À l’heure où chacun semble sommé de juger Israël à l’aune du regard du monde, Johann Habib retourne la question : qui fixe la norme du jugement ? De la tradition talmudique à Kippour, il interroge notre rapport à la faute, à la vérité, à la solidarité et au tribunal de l’opinion.
Nous vivons une époque où chacun paraît sommé de juger immédiatement, souvent avec d’autant plus de certitude qu’il dispose de moins de faits. La tradition juive propose l’exact inverse : חותמו של הקדוש ברוך הוא אמת, « le sceau de Dieu est la vérité ». Mais cette vérité est difficile à atteindre. Les Sages enseignent aussi : הוו מתונים בדין, « soyez mesurés dans le jugement ».
Cette exigence prend un relief particulier lorsque la guerre mêle les faits, leur interprétation, la propagande et des informations contradictoires. La condamnation morale ne devrait jamais dispenser de l’établissement des faits.
Askolovitch et le tribunal du monde
Claude Askolovitch écrit que nous sommes responsables lorsque « le monde entier nous juge » et que « notre nom est devenu celui d’un crime ».
Le problème n’est pas qu’il critique Israël. La Torah ordonne elle-même הוכח תוכיח, « tu réprimanderas ton prochain ». Le problème commence lorsque le regard du monde devient la référence morale et que des faits particuliers, parfois encore disputés, autorisent une condamnation générale d’Israël et, au-delà, du peuple juif.
Le prophète Osée, הושע, fournit ici une leçon essentielle. Lorsque Dieu lui dit que Ses enfants ont fauté, la Guemara lui reproche de ne pas avoir répondu d’abord : בניך הם, « ce sont Tes enfants ». Elle ne lui demande pas de nier leur faute, mais de ne jamais oublier qui il juge.
Les explorateurs avaient eux aussi observé des réalités inquiétantes. Leur faute fut d’en tirer דבת הארץ, une condamnation globale de la Terre.
Le regard des hommes
Rabban Yo’hanan ben Zakkaï avait déjà identifié une autre inversion. Dans Berakhot 28b, il souhaite à ses élèves que leur crainte de Dieu soit au moins égale à celle des hommes. Dans Baba Kama 79b, le voleur qui se cache des hommes mais non de Dieu est blâmé précisément parce qu’il accorde davantage de poids au regard humain qu’au regard divin.
C’est en ce sens que l’avoda zara, l’idolâtrie, peut retrouver une étonnante modernité. Dès lors que l’exposition, la reconnaissance ou l’approbation publique commencent à déterminer ce que l’on ose dire, ce que l’on préfère taire et la mesure selon laquelle on juge, le regard des hommes risque d’occuper une place qui ne lui appartient pas.
Horvilleur et la norme déplacée
Delphine Horvilleur illustre autrement ce déplacement.
Ce 6 octobre sur France Inter, elle évoquait ce qu’elle avait « mis du temps à voir », notamment à Gaza, tout en revendiquant la position de ceux qui refusent « l’air du temps et la polarisation ».
Cet aveu devrait précisément inviter à l’humilité : reconnaître que l’on a mis du temps à voir, c’est peut-être reconnaître aussi que ce que l’on voit aujourd’hui n’épuise pas davantage la vérité.
Son interprétation de Kippour éclaire plus profondément encore le désaccord. Dans son sermon de Kol Nidré, elle écrit qu’en récitant Ashamnou, bagadnou, nous « faisons semblant » de nous dire tous coupables et tous traîtres, non parce que nous le serions réellement, mais pour affirmer une solidarité qui résiste aux accusations réciproques.
Cette lecture peut être défendue. Elle n’est pourtant pas la seule possible, ni la plus évidente au regard de la tradition.
Le Rambam définit le vidouï, la confession, comme la reconnaissance réelle de sa faute devant Dieu, accompagnée du regret et de la décision de ne pas recommencer. Le pluriel liturgique ne transforme donc pas nécessairement la faute en fiction : il peut aussi signifier que chacun entre dans une responsabilité qui le dépasse sans cesser pour autant de répondre réellement de ses propres actes.
Chez Askolovitch, le monde risque alors de devenir le tribunal devant lequel Israël doit répondre. Chez Horvilleur, nos catégories contemporaines risquent de devenir la langue dans laquelle le judaïsme doit être reformulé.
Dans les deux cas se pose la même question : qui fixe la norme ?
Jusqu’où peut-on juger ?
Hillel formule enfin une exigence que notre époque devrait méditer :
אַל תָּדִין אֶת חֲבֵרְךָ עַד שֶׁתַּגִּיעַ לִמְקוֹמוֹ
« Ne juge pas ton prochain avant d’être arrivé à sa place » (Pirkei Avot 2,4).
Le Bartenoura précise : ne condamne pas celui qui a échoué dans une épreuve tant que tu n’as pas toi-même rencontré une épreuve semblable et résisté.
Il existe une différence irréductible entre penser une guerre de l’extérieur et devoir décider lorsque ceux que l’on aime montent la garde, combattent ou vivent sous la menace. Cela n’interdit évidemment ni la critique, ni le jugement moral. Cela devrait seulement en modifier le ton, la certitude et parfois la vitesse.
Car כל ישראל ערבים זה בזה, « tout Israël est garant l’un de l’autre ».
Ce dernier zé, « l’autre », n’est pas celui que l’on livre au jugement du monde pour être quitte avec lui.
Il est celui dont, aussi, nous avons à répondre.


