De Cannes à Hollywood, le tapis rouge consacre le prestige, la gloire et ceux que le monde du spectacle choisit d’honorer. Depuis le 7 Octobre, Richard C. Abitbol regarde autrement ce symbole. Derrière les flashes et les applaudissements, il interroge les choix, les silences et les conformismes d’un monde culturel qui aime se penser comme la conscience de son époque.
Le tapis rouge n’appartient ni à Cannes, ni à Venise, ni à Hollywood. Il court de la Croisette au Lido, des marches de la Mostra jusqu’aux Oscars. Partout, il remplit la même fonction : séparer ceux qui regardent de ceux que l’on regarde, consacrer ceux que le monde du spectacle a choisi d’honorer, transformer pendant quelques minutes artistes, réalisateurs, producteurs et vedettes en une aristocratie de l’image.
Il est devenu le symbole d’un monde culturel qui distribue ses honneurs, ses indignations, ses silences et ses applaudissements. Un monde qui ne se contente plus depuis longtemps de fabriquer des films : il prétend aussi, souvent, dire le Bien, désigner le Mal et incarner la conscience de son époque.
Or l’Histoire devrait précisément nous rendre méfiants lorsque le prestige culturel se transforme en certitude morale.
Les années 1930 ont montré combien le cinéma, la littérature, les arts et même le sport pouvaient devenir les véhicules d’idéologies, de propagandes et de passions collectives. L’Union soviétique fit de la culture un instrument assumé de construction politique. Les régimes fasciste et nazi comprirent eux aussi l’extraordinaire puissance de l’image, du spectacle, de l’écrivain, du cinéaste et de l’émotion collective. Ces systèmes ne sont évidemment pas identiques et leurs contextes ne doivent pas être confondus. Mais ils enseignent une même chose : le talent n’immunise ni contre le conformisme, ni contre l’aveuglement, ni contre les préjugés de son temps.
Le sport lui-même fournit une leçon spectaculaire. En 1936, les Jeux olympiques de Berlin furent utilisés par le régime nazi pour présenter au monde l’image d’une Allemagne pacifique et respectable, tandis que la persécution des Juifs était momentanément dissimulée aux visiteurs étrangers. Des appels au boycott existèrent ; ils échouèrent. Les délégations vinrent, les compétitions eurent lieu, les tribunes applaudirent. Le spectacle pouvait continuer.
C’est peut-être cela qui devrait nous inquiéter le plus : la capacité du spectacle à rendre momentanément invisible ce que chacun devrait pourtant regarder.
Aujourd’hui, lorsque je regarde ces tapis rouges, je ne vois donc plus seulement la couleur traditionnelle de la gloire.
Je vois une question.
De quel rouge s’agit-il désormais ?
Celui des honneurs ? Celui des projecteurs ? Ou, symboliquement, celui du sang juif versé que les paillettes finissent par recouvrir ?
L’image est brutale. Elle doit l’être.
Car le tapis rouge possède une propriété singulière : une fois déroulé, chacun marche dessus sans même plus regarder ce qu’il foule.
Après le 7 octobre, les prises de position du monde du cinéma sur Israël et Gaza ont été multiples et ne peuvent être ramenées honnêtement à une pensée unique. Mais cette diversité n’interdit nullement de poser une question beaucoup plus dérangeante : quelles victimes choisit-on de montrer ? Lesquelles choisit-on de nommer ? Lesquelles occupent les discours, les affiches et les cérémonies ? Et lesquelles finissent par disparaître du récit ?
Le monde culturel produit des représentations. Il sélectionne des récits, consacre des œuvres, offre des tribunes et distribue du prestige. Lorsqu’une salle entière se lève, applaudit et transforme une œuvre en événement moral, l’applaudissement peut dépasser la seule appréciation cinématographique : il devient une consécration collective.
Mais l’applaudissement n’est pas une preuve de vérité. Le prestige n’est pas une preuve de justice. Et un tapis rouge n’est certainement pas un brevet de conscience.
L’histoire du cinéma suffit à le rappeler. Une œuvre peut être formellement brillante et moralement contestable. Une mise en scène peut bouleverser et néanmoins déformer. Une salle peut applaudir avec enthousiasme et se tromper collectivement.
Voilà pourquoi je ne regarde plus ces cérémonies comme auparavant.
Le tapis rouge devait distinguer ceux que la société voulait honorer. Il peut aussi devenir, dans le regard de ceux qui se sentent oubliés par cette même société culturelle, le symbole exactement inverse : celui d’un milieu persuadé d’incarner la conscience du monde, alors même que ses choix, ses silences et ses indignations méritent d’être interrogés.
Et demeure alors une question, peut-être la plus dérangeante de toutes.
Pourquoi le monde culturel semble-t-il si souvent vulnérable à l’antisémitisme de son époque ?
La question ne date pas d’hier. Des écrivains ont donné à l’antisémitisme ses mots. Proudhon a laissé des écrits d’une violence antijuive extrême. Céline a publié des pamphlets antisémites dont la violence demeure inséparable de son histoire intellectuelle. Le spectacle et le cinéma sous l’Occupation posent à leur tour des questions différentes : engagement, collaboration, accommodement, silence, opportunisme, résistance parfois. Les trajectoires individuelles — celles de Sacha Guitry, de Pierre Fresnay et de tant d’autres — doivent être examinées séparément et non confondues avec celles des propagandistes antisémites déclarés. Mais l’ensemble rappelle combien le prestige artistique ne protège jamais, à lui seul, de la compromission politique.
Pourquoi ceux qui vivent des mots, des images, des symboles et des émotions collectives peuvent-ils devenir des relais si puissants des passions de leur époque ? Pourquoi le prestige artistique donne-t-il parfois à celui qui le possède la conviction que son talent lui confère également une autorité morale ? Pourquoi un milieu qui revendique si volontiers l’insoumission peut-il produire ses propres conformismes ?
Et surtout : pourquoi, lorsque les Juifs sont en cause, l’esprit critique dont le monde culturel se réclame semble-t-il parfois s’émousser précisément au moment où il devrait être le plus vigilant ?
Peut-être est-ce finalement la question qu’il faudrait poser devant chaque tapis rouge.
Car les artistes passent. Les idéologies changent de vocabulaire. Les festivals changent leurs affiches. Les générations remplacent les générations.
Mais une interrogation demeure : pourquoi l’antisémitisme a-t-il trouvé, à tant de moments de l’histoire européenne, des écrivains pour lui donner ses mots, des artistes pour lui donner ses images, des scènes pour lui donner une voix, des sportifs et des célébrités pour contribuer à la respectabilité du spectacle, et des foules pour applaudir ?
Et lorsque, aujourd’hui, le tapis rouge se déroule à nouveau sous les flashes et les applaudissements, sommes-nous certains que nous regardons seulement la couleur de la gloire ?
Ou devrions-nous parfois nous demander de quel sang ce rouge nous rappelle la couleur ?
Richard C. Abitbol


