Signé le 7 août par l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, le pacte de défense de La Mecque promet qu’une attaque contre l’un sera considérée comme une attaque contre les trois. Les missiles houthis lui imposent déjà l’épreuve du réel. Entre prudence pakistanaise, calcul turc, retenue américaine et menace iranienne, Francis Moritz examine ce que vaut une alliance lorsque commencent les tirs — et pourquoi Israël pourrait redevenir, pour Riyad, un partenaire aussi précieux que difficile à reconnaître.
Le pacte de La Mecque : l’alliance de papier
Face aux Houthis, Riyad éprouve la fragilité de ses alliances — et redécouvre la valeur stratégique d’Israël
La progression des Houthis au Yémen et la multiplication de leurs attaques contre l’Arabie saoudite ne constituent plus une simple résurgence de la guerre civile yéménite. Elles révèlent une transformation profonde des rapports de force au Moyen-Orient.
Menacé à sa frontière méridionale, frappé dans ses infrastructures énergétiques et inquiet pour ses routes d’exportation, le royaume découvre simultanément les limites de sa puissance militaire, les hésitations américaines et la fragilité de ses nouvelles alliances.
La crise soumet surtout à son premier véritable test l’accord de défense conclu le 7 août à La Mecque entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Présenté comme l’amorce d’une nouvelle architecture régionale de sécurité, ce pacte stipule qu’une attaque armée contre l’un de ses membres sera considérée comme une attaque contre les trois.
Or l’Arabie saoudite est attaquée. Et chacun doit désormais préciser ce que signifie concrètement la solidarité proclamée à La Mecque.
À La Mecque, la promesse ; au Yémen, l’épreuve
Le contraste est saisissant. L’accord proclame une solidarité collective, mais ses obligations opérationnelles précises restent largement inconnues. Son texte intégral et ses éventuels protocoles militaires n’ont pas été rendus publics.
La prudence du Pakistan en fournit une première illustration. Islamabad doit composer avec sa relation avec l’Iran voisin et cherche à éviter d’être entraîné dans une confrontation régionale aux côtés de l’Arabie saoudite et, indirectement, des États-Unis. Une intervention susceptible d’apparaître comme favorable aux intérêts israéliens serait également politiquement délicate.
La Turquie a, de son côté, fait savoir qu’elle était prête à répondre à certains besoins militaires et techniques saoudiens dans le cadre du pacte. Ankara cherche néanmoins à préserver sa liberté d’action et privilégie jusqu’ici l’assistance, la coopération et la recherche d’une issue diplomatique à un engagement direct dans une guerre dont elle ne contrôlerait ni les objectifs ni la durée.
Le pacte de La Mecque n’est donc pas vide. Il peut faciliter les exercices conjoints, les coopérations industrielles, les ventes d’armes, l’assistance technique et les échanges de renseignement. Il permet surtout à Riyad d’afficher sa volonté de diversifier ses partenariats et de rappeler à Washington que le royaume possède d’autres interlocuteurs.
Mais la crise révèle la différence essentielle entre une déclaration de solidarité et une alliance militaire pleinement opérationnelle. Le pacte doit encore démontrer qu’il constitue davantage qu’un engagement politique assorti d’une promesse de défense collective.
À La Mecque, on avait proclamé que l’attaque contre l’un serait l’affaire de tous. Au Yémen, commence maintenant l’épreuve de ce que chacun est réellement disposé à faire.
La solitude stratégique de Mohammed ben Salmane
L’Arabie saoudite possède l’une des armées les plus coûteuses et les mieux équipées du Moyen-Orient. Elle dispose d’avions modernes, de systèmes de défense aérienne et de moyens financiers considérables. Mais l’expérience de la guerre engagée en 2015 a démontré qu’une supériorité technologique ne suffisait pas à vaincre un mouvement enraciné dans le territoire yéménite.
Après des années d’une campagne ruineuse et politiquement stérile, Riyad ne souhaite pas replonger dans une guerre sans objectif final clairement défini. Pourtant, laisser les Houthis consolider leurs positions autour de Bab el-Mandeb ferait peser une menace directe sur les intérêts vitaux du royaume.
