À quel moment vieillissons-nous vraiment ? Lorsque les années s’accumulent — ou lorsque nos idéaux cessent de nous mettre en mouvement ? À partir du dernier regard de Moshé, qui meurt à cent vingt ans sans avoir perdu ni sa vision ni sa vigueur, Serge Siksik interroge la fidélité, la transmission et cette étrange jeunesse qui consiste moins à rester celui que l’on était qu’à demeurer capable d’apprendre, de recommencer et de regarder encore devant soi.
LE JOUR OÙ NOS YEUX VIEILLISSENT
Vézot Haberakha : ce que Moshé nous enseigne sur le temps, les idéaux et l’art de ne jamais finir
« L’ancien se renouvèlera et le nouveau se sanctifiera »
Rav Avraham Itzhak HaCohen Kook
Il existe une manière de vieillir qui n’a rien à voir avec l’âge. Elle commence lorsque nous ne nous indignons plus de ce qui nous révoltait, lorsque nous appelons sagesse ce qui n’est parfois que résignation, lorsque nous cessons d’attendre de nous-mêmes ce que nous exigions autrefois de la vie. Le corps poursuit son chemin, mais quelque chose, à l’intérieur, a déjà déposé les armes.
Et puis il existe des hommes dont les années n’ont jamais réussi à éteindre le feu.
Moshé était de ceux-là.
A Sim’hat Torah, nous achevons le cycle annuel de la lecture de la Torah avec Vézot Haberakha. Et chaque année, nous retrouvons cet homme au seuil de la mort, contemplant depuis le mont Nébo une terre qu’il a consacrée sa vie à rejoindre et dans laquelle il n’entrera jamais.
La scène est d’une cruauté presque insoutenable. Quarante années de désert, de révoltes, de fidélité, d’espérance, et voici que l’homme qui a conduit tout un peuple vers sa liberté doit s’arrêter à quelques pas de son accomplissement.
Pourtant, au milieu du récit de sa disparition, la Torah nous livre une phrase stupéfiante :
« Moshé était âgé de cent vingt ans lorsqu’il mourut ; son regard ne s’était point terni et sa vigueur n’était point épuisée » (Devarim 34,7)
Pourquoi nous préciser cela ? Pourquoi insister sur la vigueur physique d’un homme dont nous venons d’apprendre qu’il va mourir ?
Et si ce verset ne nous parlait pas seulement de la mort de Moshé, mais de notre manière de vivre ?
Le Rav Lord Jonathan Sacks propose une interprétation particulièrement éclairante de ce passage. Il explique avoir longtemps considéré les deux propositions du verset comme indépendantes, avant d’entrevoir entre elles un rapport de causalité : si la vigueur de Moshé ne s’était pas épuisée, c’est parce que sa vue ne s’était jamais ternie.
Il ne s’agit pas uniquement de la capacité physique de voir. Il s’agit de cette vision intérieure qui permet à un homme de ne jamais perdre de vue les idéaux qui ont donné sens à son existence.
Moshé avait conservé jusqu’à son dernier souffle la passion de sa jeunesse pour la justice, la compassion, la liberté et la responsabilité. Sa vigueur tenait aussi à cette fidélité.
Rav Sacks en tire une leçon saisissante : « pour demeurer jeune, ne transigez jamais sur vos idéaux ».
Mais cette proposition soulève immédiatement une difficulté.
Faudrait-il penser à soixante-dix ans comme à vingt ? Faudrait-il considérer que changer d’avis, modifier son regard sur le monde ou réviser ses convictions constitue une trahison de soi-même ?
Certainement pas !
Il existe une différence fondamentale entre rester fidèle à ses idéaux et demeurer prisonnier de ses idées. Les premières expriment une exigence morale ; les secondes sont souvent les réponses provisoires que nous apportons à cette exigence.
On peut modifier profondément sa pensée sans abandonner ce qui la rendait nécessaire. On peut apprendre, douter, se tromper, revenir sur un jugement, sans jamais renoncer à rechercher le vrai et le juste.
La fidélité n’est pas l’immobilité. Elle est ce qui nous permet de traverser nos transformations sans nous perdre.
Et peut-être faut-il aller plus loin : un homme qui, à quatre-vingts ans, prétendrait n’avoir rien appris depuis ses vingt ans n’aurait pas nécessairement préservé sa jeunesse. Il aurait peut-être simplement traversé soixante années sans consentir à être enseigné par elles.
Ce ne sont pas nos opinions qui doivent demeurer éternellement jeunes, mais notre capacité à les soumettre à ce qui les dépasse.
Moshé aurait eu toutes les raisons de renoncer, relisons.
Le jeune homme qui sort du palais de Pharaon et découvre un Hébreu maltraité ne commence pas par élaborer une doctrine. Il intervient. Il refuse qu’une injustice devienne acceptable sous prétexte qu’elle appartient à l’ordre établi.
Puis vient le désert. Et avec lui, quarante années durant lesquelles Moshé découvre que libérer un peuple de l’esclavage est infiniment plus facile que de libérer l’esclavage de l’esprit d’un peuple.
