Au paradis, un rabbin découvre que la vertu n’est pas toujours récompensée comme prévu : deux morceaux de hareng, un verre de thé, tandis qu’en enfer on festoie. Une vieille blague juive, et Michel Deroover en déplie les ressorts : théologie, Freud, Lacan — jusqu’à cette question délicieuse et vertigineuse : et si le problème du paradis était simplement qu’on n’y est pas assez nombreux ?
Le paradis et le hareng
Un rabbin monte au ciel, et l’on y sert du hareng. En bas, les damnés festoient. La réponse de l’ange dit d’une phrase ce que la théologie met des traités à admettre : au paradis, on n’est pas nombreux.
Un rabbin très pieux meurt et monte au paradis.
L’accueil est courtois. On l’installe. On lui apporte son premier repas : une petite assiette avec deux morceaux de hareng et un verre de thé.
Il ne dit rien. Il a passé sa vie à ne rien exiger, ce n’est pas au ciel qu’il va commencer.
Le lendemain, hareng et thé. Le surlendemain, hareng et thé. Une semaine passe, une deuxième. Toujours la même assiette.
Un jour, en se penchant, il aperçoit tout en bas, du côté de la géhenne, une salle immense, des lustres, des plats fumants, des rôtis, des vins qu’on ne lui a jamais servis en soixante ans de rabbinat. Les damnés festoient.
Il n’y tient plus. Il arrête l’ange qui lui apporte, une fois de plus, son assiette de hareng.
— Excusez-moi. Je ne veux pas me plaindre. Mais je vois, en bas, qu’on y mange comme chez les princes. Et ici, au paradis, on me sert du hareng. Comment est-ce possible ?
L’ange a un petit air gêné, et il incline la tête :
— Rabbi, très franchement : cela ne vaut pas la peine de faire la cuisine pour deux.
Lecture traditionnelle
La blague est de celles qui font sourire les pieux plus fort que les autres, parce qu’elle vise précisément le point où la piété se paie : on a été rare, on est rare. Le rabbin n’a pas volé son paradis, il l’a mérité — et c’est là son problème. Le mérite l’a rendu peu nombreux.
Le comique repose sur un renversement d’images. La tradition promet aux justes un banquet, celui du Léviathan, du Béhémoth et du vin conservé depuis les six jours de la Création. La blague reprend le motif — il y a bien une table, il y a bien un ciel, il y a bien un service — mais elle réduit la portion à ce qu’un ange peut décemment préparer pour deux convives. Le hareng, au passage, n’est pas choisi au hasard : c’est le poisson des pauvres, du shabbat modeste, de la cuisine ashkénaze qui a nourri des générations avec ce que la mer voulait bien donner. Le paradis a le goût de la maison.
Et le renversement suivant est plus retors encore. Les damnés festoient parce qu’ils sont nombreux. La géhenne n’est pas décrite comme un lieu de supplice, elle est décrite comme une salle bondée où l’on mange bien. Le mal, ici, n’est pas la souffrance : c’est la foule. Le bien n’est pas la joie éclatante : c’est la table restreinte. Toute la sagesse rabbinique du peu, du reste, du minyan qu’on peine à réunir, tient dans cette assiette.
La blague dit enfin, sans avoir l’air d’y toucher, quelque chose sur Dieu lui-même. Il ne se plaint pas de manquer de justes. Il fait avec. Il fait la cuisine pour deux.
Lecture psychanalytique
Freud rangerait ce mot d’esprit parmi ceux qui économisent une dépense de plainte. Le rabbin a de quoi être scandalisé — il l’est —, et la blague désamorce le scandale non pas en lui donnant tort mais en déplaçant la scène. Il attendait une réponse théologique — pourquoi le juste est-il moins bien traité que le méchant ? — et il reçoit une réponse ménagère : on ne cuisine pas pour deux. La question de la justice divine s’évanouit dans un problème d’intendance. C’est très exactement le procédé qu’analyse Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient : une pensée sérieuse trouve à s’exprimer en se laissant tomber d’un registre à l’autre, et le rire signe l’économie ainsi réalisée.
Il y a un deuxième ressort, plus lacanien. Le rabbin arrive au paradis avec une demande implicite : que sa vie ait valu quelque chose, et que ce quelque chose lui soit rendu sous forme de festin. La réponse de l’ange ne dit pas non à cette demande, elle la déplace. Elle lui apprend que ce qu’il a désiré — être juste, être élu, être peu nombreux — est précisément ce qui produit le hareng. Le désir a été satisfait, et sa satisfaction a le goût qu’elle a. On est du côté de la lettre du vœu, pas de son image imaginaire. Le rabbin voulait le paradis ; il l’a. Il ne voulait pas la foule des banquets ; il ne l’a pas. L’ange se contente de lui présenter la conséquence logique de ce qu’il a demandé toute sa vie.
Le troisième mouvement est peut-être le plus juste. Regardons qui rit dans cette histoire. Ce n’est pas le rabbin — il n’a même pas fini son thé. Ce n’est pas l’ange — il est gêné. C’est nous, qui écoutons. Et pourquoi rions-nous ? Parce que la réponse de l’ange nomme, sans le vouloir, ce que nous savions déjà et n’osions pas dire : que le paradis promis à ceux qui se distinguent est, par construction, un endroit peu peuplé, et que la vertu produit toujours une forme de solitude. La blague nous fait entendre qu’être juste isole, et que Dieu lui-même, quand il compte ses justes, n’a plus assez de monde pour justifier un vrai repas.
L’ange, ici, est un analyste involontaire de plus dans ce recueil. Il ne se lance pas dans une explication du mal, il ne défend pas la providence, il ne convoque pas les décrets. Il dit une phrase brève, presque domestique, et cette phrase suffit à retourner la question : ce n’est pas Dieu qui manque à sa promesse, c’est le juste qui manque de compagnons.
Il reste alors une pensée que la blague ne prononce pas, mais qu’elle rend possible : peut-être qu’un vrai paradis, ce serait un paradis moins pur, où l’on serait un peu plus nombreux, et où l’on ferait la cuisine.
Michel Deroover — Le Divan Juif
Publié initialement dans Le Divan Juif. Reproduit sur HaBayta avec l’aimable autorisation de l’auteur.



Effrayant : une incitation à faire le mal.