Après les violences du 17 octobre, la crainte de nouveaux débordements impose déjà ses contraintes : commerces protégés, sorties annulées, déplacements restreints. Dans ce troisième volet, Fundji Benedict examine ce pouvoir que la menace de destruction confère à ceux qui l’exercent, et le défi posé à la République : protéger les citoyens sans laisser les violents fixer les conditions de leurs libertés.
Mardi soir, à Paris, le Forum des images a annulé l’avant-première de La Gradiva, le film de Marine Atlan sur des lycéens en voyage scolaire à Pompéi, avec cette phrase adressée au public : « Sur ordre de la préfecture nous ne pouvons pas maintenir la séance. » Les stations République, Châtelet et Les Halles avaient fermé à 22 heures, une heure avant le couvre-feu reconduit. À Marseille, des commerçants réclament « plus de policiers et des consignes claires » ; à Paris, d’autres se préparent à baisser le rideau samedi par précaution, et à Dijon on parle déjà d’interdire le rassemblement annoncé. Les militaires de l’opération Sentinelle prendront la garde des bâtiments pour libérer policiers et gendarmes, et Laurent Nuñez pilotera lui-même le dispositif. Il l’a promis mardi aux députés : « Nous serons au rendez-vous. » Ce rendez-vous, ce n’est pas une autorité qui l’a fixé mais une coordination de gilets jaunes en déposant lundi matin en préfecture sa déclaration d’un cortège entre la Bastille et l’Opéra. L’éditeur de leur site, Benjamin Ball, prédit que « tout le monde sera dans la rue ». Le 24 octobre a commencé ce lundi.
De nombreux commentaires des politiques et des médias se sont attachés à définir l’identité ou l’appartenance ethnique des émeutiers, à comprendre leurs motivations et à déterminer si leurs violences relevaient d’une organisation ou d’une succession d’initiatives individuelles. Ces questions légitimes laissent pourtant de côté une conséquence de ce chaos autrement préoccupante : quelques centaines voire milliers d’individus ont réussi, par la seule menace de nouvelles violences, à peser sur la vie de millions de Français qui n’ont pris aucune part aux événements. Depuis le 17 octobre, des commerçants font protéger leurs vitrines, les habitants de certains quartiers préfèrent renoncer à leurs sorties et bon nombre de municipalités annulent des manifestations par crainte de nouveaux débordements. Il aura donc suffi de quelques jours pour que la perspective de nouvelles violences pèse sur des décisions qui, dans des circonstances ordinaires, n’auraient même pas été envisagées.
À l’approche du 24 octobre, le débat prend cependant une tournure autrement préoccupante puisque le ministre de l’Intérieur dit réfléchir à l’interdiction d’une manifestation déclarée lorsque ses organisateurs ne peuvent en garantir le déroulement pacifique. Lorsque l’État demande aux organisateurs de manifestations d’organiser un service d’ordre, de condamner les violences et de collaborer avec les autorités, rien ne peut garantir que des individus étrangers au cortège ne chercheront pas à provoquer des affrontements. L’État a le pouvoir d’interdire un rassemblement lorsque le risque de troubles graves le justifie, encore faut-il que le risque soit établi et non simplement présumé.
À Marseille, la préfecture de police a estimé à plus de 30 000 le nombre de pilleurs présents le 17 octobre, une estimation que le maire, Benoît Payan, conteste. Le parquet, lui, compte des personnes : 101 interpellations, dont les procédures portent à 80 % sur des vols avec dégradations en réunion et à 13 % sur des violences contre des dépositaires de l’autorité publique. L’un des pilleurs présumés jugés à Marseille a dit selon France 3 : « Il y avait tellement de monde qui cassait, qui ramassait. » Le procureur promet que « chaque petit acteur de cette journée-là devra en répondre devant la justice ».
Une journée lancée contre la vie chère, et un mouvement lycéen né de bâtiments insalubres et du manque de professeurs, sont devenus le cadre dans lequel la liberté d’aller et venir se restreint par arrêtés successifs. Dans la nuit du 19 au 20 octobre, les rassemblements non déclarés étaient interdits place de la Bastille, place de la République et aux abords de la gare Saint-Lazare. Gabriel Attal voudrait couper les réseaux sociaux dans les zones d’émeute. Le projet de loi dit « casseurs-payeurs », lui, précède le 17 octobre : déposé le 16 septembre et soumis dès ce jour à la procédure accélérée, il a vu son examen avancé au début d’octobre, après les violences liées aux blocus lycéens, et sera discuté au Sénat les 27 et 28 octobre, avec désormais les images de samedi dans le débat. Il est permis de penser que ces propositions sécuritaires n’auraient pas trouvé si vite un tel écho sans les vitrines brisées. En quatre jours, une large part du débat public est passée de Parcoursup et du prix de l’essence aux couvre-feux et aux hélicoptères. L’Élysée a reconnu des « défaillances d’anticipation et de renseignements » dans la préparation du 17 octobre.
