Le massacre du 7 octobre 2023 n’est pas né dans un vide historique. Nicolas Carras remonte le fil des violences antijuives, du refus de la souveraineté juive et des idéologies qui, sous des formes différentes, ont traversé l’histoire de la région jusqu’au Hamas.
Le 7 octobre 2023 n’est pas apparu dans un vide historique. Il s’inscrit dans une histoire beaucoup plus ancienne de violence antijuive en Palestine et dans le monde arabe. Cette histoire commence bien avant la déclaration d’indépendance d’Israël, bien avant la création de l’État, et même avant l’apparition du sionisme politique à la fin du XIXe siècle.
La présence juive en Palestine est évidemment beaucoup plus ancienne que le sionisme moderne. Le sionisme politique de la fin du XIXe siècle n’a pas créé la présence juive en Palestine, mais il s’est développé dans un pays où existaient déjà depuis des milliers d’années des communautés juives à Jérusalem, Hébron, Safed, Tibériade et ailleurs.
Sous l’Empire ottoman, les Juifs n’étaient cependant pas une population libre et souveraine. Ils constituaient une minorité religieuse soumise au statut de dhimmi, avec des restrictions juridiques et sociales qui variaient selon les périodes, les villes et les autorités.
Il ne faut donc pas transformer quatre siècles de domination ottomane en une persécution permanente et uniforme. Mais il est tout aussi faux de présenter cette période comme une coexistence paisible et égalitaire.
Les archives et les témoignages historiques montrent au contraire une succession de discriminations, d’humiliations, de spoliations, de violences et, à plusieurs reprises, de véritables massacres.
Dès 1517, au moment de la conquête ottomane de la Palestine sur les Mamelouks, les communautés juives de Safed et d’Hébron furent victimes de violences. À Hébron, des Juifs furent attaqués, battus, violés et tués, tandis que leurs maisons et leurs commerces étaient pillés. Un témoignage de Japhet ben Manassé, rédigé en 1518, rapporte ces événements. Des violences analogues touchèrent la communauté juive de Safed.
À Safed, la situation se dégrada encore au XIXe siècle. En 1819, Abdallah Pacha d’Acre fit emprisonner les membres de la communauté juive qui restaient dans la ville et ne les libéra qu’après le paiement d’une rançon.
En 1833, à l’approche d’Ibrahim Pacha, le quartier juif fut pillé par des Druzes. L’année suivante, en 1834, il fut de nouveau attaqué et pillé ; les violences durèrent trente-trois jours et les pertes matérielles furent considérables.
La même année, Hébron fut également frappée par des violences extrêmement graves dans le contexte de la révolte palestinienne contre Ibrahim Pacha. Les troupes égyptiennes et les insurgés pillèrent la ville et s’en prirent à ses habitants, musulmans et juifs. Les Juifs de Hébron furent notamment victimes de meurtres, de viols et de pillages.
Il faut également rappeler le climat dans lequel vivaient les Juifs de Jérusalem. Au début du XIXe siècle, leur situation était suffisamment précaire pour que des responsables de la communauté cherchent à obtenir l’aide des puissances européennes.
Des témoignages de l’époque décrivent une communauté vivant sous la menace et soumise à des pressions particulières. Lors de l’expédition de Napoléon en 1798, les Juifs furent accusés de soutenir les Français et menacés de mort. Au XIXe siècle, les Juifs de Jérusalem restèrent soumis à des contraintes et à des extorsions dont les autres communautés européennes bénéficiaient davantage de moyens pour se protéger.
À cela s’ajoutait une discrimination institutionnelle.
Les Juifs, en tant que dhimmis, ne disposaient pas du même statut que les musulmans. La construction, la reconstruction ou même la réparation des synagogues pouvaient nécessiter l’autorisation des autorités et donner lieu à des paiements ou à des pratiques de corruption. À Safed, les autorités ottomanes intervinrent ainsi contre les synagogues juives ; à Jérusalem, une ancienne synagogue fut fermée par le gouverneur en 1586.