Il connaît les révoltes, les humiliations, l’ingratitude. Il voit ceux qu’il a sauvés regretter l’Égypte. Il assiste à l’épisode du Veau d’or. Il supporte les contestations de son autorité, les plaintes, les peurs, les divisions.
Il aurait pu finir amer, cynique, désabusé.
Il aurait pu conclure que les hommes ne méritent pas les idéaux qu’on leur consacre.
Et pourtant, dans le livre de Devarim, nous découvrons un Moshé qui continue d’enseigner, de transmettre, d’avertir, de bénir. Il ne s’adresse pas au peuple comme un vieillard fatigué de ses déceptions. Il lui parle comme un homme encore passionnément engagé dans son avenir.
Il sait qu’il ne franchira pas le Jourdain. Mais il prépare ceux qui le franchiront.
Voilà une grandeur qui mérite que nous nous y arrêtions.
Moshé ne mesure pas la réussite de sa vie à la possibilité d’en contempler personnellement l’aboutissement. Il accepte que son œuvre le dépasse, que d’autres la poursuivent, que l’histoire continue sans lui.
Il ne confond pas sa propre fin avec celle de sa mission.
C’est peut-être ici que se révèle la véritable jeunesse : demeurer capable de se passionner pour un avenir auquel nous ne participerons pas entièrement.
L’expérience peut nous éclairer. Elle peut aussi nous éteindre. Nous accordons volontiers à l’âge une autorité particulière. Nous associons les cheveux blancs à la sagesse, l’expérience au discernement, la maturité à la mesure.
Mais les années ne produisent pas mécaniquement la sagesse.
Elles peuvent aussi accumuler les préjugés, rigidifier les certitudes, transformer les blessures en ressentiments. On peut avoir beaucoup vécu et fort peu compris.
Inversement, la jeunesse ne garantit ni l’audace ni l’idéalisme. Il existe des jeunes gens déjà résignés et des vieillards encore capables de s’émerveiller.
Le véritable enjeu n’est donc pas l’âge, mais ce que nous faisons du temps qui nous est accordé.
Le temps possède cette étrange faculté de ne pas produire les mêmes effets sur tous les hommes. Chez certains, il approfondit le regard ; chez d’autres, il rétrécit l’horizon. Les années ne nous rendent pas nécessairement plus sages : elles révèlent parfois seulement ce que nous avons cessé d’espérer. Car vieillir n’est pas uniquement avancer vers sa fin, c’est aussi décider, jour après jour, de ce qui mérite encore d’être commencé.
Moshé nous enseigne précisément cela : la véritable maturité ne consiste pas à avoir moins d’idéaux, mais à leur donner davantage de profondeur. Ce n’est pas le nombre des années qui détermine notre vieillissement intérieur, mais ce que nous laissons mourir en nous au fil du temps
La question devient alors redoutable : avons-nous laissé le temps nous approfondir ou simplement nous user ?
Avons-nous appris à discerner ou seulement à nous méfier ? Sommes-nous devenus plus lucides ou plus cyniques ? Avons-nous acquis de la patience ou perdu notre capacité à espérer ?
Il arrive que nous baptisions « réalisme » ce qui n’est qu’un renoncement devenu confortable. Que nous appelions « maturité » l’abandon de certaines exigences parce qu’elles dérangent désormais notre tranquillité.
Mais il serait tout aussi dangereux de confondre fidélité et entêtement. La sagesse exige parfois de reconnaître que nous avions tort.
La véritable cohérence d’une existence ne consiste pas à répéter indéfiniment les mêmes réponses. Elle consiste à continuer de se poser honnêtement les questions qui nous ont construits.
Cette lecture de Vézot Haberakha donne une profondeur supplémentaire à l’une des pratiques les plus singulières du judaïsme : le recommencement immédiat du cycle annuel de la Torah. Une Torah qui refuse de se terminer
L’histoire de cette institution est elle-même remarquable.
Le Talmud, dans Baba Kama 82a, fait remonter à Moshé l’institution de la lecture publique régulière de la Torah. Les Sages s’appuient sur Chemot 15,22 : « Ils marchèrent trois jours sans trouver d’eau. » Or, l’eau symbolise la Torah : comme le corps ne peut vivre sans eau, l’âme ne peut vivre sans enseignement. D’où les lectures du Shabbat, du lundi et du jeudi, afin qu’Israël ne demeure jamais trois jours sans cette source de vie.
Aujourd’hui, nos 54 parachiot, parfois regroupées selon les nécessités du calendrier, nous conduisent de Beréchit à Vézot Haberakha.
Mais pourquoi recommencer immédiatement ?
Pourquoi ne pas laisser à l’achèvement sa solennité, à la conclusion son silence ? Pourquoi, après avoir lu les derniers mots de la Torah, revenir sans transition à ses premiers mots ?
Parce que le judaïsme semble nous enseigner qu’il existe une différence fondamentale entre terminer une lecture et épuiser un sens.