La vulnérabilité saoudienne tient désormais à la convergence de plusieurs dangers : les tensions autour du détroit d’Ormuz, la pression houthie sur Bab el-Mandeb et les menaces visant les infrastructures permettant d’acheminer le pétrole vers la mer Rouge, notamment autour de Yanbu.
Les grandes voies permettant au royaume d’exporter son pétrole peuvent ainsi être menacées simultanément. La géographie saoudienne, longtemps considérée comme un atout, devient aussi une vulnérabilité.
Riyad découvre donc une forme de solitude stratégique : beaucoup de partenaires, plusieurs accords, d’immenses arsenaux, mais aucune certitude qu’un allié acceptera effectivement de combattre lorsque le danger devient réel.
Washington, le parrain devenu hésitant
Dans cette situation, Mohammed ben Salmane s’est naturellement tourné vers les États-Unis. Mais Washington paraît davantage disposé à fournir du renseignement et une assistance technique qu’à ouvrir un nouveau front contre les Houthis.
Cette retenue adresse un message qui dépasse largement le cas saoudien. La protection américaine n’a pas disparu, mais elle est devenue plus conditionnelle, sélective et transactionnelle.
Les États-Unis veulent conserver leur influence sans nécessairement assumer le coût militaire de chaque crise. Donald Trump paraît peu disposé à engager son pays dans une nouvelle campagne yéménite alors que Washington est déjà directement confronté à l’Iran.
L’Arabie saoudite avait tenté de diversifier ses relations avec la Chine, la Russie, la Turquie et le Pakistan tout en continuant à bénéficier du parapluie américain. Elle constate maintenant que la multiplication des partenaires ne produit pas mécaniquement une défense collective.
Le royaume reste dépendant de Washington, mais Washington ne veut plus être automatiquement dépendant des choix de Riyad.
C’est toute l’ambiguïté de leur relation.
Turquie–Israël : la frontière entre le verbe et la guerre
La position turque mérite toutefois une attention particulière.
La rhétorique de Recep Tayyip Erdoğan contre Israël peut atteindre une extrême violence. Ankara soutient politiquement le Hamas, dénonce les opérations israéliennes, multiplie les initiatives judiciaires et cherche à étendre son influence en Syrie.
Mais cette rhétorique rencontre une limite : celle d’une confrontation militaire directe avec Israël.
Israël possède les moyens de menacer des installations turques qui compromettraient sa liberté d’action en Syrie. La Turquie demeure membre de l’OTAN et conserve une relation stratégique déterminante avec Washington. Une confrontation qu’Ankara provoquerait avec Israël ne déclencherait d’ailleurs aucune solidarité automatique de l’Alliance atlantique.
Surtout, la Turquie ne souhaite ni une domination iranienne des équilibres régionaux, ni un contrôle houthi durable de Bab el-Mandeb, ni une déstabilisation de l’Arabie saoudite. Derrière l’hostilité affichée envers Israël subsiste donc une divergence fondamentale avec l’Iran et ses alliés.
L’existence de mécanismes de déconfliction entre responsables turcs et israéliens en Syrie illustre cette limite : Ankara peut dénoncer Israël publiquement tout en recherchant les arrangements nécessaires pour empêcher qu’une rivalité régionale ne dégénère en affrontement incontrôlé.
La ligne rouge turque apparaît ainsi : contester Israël, certainement ; l’affronter directement au risque de détériorer sa relation avec Washington, de créer une crise au sein de l’OTAN et de perdre le contrôle du jeu syrien, beaucoup moins sûrement.
Le pacte de La Mecque ne supprime pas cette contradiction. Il la rend plus visible. La Turquie peut promettre sa solidarité à l’Arabie saoudite contre les Houthis sans nécessairement accepter que cette solidarité l’entraîne dans une coalition comprenant Israël ou dans une guerre ouverte contre l’Iran.
