Le vide
L’image qui apparaît
Sur l’écran,
En noir et blanc,
est peu claire,
Plutôt floue.
L’orateur,
Professeur d’université suédois,
Nous pose la question
De savoir ce que cette image
Nous révèle.
Silence dans la salle.
Timides réponses,
Banales,
Fusent ici et là.
Deuxième question :
« Que ne voyez-vous pas ? »
Plus difficile, celle-là.
L’audience est en panne.
Comment savoir
Ce qu’on ne voit pas ?
Si déjà
On ne parvient pas à exprimer
Ce qu’on est censé voir.
Voyant notre désarroi,
il nous révèle
Que
L’image montre une
Place de quartier,
Anonyme.
Il s’avère que c’était, avant-guerre,
Le centre du quartier juif
D’une petite ville grecque.
Plus de commerces juifs.
Plus d’oratoires.
Plus de badauds portant
La kippa.
Plus de devantures
avec enseignes en hébreu.
Rien.
Toutes les villes d’Europe
Étaient naguère
Tissées de cette population,
De cette culture,
De cette substance
Qui y était intégrée
Depuis des siècles.
Aujourd’hui,
Subsiste le vide.
Non seulement la mort,
Mais l’absence.
Le silence laissé
Par ceux qui ne sont plus là.
C’est la Shoah
qui continue
A nous accompagner
Tous les jours.
Jacques Frojmovics
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Jacques Frojmovics, quelques lignes et tout un monde
Il lui suffit de quelques lignes. Un mot yiddish, un souvenir familial, une indignation, une absurdité de notre temps, et Jacques Frojmovics en fait un billet.
Depuis longtemps, il écrit ainsi : court, léger souvent, grave parfois, drôle presque toujours jusque dans la gravité. Une écriture à pas comptés, qui semble ne pas y toucher et touche pourtant juste.
Fils de survivants de la Shoah, engagé aujourd’hui dans la transmission de leur histoire auprès des jeunes générations, il sait mieux que beaucoup ce que les mots peuvent porter de mémoire. Mais il sait aussi qu’une mémoire vivante ne se récite pas : elle observe le présent, s’en amuse, s’en inquiète, le rappelle parfois à l’ordre.
Chez lui, un krekhts peut raconter le peuple juif, un Kaddish sauver une vie, et quelques lignes sur les réseaux sociaux devenir une leçon de dignité.
Habayta garde précieusement cette voix-là.
Le billet de Jacques Frojmovics : quelques lignes, chaque jour ou presque, pour sourire, se souvenir, s’agacer — et penser.
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