La Torah ne change pas. Mais celui qui la lit change continuellement.
À vingt ans, nous ne lisons pas le sacrifice d’Avraham comme à soixante-dix. Nous ne comprenons pas les relations entre Yossef et ses frères de la même manière avant et après avoir traversé les complexités d’une vie familiale. Nous ne recevons pas les bénédictions de Yaakov avec la même sensibilité lorsque nous sommes enfants, parents, puis grands-parents.
Et comment relire la sortie d’Égypte après avoir soi-même connu le déracinement, l’Alyah, la découverte d’une terre longtemps imaginée et désormais quotidiennement vécue ?
Les lettres sont demeurées identiques. Nous avons changé.
Ce qui nous avait échappé devient soudain évident. Un verset autrefois secondaire nous bouleverse. Une interrogation ancienne trouve une réponse nouvelle, laquelle fait parfois naître une question plus profonde encore.
Dans une perspective proche de celle du Maharal, le retour au commencement n’est donc pas une régression. Il peut être un approfondissement.
Nous ne tournons pas en rond. Nous avançons en revenant.
La répétition n’est pas l’ennemie du renouvellement. Elle en devient la condition.
Il est enfin un paradoxe extraordinaire dans cette dernière paracha.
La Torah se termine par la mort du plus grand des prophètes. Celui dont elle nous a raconté la naissance, la vocation, les combats et les enseignements, disparaît.
Et aussitôt, nous revenons à Beréchit.
Pourquoi Moshé ne devait-il pas être le dernier mot ? Comme si le texte nous interdisait de transformer la grandeur d’un homme en clôture de l’histoire.
Moshé n’entre pas en Terre promise. Yehoshoua poursuivra l’œuvre. Une génération nouvelle devra affronter des défis que la précédente n’a pas connus.
La transmission ne consiste pas à demander à ceux qui viennent après nous de reproduire exactement nos pensées, nos gestes et nos choix. Elle consiste à leur remettre suffisamment de sens pour qu’ils puissent inventer leurs propres réponses sans perdre l’essentiel.
C’est peut-être la responsabilité la plus difficile de l’âge : accepter que nos enfants ne soient pas nos répétitions, que nos petits-enfants habitent un monde qui ne sera pas le nôtre, et que la fidélité à ce que nous leur transmettons puisse prendre des formes que nous n’aurions pas imaginées.
Moshé transmet la Torah, mais il ne cherche pas à confisquer l’avenir.
Il laisse derrière lui autre chose qu’une mémoire : une possibilité de continuation.
Nous voici donc à nouveau devant ce verset : Moshé avait cent vingt ans, sa vue ne s’était point affaiblie et sa vigueur ne l’avait point abandonné.
Il contemple la Terre promise. Il la voit, mais n’y entrera pas.
Quelle image plus puissante pourrait-on donner de la condition humaine ? Nous consacrons nos vies à des œuvres dont nous ne verrons peut-être pas l’achèvement. Nous élevons des enfants dont nous ne connaîtrons pas tous les accomplissements. Nous transmettons des valeurs à des générations qui devront les éprouver dans des circonstances que nous ne pouvons prévoir.
Et pourtant, cela ne rend pas notre engagement moins nécessaire. Bien au contraire.
Nous ne sommes pas propriétaires de l’avenir. Nous en sommes les dépositaires provisoires.
Le dernier regard de Moshé nous enseigne ainsi que l’on peut être privé de l’accomplissement de son rêve sans perdre la fidélité qui l’a fait naître.
À l’approche d’un nouveau cycle de lecture, il serait vain de souhaiter demeurer ceux que nous étions l’année précédente. Nous avons vécu, appris, souffert peut-être, aimé davantage, changé certainement.
Souhaitons-nous plutôt de ne jamais perdre cette faculté d’être encore touchés, surpris, instruits. De savoir réviser nos jugements sans négocier nos exigences morales. De ne pas confondre la prudence avec la peur, l’expérience avec la lassitude, la sagesse avec le renoncement.
Car il est possible de mourir jeune à vingt ans, lorsque plus rien ne nous appelle à grandir. Et de demeurer profondément vivant à cent vingt ans, lorsque l’avenir conserve encore le pouvoir de nous passionner.
C’est pourquoi, à Sim’hat Torah, nous ne laissons pas le dernier mot à la mort de Moshé.
Nous reprenons Beréchit.
Non parce que nous n’aurions rien compris à notre première lecture, mais parce que nous avons désormais une vie supplémentaire à lui apporter.
Le plus grand enseignement de Moshé n’est peut-être pas d’avoir conservé sa vigueur jusqu’à cent vingt ans. C’est d’avoir conservé, jusqu’au dernier instant, une raison de regarder devant lui.
Et lorsque retentiront à nouveau les premiers mots, Beréchit bara Elohim, nous comprendrons peut-être que la jeunesse n’est pas ce qui nous reste du passé.
Elle est ce que nous sommes encore capables de promettre à l’avenir.


