Les derniers résultats de PISA confirment le recul des performances scolaires et révèlent, en France, un affaiblissement préoccupant de l’implication parentale. Pour Jean Mizrahi, la crise de l’école dit pourtant davantage que l’école : elle révèle une société qui réclame toujours plus de protection tout en consentant de moins en moins à la responsabilité, à l’effort et à la transmission. Une thèse volontairement dérangeante, qui mérite débat.
J’ai terminé hier un ouvrage assez fouillé qui propose une méthode et des solutions pour redresser notre instruction publique, et qui en chiffre le coût. J’ai évidemment attendu la publication de la dernière étude PISA avant d’en finaliser le texte, et j’en ai intégré les éléments les plus significatifs. Le texte du livre part aujourd’hui vers des éditeurs qui prendront certainement leur temps. S’ils sont trop lents, je finirai par le rendre public en open source, je ne cherche pas des revenus.
Pendant quelques jours, tout le monde va parler de cette affaire. Elle fait les gros titres des journaux de ce matin, les politiciens en tous genres y vont de leurs commentaires en expliquant que vous allez voir ce que vous allez voir, « qu’avec nous / moi ce sera différent », tel ce député socialiste qui explique que tout cela, c’est la faute de la droite, en oubliant au passage à quel point Jospin et Vallaud-Belkacem ont contribué à démolir notre instruction publique.
Et puis, dans quelques jours, on passera à autre chose. Et c’est cela qui dit tout du problème.
Je ne suis pas un enseignant de profession, même si j’ai animé pendant plusieurs années un séminaire de master à Dauphine quand j’étais nettement plus jeune. Mais j’ai enseigné récemment pendant trois ans dans le système public, et cela m’a éclairé. En parallèle, je continuais de superviser les affaires de mon groupe, dont j’ai néanmoins confié la marche au jour le jour à des managers qui me rendent compte aux actionnaires dont je suis, ce qui m’a libéré du temps. Ce champ de vision dual aura été un atout.
Je dirige des organisations privées depuis une grosse trentaine d’années, dont mon groupe depuis près de vingt ans. J’ai vu de près comment une organisation peut dérailler, et ce qu’il faut faire pour la remettre en route. Nous pouvons redresser notre « Éducation nationale », mais il faut pour cela accepter de changer de modèle et de se battre un peu. C’est ce que j’explique dans mon livre, et comment le faire.
Au-delà de ce qu’il faudrait faire concrètement pour améliorer les choses dans ce domaine , car c’est possible, il me semble qu’il nous faut avoir le courage de regarder la question sous un angle plus large.
Un des éléments les plus frappants qui ressort de la dernière étude PISA, et qui a été relevé par certains observateurs, est le désengagement croissant des parents vis-à-vis des études de leurs enfants. Je ne peux pas ne pas rapprocher cette information de la chute brutale de la natalité à laquelle nous assistons et de la déliquescence de notre économie. Je crois que ces phénomènes, aussi différents soient-ils en apparence, renvoient à un même problème collectif.
Certes, la France n’est pas à l’écart d’un mouvement qui touche une grande partie des pays de l’OCDE, et on peut probablement incriminer l’irruption du smartphone dans la jeunesse pour expliquer une partie de l’effondrement de l’attention et des performances scolaires. Mais le smartphone des gamins n’explique pas pourquoi des parents suivent moins la scolarité de leurs enfants. Il n’explique pas non plus pourquoi une société hésite de plus en plus à faire des enfants, supporte de moins en moins d’avoir des devoirs, accepte de moins en moins le risque et semble attendre toujours davantage de la collectivité qu’elle la protège contre tout.
Voyons-y plutôt, au moins pour partie, l’effet d’une société qui a pris l’habitude d’être maternée par un État-nounou et qui finit par considérer la prise en charge comme l’état normal des choses. Santé, chômage, vieillesse, logement, énergie, éducation, accidents de la vie : les Français s’imaginent que la puissance publique doit les protéger de tout. En une prolifération de lois, de normes et de règlements explique à chacun ce qu’il doit faire, comment il doit le faire et parfois jusqu’à la manière dont il doit penser le problème. À force d’organiser la “protection” des individus dans les moindres détails, les politiciens ont fini par leur retirer une partie du sentiment qu’ils sont responsables de ce qui leur arrive, mais surtout de ce qu’ils doivent aux autres, à commencer par leurs propres enfants.
C’est là, me semble-t-il, que se trouve le cœur du sujet. Une société ne peut pas durablement fonctionner si chacun réclame ses droits à la collectivité mais considère ses propres devoirs comme facultatifs. Élever un enfant est une responsabilité. L’instruire ne relève pas seulement du professeur ou du ministre de l’Éducation nationale. L’éduquer encore plus. Travailler, transmettre, épargner, entreprendre, prendre soin des plus faibles, aider ses enfants à grandir, accepter parfois de différer une satisfaction ou de prendre un risque font partie de ce qui permet à une société de tenir debout. L’État peut aider, compenser, protéger lorsque c’est nécessaire. Il ne peut pas se substituer indéfiniment aux individus sans produire, à terme, de l’impuissance.