Au XIXe siècle, les restrictions visant spécifiquement les Juifs ne disparaissent pas.
Lorsque l’immigration juive en provenance d’Europe orientale commence à augmenter, les autorités ottomanes prennent des mesures destinées à empêcher l’installation de nouveaux Juifs en Palestine. En 1881, la Porte, c’est-à-dire le gouvernement central de l’Empire ottoman à Constantinople, ordonne notamment au gouverneur de Jérusalem de ne pas laisser débarquer à Jaffa ou à Haïfa les Juifs russes, roumains ou bulgares et de leur interdire l’accès aux quatre villes saintes de Jérusalem, Hébron, Safed et Tibériade. Les autorités vont jusqu’à ordonner l’expulsion de Juifs récemment installés.
Les rapports diplomatiques occidentaux confirment cette politique. En 1888, le représentant américain à Constantinople signale les restrictions imposées aux Juifs étrangers souhaitant entrer et séjourner en Palestine. En 1898 encore, les rapports diplomatiques américains décrivent les difficultés auxquelles sont confrontés les Juifs étrangers qui cherchent à s’établir en Palestine.
Il faut donc distinguer deux choses.
L’Empire ottoman n’a pas mené pendant quatre siècles une politique d’extermination des Juifs : ce serait historiquement faux. L’Empire a même constitué, à certaines périodes, un refuge pour des Juifs expulsés d’Europe.
Mais cela ne signifie absolument pas que les Juifs de Palestine vivaient dans l’égalité avec les musulmans ou qu’ils étaient à l’abri des violences.
Leur statut de minorité protégée mais inférieure, les restrictions qui leur étaient imposées, les extorsions, les pillages et plusieurs épisodes de violences collectives montrent au contraire une condition profondément précaire.
Et surtout, ces violences sont antérieures au sionisme politique.
Le Juif pouvait être persécuté en Palestine alors même qu’il n’existait ni État juif, ni armée israélienne, ni frontière israélienne, ni même mouvement sioniste organisé.
C’est un élément essentiel pour comprendre la suite de l’histoire.
Autrement dit, le problème n’est pas né avec le sionisme. Le Juif pouvait être présent en Palestine sans être souverain, sans État et sans mouvement sioniste, tout en demeurant une minorité dont les droits et la sécurité dépendaient du pouvoir qui la dominait.
Avec la fin de l’Empire ottoman et l’installation du Mandat britannique, une nouvelle période commence.
La question n’est plus seulement celle du statut d’une minorité religieuse, mais elle devient celle de deux mouvements nationaux qui revendiquent le même territoire.
Mais, dès les premières années du Mandat, une partie importante de la direction politique arabe palestinienne refuse non seulement la souveraineté juive, mais aussi le principe même d’un foyer national juif.
Les violences de 1920 constituent un tournant.
Lors des émeutes de Nabi Musa, à Jérusalem, les foules arabes s’en prennent au quartier juif de la Vieille Ville après plusieurs discours nationalistes, dont celui de Mohammad Amin al-Husseini. Pendant quatre jours, les violences et les pillages font cinq morts et 211 blessés parmi les Juifs, contre quatre morts et 33 blessés parmi les Arabes.
Al-Husseini ne se contente pas d’être un témoin de cette agitation. Il participe à l’organisation des manifestations et prononce des discours qui contribuent à l’exaltation nationaliste et à la mobilisation contre le foyer national juif. Il fuit ensuite en Syrie pour échapper aux autorités britanniques.
Fin avril 1920, un tribunal militaire britannique le condamne par contumace à dix ans de prison pour incitation à la révolte. Il sera finalement gracié par le Haut-Commissaire britannique Herbert Samuel et reviendra à Jérusalem à l’automne 1920.
L’épisode est important parce qu’il révèle déjà la méthode politique d’al-Husseini : transformer la question nationale en affrontement communautaire et religieux, mobiliser les Arabes contre l’immigration juive et contre le projet d’un foyer national juif, utiliser la peur et l’agitation pour renforcer son propre pouvoir.
