Un portrait d’Anne Frank affublée d’un keffieh, accompagné des mots « Free Palestine » : ce détournement interroge l’appropriation de la mémoire juive. Michel Gad Wolkowicz propose une lecture psychanalytique de cette logique de substitution, où l’envie du legs de l’autre se conjugue au désir de l’effacer.
Ce vol d’histoire, d’ancêtre, de récit, de signifiant manifeste une compulsion de répétition, une logique mortifère : s’approprier les signes de l’autre tout en cherchant à l’effacer. Dans ce détournement se jouent le fantasme et la pulsion mimétique de destruction et de substitution.
Étayée sur une identité mortifiée, tentant de dissoudre une honte sous-jacente, cette logique nourrit une haine de la transmission. Celle-ci devient alors clonique, clanique : transmission de la haine. L’existant n’est que dans la destruction de l’autre, objet d’envie et de projection, à qui l’on prête une toute-puissance infinie d’être, qui ne peut être interprétée qu’en termes métonymiques d’avoir.
A-symbolisation : a-sémitisme !
Ce paradoxe, chez l’antisémite, de prêter une valeur d’absolu au Juif redouble un sentiment d’humiliation et donc une haine tout aussi absolue. Il lui prête, dans son imaginaire, d’être assis sur le trésor du Symbolique, constitutif de sa substance et de sa consistance singulières, et du secret de sa permanence.
Père-manence !
Michel-Gad Wolkowicz
Psychanalyste, professeur de psychopathologie dans les universités de Paris, Tel Aviv et Glasgow, Michel Gad Wolkowicz préside l’Association internationale ‘Schibboleth’ qui organise régulièrement des réflexions et des séminaires sur l’Actualité de Freud pour notre époque.



Un texte qui met en lumière une dimension particulièrement profonde et inquiétante de l’antisémitisme : non seulement la haine de l’autre, mais aussi la volonté de lui ravir son histoire, ses symboles, sa mémoire et jusqu’à sa place dans le récit collectif. Cette appropriation par substitution révèle une contradiction fondamentale : vouloir s’emparer de ce qui constitue l’identité de l’autre tout en cherchant à nier son existence. C’est bien là que la haine devient haine de la transmission, et que la mémoire elle-même devient un champ de bataille. La formule « A-symbolisation : a-sémitisme » mérite à elle seule réflexion.
Ce qui me choque dans cette représentation, c’est qu’elle ne se contente pas de détourner une figure historique : elle transforme la mémoire d’une enfant assassinée parce que juive en support d’un discours contemporain. Défendre la cause palestinienne n’exige ni l’appropriation de la souffrance juive ni l’effacement de son histoire. La mémoire des victimes de la Shoah mérite mieux que d’être instrumentalisée. On peut défendre une cause sans confisquer celle des autres.