Richard Abitbol
« Et si les Juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre : ils auraient mérité leur sort. » — Vladimir Jankélévitch
Il est des haines que l’on croit mortes parce qu’elles ont changé de vocabulaire. L’antisémitisme est de celles-là.
Depuis 1945, beaucoup de Juifs ont voulu croire que la Shoah avait rendu l’antisémitisme définitivement obscène. Après Auschwitz, Treblinka, Sobibor, les chambres à gaz, les fosses communes et six millions de morts, comment l’humanité aurait-elle pu recommencer ?
Nous avons commis là une erreur monumentale. Nous pensions que l’impensable dissuaderait.
Il peut aussi inspirer.
L’antisémitisme ressemble au Phénix. On croit l’avoir vu se consumer dans ses propres crimes; il renaît de ses cendres, change d’apparence, abandonne les mots devenus honteux et adopte ceux que son époque considère comme moralement honorables.
En 2026, il ne dit plus volontiers : « Mort aux Juifs ». Il peut dire : « génocidaires ».
Et c’est précisément parce que les mots ont un sens que cette mutation doit nous inquiéter.
Hier, ils tuaient les enfants chrétiens
Pendant des siècles, l’Europe chrétienne accusa les Juifs d’un crime monstrueux : enlever des enfants chrétiens, les tuer et utiliser leur sang pour fabriquer les matsot de Pessa’h.
L’accusation était absurde jusque dans sa logique religieuse, puisque la consommation du sang est rigoureusement interdite par le judaïsme.
Cela ne l’empêcha pas de tuer.
À Norwich, Blois, Fulda, Lincoln, Trente et ailleurs, l’accusation de meurtre rituel entraîna persécutions, tortures et exécutions. En 1475, après la disparition du petit Simon de Trente, la communauté juive locale fut arrêtée, torturée jusqu’aux « aveux » puis condamnée. Le mythe survécut pendant des siècles. Les nazis eux-mêmes le recyclèrent dans Der Stürmer.
Pourquoi une accusation aussi délirante fût-elle si résistante ?
Parce qu’elle reposait sur un substrat plus ancien encore : celui du déicide.
Les Juifs avaient été accusés d’avoir tué le Christ. De cette culpabilité théologique naquit progressivement une représentation plus générale : le Juif n’était plus seulement celui qui refusait la vérité chrétienne ; il devenait celui qui s’attaquait à l’innocence elle-même. L’enfant chrétien rejouait symboliquement la Passion.
Les travaux du Musée américain de l’Holocauste montrent cette continuité entre accusation de déicide, supposée obstination juive, déloyauté et meurtre rituel.
L’accusation changeait ; le coupable restait le même.
Aujourd’hui : le renversement absolu
Nous assistons aujourd’hui, à mes yeux, à une nouvelle métamorphose de cette vieille mécanique.
Le crime absolu de notre époque porte un nom : génocide.
Et voici que l’État du peuple qui a subi la Shoah est désigné comme génocidaire. Le renversement est vertigineux.
Le mot génocide n’est pourtant pas un superlatif destiné à désigner toute guerre atroce, tout massacre, toute mort de civils ou même tout crime de guerre. La Convention de 1948 lui donne une définition précise : des actes commis avec « l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel ». Les Nations unies rappellent elles-mêmes que cette intention spécifique — le dolus specialis — distingue le génocide des autres crimes internationaux.
Les Alliés ont détruit Dresde. Ils ont incendié Tokyo. Hiroshima et Nagasaki ont été anéanties par l’arme atomique. Des centaines de milliers de civils allemands et japonais sont morts.
Qui soutient sérieusement que les Alliés avaient entrepris le génocide des Allemands ou des Japonais ?
Pourquoi ?
Parce que l’objectif de guerre était la défaite de l’Allemagne nazie et du Japon impérial, non la disparition des peuples allemand et japonais en tant que peuples.
Les mots ont un sens.
C’est précisément pourquoi je soutiens que l’emploi du mot « génocide » contre Israël ne peut être traité comme une simple exagération polémique parmi d’autres.
À mes yeux, il participe d’un mécanisme antisémite, quels que soient les motifs dont ceux qui l’emploient pensent pouvoir se prévaloir.