En 1921, Herbert Samuel le nomme mufti de Jérusalem ; en 1922, il devient président du Conseil suprême musulman et administrateur du waqf. À partir de là, il dispose d’une autorité religieuse et politique considérable.
Cette position lui permet de donner à l’opposition au sionisme une dimension religieuse de plus en plus forte.
Al-Husseini présente la présence juive et l’immigration juive non plus seulement comme une question politique ou territoriale, mais comme une menace contre les lieux saints musulmans. En 1929, il entretient notamment l’idée que les revendications juives concernant le Mur occidental menacent al-Aqsa et le Dôme du Rocher.
Cette propagande contribue à transformer une question politique en affrontement religieux et à attiser les tensions. Les violences de 1929 feront 133 morts et 339 blessés parmi les Juifs.
Il faut cependant être précis : les sources historiques ne permettent pas d’affirmer qu’al-Husseini a personnellement donné l’ordre de déclencher chaque épisode de violence.
L’Encyclopédie multimédia de la Shoah souligne elle-même que son incitation explicite aux violences de 1929 n’est pas documentée. En revanche, elle établit qu’il exacerba les tensions religieuses, transforma l’immigration et les achats de terres en menace existentielle pour l’islam, et utilisa politiquement cette mobilisation.
Au début des années 1930 apparaît également une autre figure importante de cette radicalisation : Izz ad-Din al-Qassam, prédicateur musulman syrien installé en Palestine.
Contrairement à al-Husseini, qui est avant tout un dirigeant religieux et politique, al-Qassam développe une conception militante et armée du conflit. Il prêche le jihad contre les Britanniques et contre les Juifs et organise autour de lui un réseau clandestin de combattants.
Son discours associe lutte religieuse, lutte anticoloniale et opposition au projet sioniste.
En novembre 1935, al-Qassam est tué par les forces britanniques près de Jénine. Sa mort transforme alors le prédicateur en figure de martyr et contribue à radicaliser une partie du mouvement arabe palestinien.
Quelques mois plus tard, en avril 1936, éclate la Grande Révolte arabe de Palestine, qui va durer jusqu’en 1939.
La révolte commence par une grève générale et se transforme rapidement en insurrection armée contre les Britanniques et en attaques contre les Juifs. Dès le début des violences, neuf Juifs sont tués et 57 blessés ; à la fin d’octobre 1936, le bilan officiel britannique fait état de 80 civils juifs tués et 308 blessés.
La Commission Peel reprendra également les chiffres fournis par la Jewish Agency, qui comptait alors 82 Juifs assassinés, auxquels s’ajoutaient neuf autres décès liés aux troubles.
La violence se poursuivit après la première phase de la révolte. Sur l’ensemble de la période 1936-1939, les estimations donnent 415 Juifs tués, chiffre qui comprend les victimes civiles et les autres victimes juives du conflit.
La révolte ne fut donc pas seulement une confrontation politique avec l’administration britannique : les populations et les localités juives furent également prises pour cibles.
C’est dans ce contexte que la Commission royale pour la Palestine, dite Commission Peel, est nommée en août 1936.
Son mandat est précisément d’établir les causes profondes des troubles qui viennent d’éclater. Dans son rapport publié en juillet 1937, elle identifie deux causes fondamentales de la révolte : « le désir des Arabes d’obtenir l’indépendance nationale » et « leur haine et leur crainte de l’établissement du foyer national juif ».
Elle précise que ces deux causes sont les mêmes que celles qui avaient déjà produit les troubles de 1920, 1921, 1929 et 1933.
La Commission ne décrit donc pas la Grande Révolte comme un phénomène apparu soudainement en 1936. Elle l’inscrit dans une continuité de violences et d’opposition au foyer national juif qui remonte aux premières années du Mandat.
Elle constate également que la situation s’est aggravée avec l’augmentation de l’immigration juive à partir de 1933, notamment en raison de la persécution des Juifs en Allemagne et en Pologne.
