dans une suspicion devenue tellement naturelle qu’on ne mesure même plus ce qu’elle implique. Celui qui oblige soudain un citoyen juif à se justifier de ce qu’il n’est pas. Celui qui transforme une appartenance, une histoire, une identité, en motif d’embarras. Celui qui ne dit pas toujours : « Partez. »
Mais qui finit par conduire certains à se demander s’ils doivent partir.
Et c’est peut-être là que réside la gravité particulière des paroles d’Alan Shatter. Car il ne demande pas si l’Irlande est encore un pays démocratique. Il ne demande pas si les Juifs y possèdent encore des droits. Il pose une question bien plus intime, bien plus douloureuse. Peut-on continuer à habiter un pays dans lequel on ne se sent plus tout à fait chez soi ?
Il faudra entendre Alan Shatter plus longuement. Lui demander ce qui, précisément, a changé. Ce qu’il voit aujourd’hui qu’il ne voyait pas hier. Ce qu’il reproche aux responsables politiques de son pays. Et surtout, ce qui pourrait encore le convaincre de rester.
Mais dès aujourd’hui, sa question doit être entendue. Lorsqu’un homme qui a servi son pays en vient à se demander s’il doit le quitter parce qu’il est juif, ce n’est plus seulement son avenir personnel qui est en question. C’est quelque chose du pacte qui le liait à son pays qui paraît s’être fissuré.
Et aucune démocratie ne devrait pouvoir entendre cela tranquillement.
Sarah Cattan
HaBayta — 14 octobre 2026
Sources
Ynet, Itamar Eichner, 14 octobre 2026 : Dublin hotel cancels 70 rooms for antisemitism summit, asks if conference is linked to IDF.
IsraJ, 14 octobre 2026 : Dublin : un hôtel annule 70 chambres réservées pour une conférence contre l’antisémitisme.
The Ireland Podcast, Fender Jackson, épisode 250, 12 octobre 2026 : Alan Shatter: Gaza, Antisemitism & Ireland’s Israel Divide — Part 2.
Présentation de l’extrait vidéo : Should We Leave Ireland? — Alan Shatter.
Les sources essentielles sont accessibles ici : Ynet — L’affaire du Herbert Park Hotel et The Ireland Podcast — Entretien avec Alan Shatter.