Car il réalise le retournement symbolique parfait : le Juif, victime emblématique du génocide, devient le génocidaire.
Hier : « Vous tuez nos enfants pour mettre leur sang dans votre pain. » Aujourd’hui : « Vous exterminez les enfants d’un autre peuple. »
Les histoires sont différentes. Les faits allégués sont différents. Les époques sont différentes.
Mais le mécanisme accusatoire est étrangement familier : attribuer au Juif le crime moralement inexpiable de son époque.
La Shoah n’a même pas suffi
Il existe un épisode terrifiant parce qu’il détruit à lui seul l’idée selon laquelle Auschwitz aurait vacciné l’Europe contre l’antisémitisme.
Nous sommes en juillet 1946. La Shoah vient de s’achever.
Les camps ont été ouverts. Les photographies des cadavres ont fait le tour du monde. Des survivants reviennent en Pologne après avoir perdu leurs parents, leurs enfants, leurs familles.
À Kielce, une rumeur se répand : les Juifs auraient enlevé un enfant chrétien. Le vieux meurtre rituel.
Le Moyen Âge, intact, après Auschwitz.
Au moins 42 Juifs sont assassinés, et des dizaines d’autres blessés. Parmi les victimes se trouvent des survivants de la Shoah.
Que faut-il de plus pour comprendre ?
L’horreur ne tue pas nécessairement le préjugé.
Le préjugé peut survivre à la démonstration de ce qu’il produit.
Le Phénix renaissait déjà de ses cendres alors que celles des fours crématoires étaient encore chaudes.
Deux mille ans de métamorphoses
La France n’est pas extérieure à cette histoire.
Philippe Auguste expulse les Juifs de son domaine en 1182. Sous Louis IX, le Talmud est brûlé et la rouelle imposée. Philippe le Bel expulse à nouveau les Juifs en 1306 et confisque leurs biens. La BnF rappelle elle-même combien le règne de Saint Louis demeure marqué par ces politiques antijuives.
Puis les siècles passent.
La théologie cède partiellement la place à la nation, puis à la race, puis à l’économie, puis à la politique.
Le Juif n’est plus seulement déicide : il devient usurier. Puis cosmopolite.
Puis capitaliste.
Puis révolutionnaire. Souvent les deux à la fois.
Proudhon peut écrire contre lui. Drumont fait de lui l’explication des malheurs français. L’affaire Dreyfus révèle jusqu’où peut aller le soupçon de trahison. Vichy finira par définir juridiquement qui est juif afin de l’exclure de la nation avant que la persécution ne conduise à la déportation.
Même après la Shoah, le vieux vocabulaire collectif n’est jamais très loin.
Les accusations évoluent, mais un mot revient constamment sous des formes différentes :
déloyauté.
Le Juif serait toujours fidèle à quelqu’un d’autre. À sa communauté.
À son argent.
À une puissance étrangère. Aujourd’hui, à Israël.
La double allégeance est l’une des plus anciennes accusations recyclées par la modernité.
Et si l’accusation était exactement à l’envers ?
Car voilà peut-être le paradoxe essentiel de toute cette histoire : on accuse le Juif d’infidélité alors que son histoire est précisément celle d’une extraordinaire fidélité.
Fidélité à une Alliance. À une Loi.
À une mémoire.
À Jérusalem.
À une histoire transmise pendant des millénaires. On les a expulsés.
On les a dépouillés.
On les a enfermés.
On les a convertis de force. On les a torturés.
On les a brûlés.
On les a massacrés.
Et ils ont continué.
Cela est d’autant plus remarquable que le judaïsme est une religion qui place la vie à un niveau exceptionnellement élevé. Le principe de pikuach nefesh permet de transgresser presque tous les commandements lorsqu’il faut sauver une vie.
Le Juif ne recherche donc pas le martyre. Il vénère la vie.
Mais l’histoire montre aussi des hommes et des femmes qui, lorsqu’on leur demanda non plus d’obéir mais de renier ce qu’ils étaient, préférèrent mourir.
Il y a là quelque chose d’immense.
Prier pour César, oui. Prier César, non.
C’est peut-être l’une des plus anciennes limites opposées par le judaïsme au pouvoir politique : César peut gouverner les hommes ; il ne devient pas Dieu.