Cette chronologie est importante : al-Husseini avait déjà contribué à politiser et à religiosiser l’opposition au foyer national juif ; al-Qassam avait ensuite développé une forme militante et armée de cette opposition ; puis, après la mort d’al-Qassam, la Grande Révolte de 1936-1939 a constitué la plus importante insurrection arabe de la période mandataire, accompagnée de nombreuses attaques contre les Juifs.
La Commission Peel intervient précisément au milieu de cette révolte, et non avant elle.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, al-Husseini se rapproche de l’Allemagne nazie et s’installe à Berlin.
À partir de 1942, il participe activement à la propagande radiophonique de l’Axe destinée au monde arabe et musulman. Depuis les studios allemands, il diffuse une propagande pro-Axe, antibritannique et violemment antijuive.
Il appelle à la révolte contre les Britanniques et à la destruction des colonies juives de Palestine. Il présente les Juifs comme les ennemis de l’islam, parle d’une prétendue « conspiration juive mondiale » contrôlant notamment les gouvernements britannique et américain, et reprend des thèmes directement issus de l’antisémitisme européen et des Protocoles des Sages de Sion.
Son discours ne se limite pas à l’opposition au sionisme.
Dans au moins un de ses discours radiodiffusés depuis Berlin, al-Husseini appelle explicitement les Arabes au meurtre des Juifs partout où ils les trouveraient. L’Encyclopédie multimédia de la Shoah relève également qu’il prônait systématiquement la « suppression » du foyer national juif en Palestine et appelait parfois à l’expulsion de tous les Juifs de Palestine et des autres terres arabes.
Il mobilise également un vocabulaire religieux.
Le 18 décembre 1942, lors de l’inauguration de l’Institut central islamique de Berlin, il affirme que le Coran considère les Juifs comme les « ennemis les plus irréconciliables » des musulmans et les accuse de fomenter des intrigues, de provoquer les guerres et de dresser les peuples les uns contre les autres.
Son discours est filmé par les services de propagande allemands puis radiodiffusé en arabe vers le Moyen-Orient le 23 décembre 1942.
Cette rhétorique fait écho à un hadith eschatologique particulièrement violent rapporté dans Sahih Muslim. Il faut toutefois distinguer ce texte religieux de la propagande personnelle d’al-Husseini : ce que les sources établissent directement ici est qu’il appelait au meurtre des Juifs et qu’il mobilisait un langage islamique pour présenter les Juifs comme les ennemis de l’islam.
Son engagement va encore plus loin.
Al-Husseini ne se contente pas de parler à la radio. Il collabore avec les autorités nazies, recrute des musulmans pour les forces allemandes et la Waffen-SS, et participe à la mobilisation de volontaires musulmans pour les unités de l’Axe. Il continue cette collaboration jusqu’à la fin de la guerre.
La haine antijuive qu’il diffuse depuis Berlin n’est donc plus seulement une opposition politique à l’immigration juive ou au sionisme. Elle est formulée comme une lutte générale contre les Juifs, présentés comme un ennemi mondial, religieux et racial, dont il faudrait débarrasser la Palestine et, dans certaines formulations, le monde arabe.
Ce point est essentiel, car l’antijudaïsme politique qui se développe alors en Palestine ne peut pas être réduit à une simple réaction à l’existence d’Israël, puisque l’État d’Israël n’existe pas encore.
Il existe déjà une propagande visant les Juifs en tant que Juifs, ainsi qu’une volonté de supprimer le foyer national juif.
En 1947, lorsque l’ONU propose un partage de la Palestine mandataire entre un État arabe et un État juif, le plan est rejeté par la direction arabe palestinienne et par la Ligue arabe.
La guerre civile commence alors en Palestine, puis les armées de plusieurs États arabes interviennent après la proclamation de l’indépendance d’Israël en mai 1948.
Mais cette guerre n’est pas née du seul vote du plan de partage.