Israël, utile mais inavouable
L’hésitation américaine et les limites encore visibles du pacte ramènent pourtant Israël au centre de l’équation.
L’Arabie saoudite et Israël partagent un intérêt stratégique majeur : empêcher l’Iran et ses alliés de menacer simultanément Ormuz et Bab el-Mandeb. La sécurité des exportations saoudiennes, la liberté de navigation en mer Rouge et l’accès au port israélien d’Eilat relèvent désormais d’une même géographie stratégique.
Israël possède en outre des capacités particulièrement utiles à Riyad : renseignement, observation satellitaire, détection des lancements, défense antimissile, guerre électronique et expérience opérationnelle contre les drones et les missiles houthis.
Plus la protection américaine paraît incertaine, plus la valeur stratégique potentielle d’Israël augmente. Mais plus le conflit régional s’intensifie, plus une telle coopération devient politiquement difficile à reconnaître.
Une assistance israélienne officielle exposerait Mohammed ben Salmane à l’hostilité d’une partie de l’opinion saoudienne, aux critiques liées à Gaza et à la question palestinienne, ainsi qu’à la propagande des Houthis. Ceux-ci ne manqueraient pas de présenter le royaume comme l’auxiliaire d’Israël.
Une telle coopération embarrasserait également le Pakistan et entrerait en contradiction avec la posture anti-israélienne de la Turquie. Le pacte de La Mecque rassemble ainsi trois pays qui peuvent partager certaines menaces, mais ne définissent ni Israël ni l’Iran de la même manière.
Se rapprocher dans l’ombre, s’éloigner en public
Un rapprochement sécuritaire accompagné d’un éloignement politique n’aurait pourtant rien d’inédit au Moyen-Orient.
L’Égypte en fournit l’exemple le plus ancien. Depuis le traité de paix de 1979, ses relations avec Israël sont demeurées froides. La normalisation entre les sociétés n’a jamais véritablement suivi la paix entre les États. Pourtant, leur coopération sécuritaire s’est renforcée, particulièrement autour de la lutte contre les groupes djihadistes du Sinaï, de la surveillance de Gaza et de la protection de leur frontière commune.
Israël a notamment accepté que l’Égypte déploie dans le Sinaï des moyens militaires dépassant ceux initialement prévus par les annexes du traité. Les deux gouvernements peuvent donc s’opposer publiquement sur Gaza tout en considérant leur coopération sécuritaire comme indispensable.
La Jordanie offre un deuxième précédent. Amman critique sévèrement la politique israélienne, a rappelé son ambassadeur et doit tenir compte d’une opinion publique très favorable aux Palestiniens. Mais les coopérations frontalière, militaire et de renseignement demeurent essentielles aux deux pays.
En avril 2024, la Jordanie a ainsi intercepté des projectiles iraniens traversant son espace aérien lors de l’attaque lancée contre Israël. Elle a présenté son intervention comme une défense de sa souveraineté, et non comme une assistance apportée à Israël : distinction politiquement indispensable, mais dont les conséquences militaires étaient claires.
La Turquie elle-même a déjà pratiqué cette diplomatie à deux étages. Après l’affaire du Mavi Marmara en 2010, les relations politiques se sont profondément dégradées, mais les échanges économiques n’ont pas disparu et certains canaux de communication ont subsisté. Le rétablissement des relations diplomatiques a lui-même été précédé de contacts entre les deux pays.
Ces précédents éclairent un avenir possible des relations entre Israël et l’Arabie saoudite. Riyad pourrait maintenir ses distances diplomatiques, réclamer des avancées sur la question palestinienne et condamner certaines opérations israéliennes, tout en coopérant discrètement dans les domaines où sa sécurité est directement engagée.
Le rapprochement sécuritaire n’entraînerait donc pas nécessairement une normalisation politique. Les deux mouvements pourraient même se produire simultanément : coopération accrue dans l’ombre, éloignement affiché en public.
L’Iran et la stratégie des trois verrous
L’Iran apparaît, au moins provisoirement, comme l’un des bénéficiaires stratégiques de la crise.