L’harmonie sans l’uniformité
Le judaïsme présente encore une particularité essentielle : il n’a jamais construit son rapport au monde sur la nécessité de convertir toute l’humanité au judaïsme.
La Torah oblige celui qui appartient à l’Alliance. Elle ne signifie pas que chaque homme doive devenir juif pour être juste.
Il existe ici une proximité étonnante avec une intuition confucéenne : l’harmonie ne suppose pas l’uniformité.
Vivre ensemble ne signifie pas devenir semblables.
Voilà peut-être ce que certaines civilisations occidentales ont si longtemps eu du mal à accepter.
Le Juif ne disait pas : « Devenez comme moi. »
On lui répondait pourtant : « Deviens comme nous. »
Et lorsqu’il refusait de disparaître dans l’identité majoritaire, son refus devenait une faute.
Cette comparaison avec l’Asie mérite d’être méditée. La communauté juive de Kaifeng, en Chine, a vécu pendant des siècles sans connaître l’équivalent de l’immense appareil théologique antijuif développé en Europe. Son identité s’est progressivement effacée principalement par isolement, mariages et assimilation.
Quel paradoxe !
La persécution européenne a contribué à maintenir le Juif distinct ; la tolérance asiatique pouvait favoriser son assimilation.
Peut-être l’intégration véritable commence-t-elle précisément lorsque l’on cesse d’exiger l’assimilation.
Le « Juif génocidaire » est le dernier avatar
Voilà pourquoi je refuse de considérer l’antisémitisme contemporain comme un simple résidu du passé.
En France, 1 320 actes antisémites ont encore été recensés en 2025. Ils représentent 53 % de l’ensemble des actes antireligieux recensés alors que les Juifs constituent moins de 1 % de la population. Les violences physiques ont augmenté, avec 126 faits recensés. Le ministère de l’Intérieur constate lui-même que les actes antisémites restent à un niveau historiquement élevé depuis le 7 octobre 2023.
Et le phénomène est international. Le rapport mondial publié en avril 2026 par l’Université de Tel-Aviv relève que les incidents antisémites demeurent, dans les pays occidentaux observés, très supérieurs aux niveaux antérieurs au 7 octobre 2023 et que 20 Juifs ont été tués dans quatre attaques antisémites en 2025, niveau de violence meurtrière inédit depuis plus de trente ans.
Nous ne sommes donc pas devant les dernières convulsions d’une haine mourante.
Nous sommes peut-être devant une nouvelle mutation d’une haine extraordinairement vivante.
Le Juif médiéval était l’assassin rituel.
Le Juif du XIXe siècle était le conspirateur. Le Juif du XXe siècle était le parasite racial.
Le Juif du XXIe siècle peut désormais être présenté comme génocidaire.
Et chaque génération se persuade que son accusation n’a rien à voir avec celle de la génération précédente.
C’est précisément ainsi que l’antisémitisme survit.
Le Phénix
La Shoah aurait dû rendre l’antisémitisme impossible. Elle ne l’a pas fait.
Parce qu’une haine aussi ancienne ne disparaît pas nécessairement lorsqu’on lui montre ses conséquences. Elle apprend quelquefois à ne plus prononcer les mots qui la dénonceraient.
Elle se modernise.
Elle emprunte le langage de son temps.
Elle se donne une justification morale nouvelle. Elle renaît.
Comme le Phénix.
Et c’est pourquoi il faut regarder l’histoire autrement.
Du déicide au meurtre rituel, du prétendu sang chrétien dans les matsot au « Juif génocidaire » de 2026, ce ne sont évidemment pas les mêmes événements. Mais, selon moi, c’est le même besoin millénaire de transformer le Juif en coupable absolu.
Croire que cette haine appartient au passé serait reproduire l’erreur commise après 1945.
Le comble de la perversité n’est pas que l’antisémitisme ait survécu à Auschwitz. Le comble de la perversité est qu’Auschwitz puisse lui fournir aujourd’hui son accusation la plus monstrueuse : faire du peuple qui devait disparaître le peuple accusé de vouloir faire disparaître les autres.
Et peut-être est-ce là son ultime perversité : Reprocher au Juif, après avoir échoué à l’effacer, de refuser encore de disparaître.