La confrontation avait été préparée avant même le 29 novembre 1947. Dès 1946, la Ligue arabe affirme son opposition déterminée à l’immigration juive et à la création d’un État juif. Elle réclame que la Palestine devienne un État arabe indépendant et affirme que les Arabes s’opposeront à la partition « par tous les moyens ».
En septembre 1947, lors de la réunion de la Ligue arabe à Sofar, au Liban, les États arabes discutent déjà des moyens politiques et militaires nécessaires pour empêcher la création d’un État juif.
Le 11 octobre 1947, le secrétaire général de la Ligue arabe, Abd al-Rahman Azzam Pacha, donne au journal égyptien Akhbar al-Yom une interview dont le titre est particulièrement explicite : « Une guerre d’extermination ».
Il déclare qu’il espère que les Juifs ne contraindront pas les Arabes à cette guerre, car elle serait une « guerre d’extermination et un massacre considérable », comparable selon lui aux massacres mongols et aux croisades. Il évoque également l’arrivée possible de volontaires arabes et musulmans venus de différents pays pour combattre en Palestine.
Cette déclaration est antérieure au vote du plan de partage.
La propagande politique de cette période est extrêmement violente. Le rejet du partage s’accompagne de discours présentant la création d’un État juif comme quelque chose qui doit être empêché par la force.
Jamal al-Husseini, représentant du Haut Comité arabe, déclare devant l’ONU que la ligne de partage serait une « ligne de feu et de sang ».
Après le vote du 29 novembre, les appels à la mobilisation se multiplient et les violences commencent immédiatement. Des dirigeants arabes parlent de destruction du sionisme, de guerre et d’expulsion des Juifs.
La formule selon laquelle les Juifs seraient « jetés à la mer » devient également un élément de cette rhétorique de guerre, même si son attribution précise varie selon les sources et les dates.
Le 1er décembre 1947, Azzam Pacha affirme encore que les États arabes ne permettront « en aucun cas » l’application de la résolution de partage et déclare qu’ils ont déjà préparé un « plan élaboré », convenu entre les États arabes et mis en œuvre depuis deux mois.
Il y a donc ici un élément chronologique essentiel : la préparation de la confrontation ne commence pas après la création d’Israël.
Avant même le vote du partage, la Ligue arabe avait adopté une position de refus de la souveraineté juive et discutait déjà des moyens de l’empêcher.
Après le vote, cette opposition se transforme en guerre civile en Palestine, puis en intervention militaire des États arabes après la proclamation de l’État d’Israël le 14 mai 1948.
La guerre de 1948 ne peut donc pas être comprise uniquement comme une réaction spontanée à la proclamation d’Israël. Elle s’inscrit dans une confrontation préparée politiquement et militairement avant mai 1948, dans laquelle la propagande antijuive et les appels à la destruction du projet sioniste occupaient déjà une place centrale.
Surtout, l’histoire ne s’arrête pas en 1948.
La défaite arabe de 1948 ne fait pas disparaître l’idéologie qui avait refusé la souveraineté juive.
Mais il faut ici comprendre une transformation essentielle : on ne passe pas simplement d’un « nationalisme arabe » à un « palestinisme radical ». Le mouvement change de nature.
Avant 1948, la revendication politique dominante est d’abord arabe : il s’agit de faire de la Palestine un État arabe et de l’inscrire dans l’ensemble du nationalisme arabe.
Après 1948, puis surtout dans les années 1950 et 1960, une identité politique spécifiquement palestinienne va progressivement se construire à l’intérieur de cet univers nationaliste arabe.
La Palestine elle-même n’existe plus comme entité politique. La Cisjordanie passe sous contrôle jordanien et Gaza sous administration égyptienne de 1948 à 1967. Il n’existe donc pas, pendant cette période, d’État palestinien.
À Gaza, l’administration égyptienne exerce directement son autorité et aucun scrutin municipal n’est organisé entre 1948 et 1967. Les réfugiés sont regroupés en grande partie dans des camps administrés avec l’aide de l’UNRWA.
