William, Shirel, Roei, Bar. Ils avaient survécu. Certains avaient combattu. D’autres avaient vu mourir ceux qu’ils aimaient. Un an, deux ans, presque trois ans ont passé. Puis ils se sont donné la mort. Combien sont-ils ? Et surtout : comment compter les morts d’une guerre lorsqu’ils meurent après la guerre ?
Il s’appelait William Shakin.
Il avait 25 ans.
Il venait de Great Neck, dans l’État de New York. Après le 7 octobre 2023, il avait choisi Israël. Il s’était engagé comme lone soldier, soldat sans famille en Israël, avait rejoint le 13e bataillon de la brigade Golani et combattu à Gaza.
Il y avait perdu des camarades.
Puis William était revenu. C’est peut-être ce verbe, revenir, qu’il faudrait désormais interroger. Car on peut rentrer de Gaza, retrouver une chambre, une famille, traverser l’Atlantique, préparer l’année suivante — et ne pas être revenu de la guerre.
William avait pourtant un avenir suffisamment concret pour avoir une date : il devait commencer un MBA à la Raphael Recanati International School de l’Université Reichman pendant l’année universitaire 2026-2027.
Le 9 août 2026, aux États-Unis, William Shakin s’est donné la mort. Des médias israéliens rapportent qu’il souffrait de traumatismes psychiques sévères après son service et qu’il avait exprimé des pensées suicidaires. Selon Kipa, citant notamment un bénévole qui le connaissait, son accompagnement israélien avait cessé lorsqu’il était retourné aux États-Unis.
William avait 25 ans.
Mais William n’est pas seul.
Ceux qui avaient survécu
Shirel Golan avait 22 ans.
Elle avait survécu au massacre du festival Nova. Pendant un an, sa famille la vit lutter contre un syndrome de stress post-traumatique. Elle avait été hospitalisée à deux reprises, selon les témoignages recueillis après sa mort.
Le 20 octobre 2024, jour de son vingt-deuxième anniversaire, Shirel s’est donné la mort. Son téléphone contenait encore les messages de ceux qui lui souhaitaient un joyeux anniversaire.
Roei Shalev avait 30 ans.
À Nova, il avait vu sa compagne, Mapal Adam, et son meilleur ami, Hili Solomon, assassinés. Lui-même avait été blessé en tentant de protéger Mapal. Il avait survécu.
Quelques semaines après le massacre, sa mère s’était elle aussi donné la mort. Roei avait pourtant continué. Il s’était investi auprès d’autres rescapés de Nova. Il avait créé une équipe de basket pour les survivants. Il avait parlé de ce qu’il avait vécu.
Le 10 octobre 2025, deux ans après le massacre, Roei Shalev s’est donné la mort.
Et puis il y a Bar Bechor Asraf. 30 ans.
Liron Barda, celle qu’il aimait, avait été assassinée à Nova. Elle avait 26 ans. Responsable d’un bar du festival, elle était restée sur place lorsque les terroristes étaient arrivés pour porter secours aux blessés.
Près de trois années avaient passé. Le 1er août 2026, Bar s’est rendu au cimetière d’Elkana. Il s’est donné la mort sur la tombe de Liron.
Un an.
Deux ans.
Presque trois ans.
C’est aussi cela qu’il faut regarder.
Le temps.
Combien ?
À cet endroit commence la difficulté journalistique. Parce que nous voudrions un chiffre. Et que le chiffre n’existe pas vraiment.
Les statistiques de Tsahal comptabilisent les militaires qui se suicident pendant qu’ils sont en service, régulier ou de réserve. Elles ne comptent pas nécessairement l’ancien combattant qui se donne la mort après avoir été démobilisé.
C’est écrit noir sur blanc dans les données issues du Centre de recherche et d’information de la Knesset : les chiffres militaires ne comprennent pas les vétérans qui se suicident après avoir terminé leur service.
William suffit à montrer la dimension de cet angle mort.
Mais il y en a d’autres.
Comment comptabiliser Roei ?
Shirel ?
Bar ?
Ils ne sont pas morts soldats: ils sont morts survivants.
Et comment établir, dans chaque cas, ce qui appartient au traumatisme du 7-Octobre, à un deuil traumatique, à une dépression, à une histoire personnelle, à plusieurs facteurs entremêlés ?
Il faut résister à une tentation : celle d’établir nous-mêmes une causalité que ni la médecine ni les faits ne permettent d’affirmer individuellement.
Un suicide n’a presque jamais une cause unique. Mais l’interdiction de simplifier n’interdit pas de regarder.
