Cinquante ans plus tard, une photo fait remonter tout un monde. Celui d’une enfance en banlieue, de matches improvisés et de copains que l’on ne classait pas encore par couleur, origine ou identité. Thierry Amouyal se souvient de Jean-Marc — et de ce que la France a peut-être perdu en chemin.
Mon frère aime retrouver les témoins de notre enfance. Pas les vrais morts, évidemment. Les autres : ceux que cinquante années ont engloutis, que l’on croyait disparus dans le grand trou noir des déménagements, des mariages, des métiers, des vies, et que Facebook fait parfois remonter à la surface avec leurs cheveux blancs et leur photo de profil.
Moi, Facebook, j’ai quitté depuis longtemps. Lui y traîne encore. Et de temps en temps, il pêche un nom.
Dernière prise : Jean-Marc.
— Tu te souviens de Jean-Marc ?
Jean-Marc ?
Il me faut quelques secondes. Puis le ballon revient. La pelouse. Les cages bricolées. Les engueulades. Les équipes qu’il fallait constituer. Et soudain, oui : Jean-Marc.
Évidemment que je me souviens de Jean-Marc. Jean-Marc, c’était celui que tout le monde voulait. Dans notre quartier du 93, quand venait l’heure de choisir les équipes, il y avait ceux qu’on prenait parce qu’ils étaient copains, ceux qu’on prenait faute de mieux, et puis il y avait Jean-Marc. Jean-Marc, on se le disputait. Notre Pelé. Aujourd’hui, on dirait notre Mbappé, mais je tiens à mes souvenirs et donc à Pelé.
Nous avions grandi dans cette banlieue parisienne qui n’était pas encore devenue, dans le vocabulaire national, un « territoire », une « zone », un « quartier sensible », une « problématique » ou je ne sais quelle autre expression inventée par des gens qui n’y jouaient jamais au football. Notre coin ressemblait encore un peu à un village. La forêt n’était pas loin. Nous passions dehors des journées entières. Nous courions, nous nous battions parfois, nous nous réconciliions très vite parce qu’il fallait bien recommencer le match.
Mon frère a donc retrouvé Jean-Marc. Ils se sont parlé. Puis revus. Cinquante ans avaient passé. Un jour, lors d’un déjeuner de famille, mon frère me montre les photographies de leurs retrouvailles.
Et là, je découvre quelque chose.
Jean-Marc est noir. Oui. Noir.
Je regarde la photo et cette évidence, parfaitement banale, me laisse pourtant interdit quelques secondes.
Parce que je l’avais oublié ? Non.
Plus étrange encore : je ne l’avais jamais su.
Bien entendu, mes yeux d’enfant voyaient sa peau. Je n’étais ni aveugle ni daltonien. Mais cette couleur ne m’avait laissé aucun souvenir. Voilà ce qui me frappe.
Dans ma mémoire, Jean-Marc n’est pas le garçon noir avec lequel nous jouions au football. Il est Jean-Marc. Celui qui dribblait tout le monde. Celui qu’on voulait dans son équipe. Celui qui faisait enrager le gardien. Il n’était pas davantage « le Noir » que l’un était « le Breton », l’autre « le Kabyle », un troisième le fils de l’Italien ou du Portugais.
Nous étions extraordinairement ignorants. Nous ignorions qu’il fallait nous définir. Nous ignorions qu’il fallait nous compter.
Nous ignorions qu’il fallait demander à chacun d’où venaient ses parents avant de lui faire une passe.
Quelle insouciance coupable. Nous avions une autre classification, beaucoup plus brutale : les bons joueurs et les mauvais. Les mauvais pouvaient d’ailleurs être nos meilleurs copains. Mais ils restaient mauvais.
Voilà pour notre communautarisme.
On s’engueulait pour une faute. On hurlait parce qu’un maladroit n’avait pas fait la passe. On félicitait celui qui marquait. Et le lendemain, tout recommençait. Je n’idéalise pas ces années. La France des années 1960 n’était pas un paradis antiraciste et il serait absurde de le prétendre.
Je raconte autre chose. Je raconte notre enfance. Celle des fils d’ouvriers de toutes provenances dans un morceau de banlieue populaire. Nous n’avions pas beaucoup d’argent. Les parents travaillaient. Les appartements n’étaient pas immenses. Les vacances n’étaient pas toujours lointaines.
Mais personne ne nous avait encore appris à transformer chacune de nos différences en frontière.
Soixante ans plus tard, c’est peut-être cela qui me bouleverse le plus dans la photographie de Jean-Marc. Non pas qu’il soit noir. Mais que je sois obligé, aujourd’hui, de remarquer qu’il l’était.
Entre-temps, nous avons fait d’immenses progrès. Nous disposons désormais d’un vocabulaire considérable pour désigner les origines, les appartenances, les discriminations, les identités, les communautés, les minorités, les majorités et les intersections entre toutes ces choses. Nous savons tout nommer. Peut-être avons-nous aussi appris, à force de tout nommer, à tout regarder séparément.
Je vis aujourd’hui en Israël. J’ai soixante-dix ans. Et quand je pense à ce petit terrain du 93, je ne me raconte pas que la France d’autrefois était parfaite. Je me dis seulement qu’il existait là quelque chose que nous avons été assez stupides pour croire indestructible : la possibilité de rencontrer l’autre avant son étiquette.
Un monde englouti moins par le temps que par cette manie moderne de demander à chacun ce qu’il est avant de regarder qui il est.
Jean-Marc était noir.
Bien sûr qu’il l’était.
Mais dans le monde de mon enfance, avant d’être noir, blanc, kabyle, breton ou juif, il fallait surtout savoir une chose : est-ce qu’il savait jouer au ballon ?
Jean-Marc, lui, savait.
Et sacrément bien.
Thierry Amouyal
Hadera, Israël


