Les blocages lycéens sont nés de revendications bien réelles sur l’état de l’école. Mais lorsque surgissent, au milieu d’un conflit français, le drapeau palestinien, le langage de la confrontation et les appels à la convergence des luttes, une autre question apparaît. Charles Rojzman s’interroge : une colère sociale peut-elle devenir le terrain d’un affrontement politique qui la dépasse — et préparer, à l’école, des fractures autrement plus profondes ?
La France découvre devant les grilles de ses lycées quelque chose qui pourrait bien annoncer son avenir. Des établissements bloqués, des affrontements avec la police, des incendies, des adolescents qui découvrent dans la rue une puissance que leur vie quotidienne ne leur avait jamais donnée. Au milieu de cette agitation surgit le drapeau palestinien, comme si les difficultés de l’école française et la guerre du Proche-Orient pouvaient désormais appartenir à une seule et même histoire.
Il serait pourtant essentiel de comprendre pourquoi ces conflits peuvent se rejoindre. La colère scolaire possède ses raisons propres : manque de professeurs, conditions d’enseignement, incertitude de l’avenir. Mais elle peut aussi offrir un terrain à des ambitions politiques qui dépassent les revendications des lycéens.
Le lycée n’est pas seulement le lieu où se transmettent des connaissances. C’est aussi celui où une génération apprend à se représenter le monde, à choisir ses modèles, à reconnaître ses adversaires et parfois ses ennemis.
Dans certaines mobilisations peuvent se rencontrer des adolescents issus de l’immigration maghrébine et africaine et des militants ou sympathisants acquis aux représentations décoloniales et révolutionnaires. Leurs expériences sont différentes, leurs intérêts parfois contradictoires, mais un même récit politique peut leur offrir un langage commun : celui d’un monde divisé entre oppresseurs et opprimés, où l’appartenance au camp des victimes confère une légitimité morale particulière.
La Palestine fournit alors un emblème commun. Elle permet de transformer des humiliations personnelles, des difficultés sociales et des ressentiments historiques en fragments d’une confrontation mondiale. Pourquoi la Palestine plutôt que tant d’autres peuples victimes de guerres, de persécutions ou de massacres ? Parce que ce conflit offre à certains militants une représentation particulièrement puissante de l’affrontement entre l’Occident et ceux qui se considèrent comme ses victimes.
La question devient alors celle du modèle politique que cette représentation peut transmettre.
Pour le Hamas, la question palestinienne ne se limite pas à la détermination de frontières. Son projet religieux et national, son histoire et son refus de reconnaître la légitimité d’Israël donnent à la confrontation une dimension qui dépasse le règlement territorial. La souffrance palestinienne peut ainsi être mobilisée au service d’objectifs politiques dont la réalisation ne se confond pas avec la recherche d’un compromis.
Dans certains courants de l’islam politique, cette confrontation s’inscrit dans une représentation plus vaste des rapports entre l’islam et l’Occident. La mémoire de la puissance des anciens empires musulmans, celle de la colonisation européenne et celle des défaites contemporaines peuvent nourrir un récit de dépossession historique appelant une revanche.
La France occupe une place particulière dans cet imaginaire. Son passé colonial, sa laïcité, son histoire et ses institutions peuvent devenir les symboles d’une domination qu’il faudrait renverser. Mais le terrain français est différent du terrain israélien : la question n’y est pas celle de deux souverainetés revendiquant un même territoire. Elle concerne l’influence culturelle, la légitimité des institutions et les règles de la vie collective.
C’est précisément cette différence qui rend la comparaison intéressante. Les objectifs, les moyens et les organisations ne sont pas identiques. Mais un même mécanisme peut être interrogé : celui par lequel une souffrance collective devient légitimité politique, puis justification de la confrontation.
La victimisation devient alors une méthode, la confrontation un instrument et la conquête un objectif.
C’est ici que le mot intifada pourrait acquérir une signification française. Non parce que les lycéens seraient des combattants palestiniens, ni parce que toute révolte scolaire cacherait une entreprise révolutionnaire, mais parce qu’un modèle de confrontation peut voyager d’un conflit à l’autre. Il suffit qu’une revendication particulière soit progressivement absorbée dans une lutte générale, que les institutions deviennent l’incarnation d’un ennemi historique et que chaque affrontement permette d’entretenir la mobilisation.