C’est dans cet environnement que va se produire une transformation politique majeure.
Les camps de réfugiés ne sont pas seulement des lieux de misère et de déplacement de population ; ils deviennent également des lieux de transmission d’une mémoire politique de la Palestine perdue et de formation d’une nouvelle génération.
À Gaza, sous administration égyptienne, la référence à la Palestine continue d’être utilisée dans le discours politique et culturel avec l’accord des autorités égyptiennes.
L’Égypte de Gamal Abdel Nasser joue alors un rôle déterminant.
Le nassérisme est un nationalisme arabe révolutionnaire qui fait de la Palestine un élément central de sa propagande. Depuis Le Caire, la radio Sawt al-Arab, « La Voix des Arabes », diffuse dès les années 1950 un discours panarabe dans lequel la Palestine occupe une place importante.
Lorsque l’Organisation de libération de la Palestine est créée en 1964 sous l’impulsion de la Ligue arabe, avec Ahmed Choukeiri comme premier dirigeant, elle n’est d’ailleurs pas encore conçue comme un mouvement national indépendant au sens où elle le deviendra plus tard.
Sa Charte de 1964 reste profondément imprégnée de nationalisme arabe et présente la « libération » de la Palestine comme un objectif qui implique la disparition de l’État d’Israël.
Nasser soutient directement cette construction politique.
En 1965, il intervient devant le Conseil national palestinien et présente l’action révolutionnaire arabe comme la voie de la « libération de la Palestine », en faisant des Palestiniens l’avant-garde de cette lutte. La même année, l’OLP obtient des ressources égyptiennes pour développer ses propres émissions de radio depuis Le Caire.
C’est donc progressivement, dans les années 1960, que le palestinisme va se détacher du simple panarabisme.
La création de l’OLP en 1964 constitue une étape décisive, puis la défaite arabe de 1967 accélère cette évolution.
Une partie des Palestiniens en vient à considérer que les États arabes ne sont pas capables de « libérer » la Palestine et que cette tâche doit désormais être assumée directement par les Palestiniens eux-mêmes.
Dès 1965, les services américains constataient déjà la multiplication des organisations palestiniennes indépendantes et la frustration croissante de Palestiniens qui reprochaient aux gouvernements arabes leur manque d’action contre Israël.
Le palestinisme radical naît ainsi dans les années 1960 comme une transformation du nationalisme arabe antisioniste en mouvement national palestinien armé.
La référence n’est plus seulement « les Arabes contre Israël », elle devient « les Palestiniens pour la libération de la Palestine ».
Mais le contenu politique initial reste largement marqué par l’antisionisme et par le refus de reconnaître Israël comme État légitime.
La Charte nationale palestinienne de 1968 affirme encore que la Palestine est la patrie du peuple arabe palestinien, qu’elle constitue une partie indivisible de la patrie arabe et que la lutte armée est le moyen de réaliser la libération.
Le palestinisme radical qui se constitue dans les années 1960 ne reste pas une idéologie politique ou un mouvement de revendication nationale.
Il se transforme rapidement en lutte armée et, pour plusieurs de ses organisations, en terrorisme international.
Le Fatah de Yasser Arafat commence ses opérations armées contre Israël en 1965. Le Front populaire de libération de la Palestine, fondé en 1967 par Georges Habache, adopte une idéologie marxiste-léniniste révolutionnaire et fait du terrorisme international un instrument de sa lutte.
Les détournements d’avions deviennent l’une de ses méthodes emblématiques : en septembre 1970, plusieurs avions de ligne sont détournés par des organisations palestiniennes et certains sont ensuite détruits sur le sol jordanien.
La violence ne se limite pas aux attaques contre Israël.
En 1970-1971, l’organisation Septembre noir, liée au Fatah, mène également des opérations contre des responsables jordaniens après les affrontements avec le roi Hussein.
En septembre 1972, elle organise l’attentat contre la délégation israélienne aux Jeux olympiques de Munich : les onze membres de la délégation israélienne sont finalement tués.