Sans affronter directement l’Arabie saoudite sur tous les fronts, Téhéran et ses alliés peuvent exercer une pression sur les grandes voies d’exportation du royaume : Ormuz, Bab el-Mandeb et les infrastructures permettant d’acheminer le pétrole de l’est du pays vers Yanbu.
Cette stratégie permet à l’Iran de peser simultanément sur les recettes saoudiennes, les prix mondiaux du pétrole, le trafic entre l’Asie et l’Europe et les décisions militaires américaines. Elle démontre également qu’un réseau de mouvements alliés disposant de moyens très inférieurs à ceux des États peut imposer des coûts considérables à des puissances conventionnelles.
Le contrôle ou la menace de positions stratégiques autour de Bab el-Mandeb renforcerait encore le poids des Houthis sur le commerce mondial. Même sans fermer totalement le détroit, ils peuvent accroître les primes d’assurance, pousser des navires à emprunter la route du cap de Bonne-Espérance et maintenir une menace permanente sur les approvisionnements énergétiques.
Les Houthis n’ont pas besoin de gagner une guerre classique.
Il leur suffit d’imposer durablement le coût de l’insécurité.
Vision 2030 sous les missiles
Pour Mohammed ben Salmane, le danger n’est pas seulement militaire. Sa stratégie de légitimation repose largement sur une promesse de modernisation : emplois, logements, investissements étrangers, tourisme et transformation économique.
Vision 2030, l’Exposition universelle de 2030 et la Coupe du monde de 2034 exigent une stabilité durable. Des attaques répétées contre les villes, les ports et les installations pétrolières pourraient ralentir les investissements, augmenter les dépenses de sécurité et éroder la confiance dans la capacité du pouvoir à protéger le territoire.
Dans un système politique où l’espace laissé à la contestation demeure extrêmement réduit, une question pourrait néanmoins finir par s’imposer : comment un État aussi riche, aussi armé et entouré de tant de partenaires peut-il demeurer aussi vulnérable ?
Le contrat proposé par Mohammed ben Salmane à la société saoudienne repose moins sur l’ouverture politique que sur la prospérité et la sécurité. Si ces deux promesses vacillent simultanément, la pression exercée sur le pouvoir augmentera nécessairement.
Le moment de vérité des alliances
La crise révèle finalement quatre réalités.
La première est que le pacte de La Mecque demeure une alliance dont les obligations militaires concrètes doivent encore faire leurs preuves. Son prestige diplomatique excède, jusqu’à présent, sa capacité opérationnelle démontrée.
La deuxième est que la Turquie ne peut transformer sans coût sa rhétorique anti-israélienne en confrontation militaire. Ses intérêts en Syrie, son appartenance à l’OTAN et sa rivalité avec l’Iran lui imposent des contraintes que le discours public ne reflète pas toujours.
La troisième est que les États-Unis restent indispensables, même lorsqu’ils choisissent de ne pas intervenir directement. Aucune des nouvelles alliances de Riyad ne possède encore les moyens de remplacer leur renseignement, leur logistique et leur capacité de projection.
La quatrième est qu’Israël pourrait devenir un partenaire sécuritaire de plus en plus utile sans devenir, pour autant, un partenaire diplomatiquement assumable. Le futur des relations israélo-saoudiennes existe peut-être déjà en partie, mais il pourrait longtemps demeurer invisible.
L’Arabie saoudite se trouve ainsi devant plusieurs options difficiles : négocier avec les Houthis et, derrière eux, avec l’Iran ; reprendre une guerre dont elle connaît le coût ; ou approfondir ses coopérations avec les États-Unis et, éventuellement, Israël, au risque de contredire une partie de son discours régional.
Le pacte de La Mecque devait manifester l’apparition d’un nouvel ordre de sécurité. Sa première épreuve montre surtout qu’au Moyen-Orient les alliances abondent, mais que les alliés se font plus rares lorsque commencent les tirs.