Notre crise scolaire devient alors beaucoup plus compréhensible. Nous avons longtemps fait comme si l’école devait tout réparer : les carences éducatives, les fractures familiales, les inégalités sociales, les difficultés psychologiques, les handicaps, les problèmes de comportement, parfois même l’absence de travail personnel. Nous avons chargé l’école de missions toujours plus nombreuses, tout en hésitant de plus en plus à exiger des élèves qu’ils travaillent, des parents qu’ils assument leur rôle, des enseignants qu’ils rendent des comptes et de l’institution qu’elle reconnaisse ses échecs. C’est une immense machine de dilution des responsabilités. À la fin, tout le monde est responsable, donc plus personne ne l’est.
La natalité me paraît relever d’une logique voisine. Faire des enfants implique d’accepter une part considérable d’incertitude, de contrainte, de dépense, d’engagement et de renoncement. Avec quatre enfants et un beau-fils, je sais de quoi je parle. Je ne prétends évidemment pas réduire la chute de la natalité à une seule cause, ce serait absurde. Mais il faut au moins se demander ce que signifie une société qui devient à la fois plus riche que ne l’étaient les générations précédentes, plus protégée, plus médicalisée, plus assistée par la puissance publique, et qui pourtant éprouve une difficulté croissante à se projeter dans l’avenir au point de ne plus renouveler ses générations. Il y a là quelque chose qui dépasse très largement les allocations familiales ou le prix des crèches, même si ces accompagnements sont importants. C’est peut-être une crise de confiance, c’est surtout une crise du consentement à la responsabilité.
L’affaire des retraites me paraît être le symbole extrême de cette dérive vers l’irresponsabilité collective. Nous refusons de regarder une réalité pourtant arithmétique : les plus âgés, dont je suis, prélèvent une part devenue considérable de la richesse nationale, alors que le nombre relatif d’actifs diminue. Nous avons transformé en acquis intangible ce qui avait été conçu dans un contexte démographique totalement différent. Et plutôt que d’accepter de répartir équitablement l’effort entre les générations, chacun s’efforce de préserver son bout de gras.
Plus largement, l’idée même que l’on puisse cesser presque entièrement de contribuer à la vie économique et sociale pendant vingt ou trente années simplement parce qu’un âge administratif a été atteint mérite d’être interrogée. Bien entendu, tout le monde n’a ni la même santé, ni le même métier, ni les mêmes capacités. Il ne s’agit pas d’envoyer un maçon de 75 ans sur un échafaudage. Mais une société vieillissante ne peut pas considérer que des millions de personnes expérimentées deviennent soudainement étrangères à l’effort collectif dès qu’elles franchissent une frontière d’âge. Là encore, nous avons organisé un système qui transforme progressivement une responsabilité partagée en créance sur les générations suivantes.
Je vois donc dans l’effondrement scolaire, la crise démographique, notre incapacité à maîtriser la dépense publique et notre difficulté à réformer les retraites des manifestations différentes d’un même phénomène : les Français veulent conserver les bénéfices d’une société libre sans accepter les responsabilités qu’implique la liberté. Nous voulons la sécurité sans le risque, les droits sans les devoirs, la solidarité sans la contribution, l’école sans l’effort, la prospérité sans le travail, et même l’avenir sans les enfants.
Une transformation de notre instruction publique est nécessaire, mais aucune réforme de « l’Éducation nationale » ne suffira totalement si nous ne touchons pas à l’essentiel : notre attitude face à la société.
On peut rétablir des programmes exigeants, mieux former et mieux payer les professeurs, remettre de l’ordre dans les classes, différencier les parcours, consacrer davantage d’argent à la petite enfance et au soutien des élèves en difficulté. Il faut le faire. Mais une école ne peut être durablement meilleure que la société qui l’entoure. Si les adultes renoncent à transmettre, à exiger, à prendre des risques et à assumer les conséquences de leurs choix, il serait étrange d’attendre de leurs enfants qu’ils deviennent spontanément plus travailleurs, plus persévérants et plus responsables qu’eux.
La France doit retrouver l’air du large. Cela signifie rendre aux individus davantage de liberté, mais aussi davantage de responsabilité. Cela signifie accepter que tout ne soit pas garanti, que tout échec ne puisse être imputé à l’État, que certaines décisions aient des conséquences et que chaque génération ait des obligations envers celle qui la suit.
À défaut, nous continuerons à administrer notre déclin, avec de très bons dispositifs, de très belles normes et d’excellentes raisons de ne rien changer. Et, tous les trois ans, à la publication du prochain PISA, nous feindrons une nouvelle fois de découvrir que nos enfants savent un peu moins lire, compter et raisonner que les précédents. Parce que nous sommes comme eux.