À Beaumont-sur-Oise, en 1775, les marchands demandaient trente-deux livres le setier de grain ; les émeutiers en imposèrent douze et payèrent la marchandise à ce prix. Cynthia Bouton a montré combien cette pratique, appelée « taxation populaire », comptait dans la guerre des farines : les foules ne contestaient pas seulement la cherté des grains, elles s’arrogeaient le droit de déterminer elles-mêmes ce que devait être leur juste prix. L’émeute portait alors la revendication jusqu’à l’étal. Le pillage du 17 octobre a coïncidé avec la mobilisation contre la vie chère, sans en porter les revendications. Ses images ont pourtant éclipsé celles des cortèges qui les défendaient. Les revendications n’ont pourtant pas changé. Qui se souvient, cette semaine, de la phrase lancée par un jeune homme de vingt-trois ans lorsqu’on l’interrogeait sur la flambée des prix du carburant : « Ça va bientôt être un luxe de conduire » ? Le manifestant pacifique se trouve devant un choix : rester chez lui, ou défiler sous les hélicoptères au risque d’être confondu avec les casseurs.
Dans ses appels à poursuivre la mobilisation, la coordination de gilets jaunes met surtout en avant les revendications sociales et la contestation de la réponse gouvernementale. Jean-Luc Mélenchon avait demandé à ses sympathisants le 17 au soir de rester à l’écart du « pillage » et du « saccage », rappelant avoir prononcé « dix fois un discours sur la nécessité de recourir à la non-violence ». Le lendemain, sur LCI, il tranchait pourtant : « C’est de la faute du gouvernement, il n’y a que lui qui est responsable de tout ça. » Pressé de condamner les violences, il concédait, sans enthousiasme : « C’est toujours le grand mot, condamner. Allez, d’accord, je vais condamner, ça change quoi ? » Fin septembre, il appelait les élus et militants insoumis à « s’interposer » entre les lycéens et les forces de l’ordre. Thomas Portes déclarait, le 6 octobre, qu’il n’y aurait « ni oubli ni pardon » aux « fonctionnaires de police qui aujourd’hui tabassent dans les rues du pays ». On peut soutenir que le gouvernement porte une part de responsabilité dans les conditions de la crise et que les pillards répondent de leurs actes. Mais la formule de Mélenchon — « il n’y a que lui » — va plus loin : en désignant le gouvernement comme unique responsable, elle tend à effacer la responsabilité de ceux qui ont personnellement participé aux violences, tout en dispensant les dirigeants insoumis de s’interroger sur la portée de leurs propres discours. C’est là que se situe, à mes yeux, la responsabilité du discours insoumis : ce parti dit défendre des revendications légitimes, mais la manière dont ses dirigeants répartissent les responsabilités risque de brouiller la frontière qui devrait les protéger des violences.
Il reste ceux qui ne manifesteront pas et vivront samedi au rythme de la manifestation. Le couvre-feu, les restrictions de circulation obligent les habitants à modifier leurs habitudes, parfois leurs horaires de travail, sans qu’ils aient pris la moindre part aux violences. Malheureusement, tous ne disposent pas de la même liberté pour s’adapter à ces contraintes : celui qui rentre chez lui en début de soirée n’en ressentira peut-être guère les effets tandis que la serveuse qui termine son service après minuit, le livreur qui prend son travail avant l’aube ou le petit commerçant qui a déjà perdu plusieurs journées de recettes en subissent directement les conséquences.
La République ne doit pas seulement empêcher ceux qui détruisent de recommencer. Elle doit aussi empêcher que la possibilité de leurs destructions fixe durablement les conditions dans lesquelles les autres citoyens exercent leurs libertés, afin que samedi, à la Bastille, un lycéen puisse encore défiler pour ses salles de classe sans que la première question posée à son cortège porte sur les stations de métro à fermer.
© 2026 Fundji Benedict
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