Il ne reste aucune photographie de son grand-père. Seulement une histoire transmise par sa mère : chaque vendredi soir, il accueillait à sa table un nécessiteux et, pour la nuit, glissait sous sa tête son propre coussin. Jacques Frojmovics raconte ce geste minuscule devenu héritage — avant que l’Histoire ne vienne brutalement refermer le récit.
Le coussin
Le vendredi soir,
Après la prière à la synagogue
Mon grand père,
Ramenait au repas familial
de shabbat,
Un schnorrer
Un nécessiteux
En ces temps là
Ils étaient nombreux,
Ces juifs misérables
A taper la semelle,
D’un village à l’autre
Pour quémander
Leur quignon quotidien.
Le nuit tombée on l’installait
Sur de la paille fraîche,
Dans la grange,
La chambre unique qui logeait
Sa famille étant bien pleine.
Une splendide coutume
que mon grand père
Avait instauré pour lui même :
Il glissa systématiquement
Son propre coussin,
Sous la tête du visiteur,
Avant de lui souhaiter
Une bonne nuit
De shabbat.
De mon grand père
Reste gravée cette image,
Contée par ma maman
Pas de photo,
Seule la parole,
En héritage.
On le retrouva assassiné
Par une balle nazie,
Au bord du caniveau
Dans le ghetto
Où il avait été déporté.


