La décision israélienne de mettre fin au statut du consulat général britannique à Jérusalem a provoqué chez moi une réaction inattendue. Ni satisfaction ni triomphalisme. Simplement une image : Israël debout. Et avec elle, une réflexion sur ce que signifie, après des siècles de dépendance et de persécutions, l’existence d’un État juif capable de dire non.
J’ai interrompu ce que je faisais.
Je venais d’apprendre qu’Israël avait imposé au Royaume-Uni la fin des activités de son consulat général à Jérusalem sous sa forme actuelle.
Et soudain, ce n’est plus la nouvelle diplomatique que j’ai vue. C’est Israël. Israël debout.
Je ne saurais dire pourquoi cette image s’est imposée. Un soldat, peut-être. Un drapeau. Ou simplement la silhouette d’un pays qui se tient droit.
Je n’éprouvais nulle Schadenfreude à voir les Britanniques contrariés. Aucune satisfaction devant une humiliation supposée. Ce n’était pas cela.
C’était autre chose. Quelque chose de plus ancien, de plus profond, qui venait de très loin dans ma mémoire juive. Le sentiment, presque physique, que nous ne courberions décidément plus jamais l’échine.
Et j’ai pensé : voilà. C’est donc cela, aussi, la souveraineté. Pouvoir dire non. Sans demander pardon d’avoir osé le dire.
Un consulat et ce qu’il représente
Ce 8 octobre 2026, le consulat général britannique à Jérusalem-Est cesse de fonctionner sous son statut précédent. Vingt diplomates, dont le consul général, doivent quitter Israël. Sept pourront continuer à travailler dans le bâtiment, désormais appelé « UK Mission, Jerusalem ». L’ambassade britannique demeure à Tel-Aviv. La mission de Jérusalem reste ouverte sous une forme réduite.
Londres conteste la légitimité juridique de la décision israélienne, prise en réaction aux sanctions britanniques visant les implantations israéliennes en Cisjordanie. Le gouvernement britannique considère Jérusalem-Est comme un territoire occupé et affirme vouloir maintenir sa représentation auprès des Palestiniens.
Ce n’est donc pas une rupture diplomatique totale. C’est un bras de fer, assorti d’un compromis.
Mais ce qui m’intéresse dépasse les chancelleries. Car, depuis quelque temps, Israël semble multiplier les décisions qui, chacune à sa manière, signifient une chose : vous pouvez nous critiquer, vous pouvez nous combattre politiquement, mais vous ne déciderez pas seuls des conditions de vos rapports avec nous.
En février 2025, l’eurodéputée Rima Hassan et sa collègue irlandaise Lynn Boylan se voient refuser l’entrée sur le territoire israélien. Les autorités reprochent notamment à Rima Hassan ses prises de position en faveur du boycott d’Israël.
En juin de la même année, le Madleen, avec à son bord Rima Hassan et Greta Thunberg, est intercepté alors qu’il tente de rejoindre Gaza. Les passagers sont conduits en Israël en vue de leur expulsion. Les militants dénoncent une interception illégale ; Israël invoque le maintien de son blocus maritime.
Puis viennent d’autres interdictions d’entrée. Des journalistes. Des personnalités politiques. Même des universitaires. En juin 2026, la journaliste française Alice Froussard est refoulée à l’aéroport Ben-Gourion. L’organisation Committee to Protect Journalists documente plusieurs affaires similaires et s’inquiète d’atteintes à la liberté de la presse. En janvier 2026, l’historien français Vincent Lemire voit son autorisation d’entrée annulée avant d’être finalement rétablie.
Et je m’arrête ici.
Car ces exemples ne sont pas interchangeables.
Je ne prétends pas que toutes ces décisions sont justifiées. Je ne saurais me réjouir qu’un journaliste soit empêché de travailler en raison de ses opinions ou de ses enquêtes. Je ne confonds pas davantage un historien avec un militant politique, ni une décision diplomatique avec une mesure de sécurité: même tentée, je tiens trop à la liberté intellectuelle pour consentir à cette confusion.
Mais je constate un changement de posture: un État juif ne se contente plus de protester contre ce qu’il estime lui porter atteinte. Il peut répondre par des actes. Et ce pouvoir de répondre, indépendamment même de l’appréciation que l’on porte sur chacune de ses décisions, me ramène à une histoire beaucoup plus ancienne.
Cette longue histoire du dos courbé
Nous venons de loin. De très loin. Nous venons de siècles pendant lesquels il fallait demander la permission de vivre quelque part, de travailler, de posséder, de circuler. Des siècles où une autorisation pouvait être retirée, une protection supprimée, une famille expulsée. Des siècles où le bon vouloir d’un prince, d’un souverain, d’un voisin pouvait décider de votre avenir. Il fallait apprendre à ne pas provoquer. À ne pas répondre trop fort. À ne pas attirer l’attention. À ne pas indisposer.
Il fallait être prudent. Parfois même, il fallait remercier. Je ne méprise pas cette prudence. Elle a permis à des générations de survivre.
Mais je sais aussi ce qu’elle a coûté.
Il serait pourtant faux de raconter l’histoire juive comme celle d’un peuple éternellement soumis: il y eut les Maccabées. Il y eut les révoltes contre Rome. Il y eut des résistants juifs dans les ghettos, des partisans dans les forêts, des hommes et des femmes qui refusèrent, jusque dans les circonstances les plus désespérées, de se laisser réduire à la condition de victimes.
