Interdire le voile aux femmes adultes au nom de leur émancipation ? Jean Mizrahi récuse cette contradiction. Sans nier ce que le voile peut charrier de domination, il distingue liberté des adultes, protection des mineures et combat contre l’islamisme politique. Et pose une question plus profonde : une société peut-elle défendre la liberté si elle ne sait plus la rendre désirable ?
À propos du voile en France
Je me suis gardé de commenter à chaud les déclarations stupides de plusieurs responsables du RN sur le voile. Je vais maintenant le faire, brièvement.
1. On n’obligera pas des adultes à s’habiller ou à ne pas s’habiller d’une certaine manière sans porter une atteinte considérable à leurs libertés individuelles. Une démocratie libérale n’a pas vocation à décider de la longueur des jupes, de la présence d’une kippa ou d’un foulard sur la tête. Des femmes voilées vivent d’ailleurs comme citoyennes à part entière dans des démocraties ou des sociétés très diverses (deux que je connais bien : Singapour et Israël, par exemple). Le problème n’est pas le vêtement. Il est celui de la liberté réelle de celle qui le porte.
2. Je n’ai personnellement guère de doute sur le fait que le voilement des femmes appartient historiquement à des systèmes de domination masculine, et cela ne concerne évidemment pas le seul islam, même si l'islam est actuellement bien plus sévère sur toutes ces questions. Dès lors, devant une femme voilée, la question de la pression familiale, sociale ou religieuse se pose toujours légitimement, même lorsqu’elle affirme avoir choisi librement son voile. Le consentement existe, mais il n’est jamais une notion aussi simple qu’on voudrait le croire. Toutes les sociétés connaissent la servitude volontaire.
3. La question devient tout autre lorsqu’il s’agit des mineures. Une enfant n’a pas à porter sur son corps les prescriptions religieuses ou sexuelles du monde adulte. L’école publique interdit déjà les signes religieux ostensibles. Il faut aller beaucoup plus loin dans la protection des jeunes filles contre les pressions familiales et communautaires, et sanctionner sévèrement les contraintes lorsqu’elles sont établies. Je me souviens d’une élève de seconde, très intelligente, mais manifestement cassée dans son essor d’adolescente par une famille extrêmement rigoriste. À peine sortie du lycée, elle se voilait. Ses camarades m’avaient expliqué combien cela lui pesait. Cette jeune fille aurait dû pouvoir prétendre à beaucoup plus. Une société qui a consacré tant d’efforts à l’émancipation des femmes ne peut détourner les yeux lorsque cette liberté est retirée aux plus jeunes. Toutes les femmes doivent bénéficier de cette émancipation, sans exception culturelle ou religieuse. A l'inverse, cela veut aussi dire qu'on doit traquer l'excès de sexualisation du corps des jeunes filles, qui est en réalité l'envers de la même pièce : le voile sexualise en mode négatif, les vêtements trop suggestifs sexualisent en mode positif, comme une photographie. Le rôle des parents et de la société est de protéger leurs enfants des deux excès.
4. Faire du voile des adultes l’ennemi principal est une erreur tactique et stratégique. On veut combattre un symptôme au lieu de combattre ce qui le produit. Cela ne m'étonne pas du RN, un mouvement politique sans réflexion approfondie. Le véritable adversaire est l’islamisme politique lorsqu’il cherche à organiser séparément une partie de la société, à imposer des normes religieuses à ceux qui ne les ont pas choisies et à faire reculer la liberté individuelle au profit de la communauté. C’est contre les organisations, financements, réseaux d’influence et entreprises d’endoctrinement qui poursuivent ce projet que l’État doit être beaucoup plus ferme. Le droit protège déjà les élèves contre les pressions religieuses et les tentatives d’endoctrinement à l’école. Cela ne suffit pas, il faut traquer les islamistes partout, sans pitié.
5. Enfin, aucune interdiction ne remplacera jamais la puissance de l’exemple. Les femmes se libèrent lorsqu’une autre vie leur paraît possible, désirable et accessible. La meilleure réponse à une société de contrôle religieux est une société libre, cultivée, prospère, sûre d’elle-même, et digne, où une jeune fille sait qu’elle peut étudier, travailler, aimer, vivre seule, choisir son destin et n’obéir à personne. La France fut longtemps assez sûre de son modèle pour attirer à elle ceux qui voulaient s’émanciper. Notre problème est peut-être aussi qu’elle ne l’est plus suffisamment aujourd’hui. Il faut commencer par travailler cet aspect.
Jean Mizrahi
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