Les lycées constituent un terrain particulièrement sensible à cette transposition. La colère y est immédiate, les identités encore en formation, le désir de reconnaissance immense. La confrontation peut procurer à des adolescents qui se sentent impuissants une expérience soudaine de puissance. Le drapeau palestinien ne représente plus seulement, dans ce contexte, la solidarité avec une population étrangère : il peut devenir le signe d’une appartenance politique, le symbole d’un combat dont la France serait elle-même l’un des théâtres.
La responsabilité des organisations politiques mérite dès lors un examen précis. La France insoumise a placé la Palestine au centre d’une partie importante de son discours, notamment à travers Rima Hassan, et soutient les mobilisations lycéennes. Le gouvernement l’accuse d’instrumentaliser les troubles ; ses responsables le contestent et dénoncent la réponse policière. La question d’une éventuelle stratégie concertée doit être établie à partir des faits, et non déduite de la seule présence de militants, d’élus ou de drapeaux.
Il reste cependant une interrogation politique majeure : quels objectifs poursuivent ceux qui souhaitent rapprocher la mobilisation scolaire, la cause palestinienne et la dénonciation générale des institutions françaises ? Quelles alliances recherchent-ils, quelles limites se donnent-ils et quelle place accordent-ils à la possibilité d’un compromis démocratique ?
Le risque serait de voir disparaître progressivement les revendications initiales derrière une entreprise de confrontation permanente. Un professeur manquant, une classe surchargée, un avenir professionnel incertain cesseraient d’être des problèmes à résoudre pour devenir les preuves supplémentaires d’un système à abattre.
La révolte pourrait alors se nourrir de ses propres échecs : chaque réponse institutionnelle serait interprétée comme une confirmation de l’hostilité du pouvoir, chaque affrontement comme une victoire symbolique, chaque concession comme une invitation à poursuivre.
L’école deviendrait ainsi le lieu où se préparerait une société profondément divisée. Les adolescents n’y apprendraient plus seulement à discuter de leurs désaccords, mais parfois à considérer leurs adversaires comme des ennemis irréconciliables. Or ces adolescents ne resteront pas éternellement devant les grilles de leurs établissements. Ils deviendront les adultes de demain.
La question dépasse donc les établissements scolaires. Elle concerne les parents, les enseignants, les responsables politiques et tous les adultes qui voient grandir ces antagonismes sans toujours parvenir à les affronter.
Car une société peut perdre sa capacité de résistance bien avant de perdre ses institutions. Elle la perd lorsque ses membres cessent de croire qu’ils possèdent quelque chose en commun, lorsque la peur du conflit les conduit à abandonner toute confrontation véritable et lorsque le maintien apparent de la paix devient plus important que la liberté de décider ensemble.
Reste alors la question décisive : quelle forme pourrait prendre l’aggravation de ces fractures ?
Une guerre civile, dans laquelle des fractions de la société finiraient par s’affronter ouvertement ? Ou une transformation plus silencieuse, dans laquelle des forces politiques ou religieuses imposeraient progressivement leurs normes à mesure que les institutions reculeraient, que les adultes renonceraient à exercer leur autorité et qu’une population fatiguée des affrontements accepterait, pour retrouver la tranquillité, des transformations qu’elle n’aurait jamais véritablement choisies ?
Cette seconde possibilité mérite d’être prise au sérieux précisément parce qu’elle ne présenterait pas nécessairement le visage spectaculaire de la guerre. Elle pourrait avancer au milieu des concessions successives, des renoncements ordinaires et d’une paix de façade, jusqu’au moment où les citoyens découvriraient que les règles de leur existence collective ont changé sans qu’ils aient réellement décidé de les changer.
La guerre civile n’est pas le seul horizon d’une société profondément divisée. Il en existe un autre : celui d’une conquête politique et culturelle qui n’aurait même plus besoin de vaincre, parce que ceux qui auraient pu lui résister auraient progressivement renoncé à le faire.