La résistance juive n’a pas attendu 1948.
Ce qui a changé avec Israël, c’est autre chose. C’est que la résistance n’est plus seulement le courage de quelques-uns: elle peut être aussi une prérogative de l’État.
Le peuple juif dispose de nouveau d’une souveraineté politique. D’institutions. D’une armée. D’une diplomatie. De frontières qu’il entend défendre. De décisions qu’il peut prendre sans solliciter l’autorisation des nations.
C’est immense. Et je me demande parfois si nous mesurons vraiment ce que cela signifie.
Ne plus vivre sous le regard des autres
Je crois que l’une des plus anciennes fatigues juives est celle de devoir se justifier. Se justifier d’être là. Se justifier de vouloir y rester. Se justifier de ne pas être exactement ce que les autres voudraient que nous soyons.
Et depuis le 7 octobre 2023, combien de fois avons-nous vu les Juifs sommés de s’expliquer, de condamner, de préciser, de prendre leurs distances, de démontrer qu’ils méritaient encore une place dans la conversation ?
Comme si leur légitimité demeurait conditionnelle. Comme si l’existence même d’Israël devait faire l’objet d’une autorisation constamment renouvelée.
Alors, oui, je l’avoue : il y a quelque chose qui me touche lorsque cet État dit Non. Je ne parle pas ici d’un gouvernement en particulier. Les gouvernements passent. Ils commettent des erreurs,. Ils doivent rendre des comptes.
Je parle d’un pays. De ce pays qui possède désormais les moyens de ne pas accepter toutes les injonctions.
Il y a dans cette attitude une certaine superbe. J’aime ce mot. Non pas la superbe arrogante de celui qui se croit au-dessus des lois ou des autres.
Mais celle de celui qui se tient droit. Qui regarde son interlocuteur dans les yeux. Qui n’a pas besoin de hausser la voix pour signifier qu’il existe.
La dignité n’est pas l’infaillibilité. Et la souveraineté ne confère à personne le droit de tout faire. Mais elle dispense d’une chose : demander la permission d’être soi.
Et pourtant, le 7 octobre
Je ne peux écrire ces lignes sans penser à la date. Nous sommes le 8 octobre 2026. Hier, nous commémorions les trois ans du massacre du 7 octobre 2023.
Et je sais ce que l’on pourrait m’objecter. Quel Israël debout, quand cet État n’a pas su protéger ses citoyens ? Quel Israël souverain, quand des hommes, des femmes, des enfants ont été massacrés ou enlevés sur son propre territoire ? Quelle fierté, devant les défaillances dont nous continuons d’examiner les responsabilités ?
Ces questions, je me les pose. Habayta les pose. Nous n’avons cessé de les poser. Et je ne les retirerai pas au nom d’un quelconque patriotisme.
La souveraineté israélienne a connu, le 7 octobre, un échec terrible dans ce qui constitue la première mission d’un État : protéger les siens.
Mais cet échec ne peut pas non plus résumer Israël. Pas davantage que les massacres ne peuvent résumer les Juifs. Il serait tragique qu’après avoir retrouvé leur souveraineté, les Juifs soient à nouveau enfermés, dans le regard du monde, dans leur seule condition de victimes.
Je refuse cette réduction. Nous ne sommes pas seulement ceux que l’on persécute, ceux que l’on pleure, ceux auxquels on rend hommage une fois morts: nous sommes aussi ceux qui décident. Ceux qui construisent. Ceux qui répondent. Ceux qui disent non.
Une fierté sans triomphalisme
Je ne sais pas si la décision concernant le consulat britannique sera, à terme, une victoire diplomatique. Je sais qu’elle comporte des risques. Qu’elle ouvre un désaccord juridique sérieux. Qu’elle affecte la représentation britannique auprès des Palestiniens. Et qu’elle ne saurait se résumer à une démonstration de force sans conséquences.
Je sais aussi que toutes les interdictions prononcées par Israël ne sont pas nécessairement défendables. Mais je ne veux pas que ces réserves, indispensables, nous fassent perdre de vue ce que signifie l’existence d’un État juif souverain.
Car c’est bien cela qui m’a saisie ce matin. Pas la défaite d’autrui. Pas l’humiliation d’un diplomate britannique. Pas même la satisfaction de voir Israël avoir le dernier mot.
Non.
Une image. Israël debout. Et derrière lui, comme une ombre immense, toutes ces générations juives auxquelles il avait fallu courber la tête pour survivre. Je les ai imaginées regardant cet État capable de décider, de refuser, de répondre. Je ne sais pas ce qu’elles auraient pensé de cette affaire britannique. Probablement pas toutes la même chose.
Mais peut-être auraient-elles reconnu ce que j’ai reconnu, moi, dans cet instant suspendu: quelque chose avait changé.
Définitivement, je veux le croire.
Ce jour-là, je n’ai pas vu Israël triompher de quelqu’un. Je l’ai vu debout. Et je me suis dit : Le Juif soumis, c’est terminé. Non parce qu’il serait devenu invulnérable. Non parce qu’il aurait toujours raison.
Mais parce qu’il n’a plus à considérer la soumission comme le prix de son existence.