D’autres opérations montrent jusqu’où cette stratégie est poussée.
En mai 1972, trois membres de l’Armée rouge japonaise agissant en coopération avec le FPLP attaquent l’aéroport de Lod en Israël et tuent 26 personnes.
En 1974, le massacre de Ma’alot fait 25 morts, dont 22 enfants, après la prise d’otages dans une école par des membres du Front démocratique de libération de la Palestine.
En 1976, le détournement d’un avion d’Air France vers Entebbe, organisé par le FPLP avec la participation de militants allemands des Cellules révolutionnaires, conduit à la prise en otages de plus d’une centaine de passagers.
Ces opérations montrent que le conflit palestinien est alors exporté très largement hors du territoire israélien et palestinien.
Cette violence s’accompagne d’une véritable internationalisation du terrorisme.
Les organisations palestiniennes nouent des relations avec des groupes révolutionnaires européens et asiatiques et développent des réseaux d’entraînement, de financement et de logistique dans plusieurs pays.
Le soutien des États arabes et du bloc soviétique contribue également à donner à cette violence une infrastructure durable. À partir de la fin des années 1960, l’URSS devient une source importante d’armes pour les fedayin palestiniens, notamment par l’intermédiaire de l’Égypte, de la Syrie et de l’Irak, et certains cadres reçoivent une formation militaire.
Dans les années 1970, la Libye de Kadhafi finance et arme elle aussi plusieurs organisations palestiniennes et met à leur disposition des camps d’entraînement.
Il faut donc mesurer ce que signifie concrètement cette transformation du nationalisme arabe en palestinisme radical : la revendication nationale s’est progressivement accompagnée, chez plusieurs organisations, d’une culture politique dans laquelle la lutte armée, les attentats, les prises d’otages, les détournements d’avions et les opérations contre des civils deviennent des instruments assumés de la lutte contre Israël et, pour certaines organisations, contre les intérêts occidentaux.
C’est dans cet environnement idéologique, militaire et international que va ensuite apparaître le Hamas en 1987.
À partir de là, il faut suivre spécifiquement son histoire, sans confondre le Hamas avec l’ensemble des organisations palestiniennes qui l’ont précédé.
Il ne s’agit donc pas d’une simple apparition spontanée d’un nationalisme palestinien déjà constitué.
Il s’agit d’une construction politique progressive, avec d’abord le nationalisme arabe antisioniste, puis l’instrumentalisation politique de la question palestinienne par les États arabes, notamment l’Égypte de Nasser, puis la constitution d’organisations palestiniennes autonomes et leur militarisation.
C’est dans cette transformation que se forme le palestinisme radical qui dominera ensuite une partie importante du mouvement national palestinien.
Le Hamas, fondé en 1987, apparaît beaucoup plus tard, mais il s’inscrit dans cette histoire tout en introduisant une rupture idéologique importante.
Il ne vient pas directement du nationalisme palestinien laïc : il est issu de la branche palestinienne des Frères musulmans, mouvement islamiste fondé en Égypte en 1928.
Ses racines plongent donc dans une idéologie islamiste ancienne, qui considère l’islam comme un système politique et social et dont certains courants, notamment sous l’influence de Sayyid Qutb, ont développé une conception radicale du jihad et de l’affrontement avec les régimes considérés comme impies.
Les idées de Qutb ont ensuite profondément influencé de nombreux mouvements islamistes militants, dont le Hamas.
Avant même la création du Hamas, les Frères musulmans palestiniens avaient construit un vaste réseau de mosquées, d’associations, d’œuvres sociales, d’écoles et d’organisations religieuses.
Leur stratégie était longtemps différente de celle des organisations palestiniennes armées : il s’agissait d’abord de transformer la société par la prédication, l’éducation religieuse et l’action sociale.
Mais, dans les années 1980, une nouvelle génération de militants des Frères musulmans estime cette stratégie insuffisante. La montée du Jihad islamique palestinien, qui pratiquait déjà la lutte armée contre Israël, pousse également les Frères musulmans à adopter une ligne plus directement militante.