Et ce que l’on voit est inquiétant.
279 tentatives
Entre janvier 2024 et juillet 2025, 279 militaires israéliens ont fait une tentative de suicide, selon le Centre de recherche et d’information de la Knesset.
Pour chaque militaire mort par suicide pendant cette période, sept autres tentatives ont été enregistrées.
Douze pour cent ont été classées comme graves.
Autre donnée : en 2024, 78 % des militaires morts par suicide étaient des combattants, contre 42 à 45 % entre 2017 et 2022. La mobilisation massive des réservistes depuis le 7-Octobre impose cependant une précaution fondamentale : l’augmentation du nombre brut ne suffit pas, à elle seule, à démontrer une augmentation équivalente du taux de suicide.
Et un autre chiffre oblige à regarder au-delà des statistiques strictement militaires.
En novembre 2025, lors d’une commission de la Knesset consacrée aux vétéranes souffrant de stress post-traumatique, des parlementaires faisaient état de 65 personnes souffrant de traumatismes de combat mortes par suicide depuis le début de la guerre. Deux autres suicides avaient été signalés depuis la rédaction du document soumis à la commission.
Les périmètres ne sont donc pas les mêmes. Et c’est précisément le problème.
Ceux que les tableaux ne savent pas compter
Depuis le 7-Octobre, Israël compte ses morts avec une précision presque obsessionnelle.
Les assassinés. Les soldats tombés au combat. Les otages morts en captivité. Les corps ramenés. Les blessés.
Mais il existe peut-être une autre liste, beaucoup plus difficile à établir:
Ceux qui ont survécu au 7-Octobre et se sont ensuite donné la mort.
Ceux qui sont revenus de Gaza et n’ont pas réussi à revenir à la vie civile.
Ceux qui ont vu mourir leur amoureux, leur ami, leur enfant.
Ceux qui ont tenu six mois. Un an. Deux ans. Trois ans.
Ils ne constituent pas une catégorie médicale homogène. Ils ne doivent surtout pas devenir une statistique fabriquée pour les besoins d’une cause.
Mais ils posent une question à laquelle Israël devra répondre : où s’arrête le bilan humain d’une guerre ? Au cessez-le-feu ? À la démobilisation ? À la sortie de l’hôpital ?
Ou faut-il apprendre à compter aussi ceux chez lesquels la guerre continue lorsque les armes se sont tues ?
Il existe un mot pour une partie de ce qu’ils portent : le traumatisme.
Un autre pour certains : la culpabilité du survivant.
Un autre encore, de plus en plus étudié chez les combattants : la blessure morale, moral injury — cette atteinte produite par ce que l’on a vu, subi, fait ou n’a pas pu empêcher.
Mais aucun de ces mots ne raconte entièrement William, Shirel, Roei ou Bar.
Il reste leurs histoires. Et cette terrible anomalie grammaticale : ils avaient survécu.
William Shakin allait commencer un MBA. Roei Shalev avait créé quelque chose pour aider d’autres survivants. Shirel Golan devait fêter ses 22 ans. Bar Asraf avait vécu près de trois années sans Liron.
Ils avaient continué. Jusqu’au jour où ils n’ont plus pu.
Alors peut-être la question n’est-elle pas d’ajouter mécaniquement quatre noms aux morts du 7-Octobre. Ce serait scientifiquement imprudent et humainement trop simple.
La question est plus dérangeante :
Combien sont-ils, ceux qui sont revenus du 7-Octobre sans jamais vraiment en revenir ?
Et qui les compte ?
Sarah Cattan
À HaBayta, nous avons choisi de nommer et raconter les morts du 7-Octobre. Cette enquête regarde ceux qui lui ont survécu — et dont certains sont morts depuis. Nous ne les confondrons pas. Nous ne les oublierons pas davantage.
Sources principales : Knesset — données sur les suicides et tentatives dans Tsahal · Knesset — vétérans et traumatismes de combat · William Shakin · Shirel Golan · Roei Shalev · Bar Bechor Asraf.








Le 7 octobre restera un traumatisme de l ensemble de la societe israelienne , ces suicides de jeunes gens qui avaient la vie devant eux sont pour moi et tant d autres autant de drames absolus et irreversibles
On se sent impuissants
En lisant l article je me disais mais qu aurait il fallu faire pour les garder vivants?
En même temps être morts et vivants n est pas une vie
Que leurs noms soient une bénédiction et que la terre leur soit légère
Nous aurions tant voulu que le 7 octobre n' ait jamais existé