C’est dans ce contexte qu’éclate la première Intifada en décembre 1987.
Ahmed Yassine transforme alors le réseau palestinien des Frères musulmans en une organisation nouvelle : le Hamas, « Mouvement de résistance islamique ».
À l’origine, il existe donc deux dimensions complémentaires : une implantation sociale, religieuse et politique héritée des Frères musulmans, et une structure clandestine destinée à la lutte armée contre Israël.
Le Hamas devient ainsi à la fois une organisation de prédication, d’assistance et d’encadrement social, et une organisation militaire.
La branche armée finit progressivement par devenir le centre de gravité du mouvement.
Les Brigades Izz al-Din al-Qassam, nommées en référence au prédicateur radical des années 1930, deviennent la branche militaire du Hamas et structurent sa stratégie de lutte armée.
Le mouvement ne se contente donc plus de reprendre l’antisionisme du nationalisme palestinien : il le reformule dans une doctrine islamiste.
La lutte contre Israël devient simultanément une lutte nationale, religieuse et présentée comme un devoir islamique.
C’est cette synthèse qui distingue le Hamas des mouvements nationalistes palestiniens précédents.
Au nationalisme palestinien, il ajoute l’idéologie des Frères musulmans, la conception islamiste de la société et la légitimation religieuse de la lutte armée.
Sa charte de 1988 pousse cette logique très loin : elle présente la Palestine comme une terre islamique, rejette toute solution politique reconnaissant Israël et reprend explicitement les Protocoles des Sages de Sion, faux antisémite européen, pour présenter les Juifs comme engagés dans une conspiration mondiale.
Le Hamas est donc l’aboutissement d’une double évolution : d’un côté, la transformation du nationalisme arabe en nationalisme palestinien radical ; de l’autre, la transformation progressive du courant palestinien des Frères musulmans en mouvement islamiste armé.
Ces deux histoires finissent par se rejoindre en 1987.
La déclaration de principes publiée par le Hamas en 2017 ne constitue pas une nouvelle charte qui remplacerait ou abrogerait celle de 1988.
Le texte de 2017 reformule certains éléments du discours du mouvement, notamment en évitant certaines formulations ouvertement antisémites de la Charte de 1988 et en distinguant davantage, dans sa formulation, le judaïsme du sionisme.
Mais il ne proclame pas l’abrogation du texte de 1988 et continue de refuser de reconnaître Israël comme État légitime. Il affirme que la Palestine constitue une terre qui ne peut être cédée et que la « libération » de toute la Palestine demeure son objectif.
C’est dans cette longue histoire que le 7 octobre 2023 doit être replacé.
Le massacre commis par le Hamas n’est pas le commencement de la violence et de la haine antijuives dans cette région. Il en constitue une manifestation contemporaine particulièrement brutale.
Les meurtres de civils, les enlèvements, les violences sexuelles et la volonté de tuer ou de capturer autant de personnes que possible ne peuvent pas être séparés de l’idéologie dans laquelle le Hamas inscrit son action.
Le 7 octobre n’est donc pas un événement isolé tombé du ciel.
Il s’inscrit dans une histoire beaucoup plus ancienne, traversée par des acteurs, des idéologies et des contextes différents, mais dans laquelle réapparaît, à plusieurs reprises, le refus de la souveraineté nationale juive et, chez certains mouvements, une hostilité visant les Juifs eux-mêmes.
Les formes ont changé. Les acteurs ont changé. Les idéologies se sont transformées, parfois profondément.
Du nationalisme arabe à certains courants du nationalisme palestinien, de l’antisémitisme politique aux idéologies islamistes, il n’existe pas une ligne droite ni un acteur unique.
Mais il existe des continuités qu’il serait tout aussi artificiel d’effacer.
Le 7 octobre 2023 n’a pas été leur commencement.
Il en a été l’une des manifestations les plus terribles.


