Le Likoud arrive en tête, mais l’équation gouvernementale demeure entière. Entre impératifs de sécurité, fractures autour de Benjamin Netanyahou et progression des formations arabes, Richard Prasquier examine les voies étroites de l’après-scrutin et le risque d’une nouvelle impasse.
Note de la rédaction — Cette chronique a été rédigée alors que le dépouillement était encore partiel. Les résultats publiés le 30 octobre donnent désormais 27 sièges au Likoud, 21 à Yashar et 19 aux formations arabes. Le bloc de Benjamin Netanyahou compte 53 sièges, sans atteindre la majorité de 61. La remise officielle des résultats au président est prévue le 4 novembre. Nous conservons ici l’analyse de l’auteur dans sa temporalité de rédaction.
À l’heure où j’écris cette chronique, nous ne connaissons que 85 % des résultats des élections pour la 26e Knesset et les résultats officiels ne seront délivrés que le 4 novembre. La majeure partie des 15 % qui restent, ce sont les votes à double enveloppe, qui nécessitent une procédure de contrôle particulière et qu’on évalue à 450 000. Ce ne sont pas les quelque 5 000 électeurs des familles de diplomates et d’envoyés d’organisations israéliennes à l’étranger, mais les Israéliens qui habitent le pays, puisque, faut-il le rappeler, le vote par procuration n’y existe pas, mais ne peuvent pas se déplacer : personnes hospitalisées, handicapés, détenus et surtout les soldats.
Par rapport au reste de la population, les doubles enveloppes ont voté en 2022 plus souvent pour la droite nationaliste et moins souvent pour les ultra-orthodoxes. Leur vote ne devrait modifier les résultats qu’à la marge. De même, les jeux semblent faits pour les deux nouveaux partis qui pouvaient espérer franchir la barre électorale : celui des Réservistes et celui d’Amha, du général Ofer Winter. Celui-ci, dont les opinions sont proches du Parti national religieux de Smotrich, mais qui était considéré comme moins fiable que ce dernier dans son soutien éventuel à Netanyahou, a subi des attaques virulentes de la part du Likoud et s’est progressivement affaissé au cours du dernier mois.
Voter pour un petit parti était un pari : si celui-ci dépasse le seuil de 3,25 %, il obtient quatre députés et peut jouer un rôle charnière, mais s’il est au-dessous de ce seuil, les voix de l’électeur sont perdues et bénéficient indirectement aux partis les plus importants, éventuellement très éloignés de ses préférences. Ce seuil a joué un rôle déterminant dans les élections de 2022 : le parti arabe Balad, qui avait fait le choix du cavalier seul, et le Meretz d’extrême gauche, qui n’avait pas pu fusionner avec les travaillistes, étaient juste en dessous de 3,25 %. La neutralisation de leurs votes a mécaniquement amplifié les voix des partis les plus importants et a assuré à la coalition de Netanyahou une majorité sûre tout au long de la législature.
Comme Luiz Inácio Lula da Silva, qui n’est pas — c’est un euphémisme — l’un de ses amis et qui a été réélu le 25 octobre pour la quatrième fois président du Brésil, à la surprise des experts, Bibi est un insubmersible.
Il est le vainqueur de ce scrutin, puisque le Likoud, à qui les sondages, pas très fiables au demeurant en Israël, prévoyaient en moyenne 23 sièges, devrait en obtenir au moins 26, dépassant largement Yashar de Gadi Eizenkot, projeté à 21. Pour la petite histoire, le siège 26 du Likoud a été attribué à un ancien député travailliste converti à une vision politique très sécuritaire.
La victoire une fois obtenue, il n’est pas rare dans l’histoire des démocraties qu’on se débarrasse de celui qui a dirigé le pays pendant la guerre. Clemenceau démissionne début 1920 de la présidence du Conseil parce qu’il n’a pas été élu président de la République par l’Assemblée nationale et Churchill est écrasé dans les urnes par les travaillistes moins de trois mois après la capitulation de l’Allemagne.
En Israël, une avalanche de critiques, dont certaines documentées et récentes, a accablé le Premier ministre pour ses erreurs de prévoyance, son action — et son inaction — le 7 octobre, pour les clivages dans la société dont il est responsable et pour son refus d’enquête indépendante, sans parler de celles qui pointent son machiavélisme politique et ses alliances choquantes.
Mais la France en 1919 et l’Angleterre en 1945 étaient désormais des pays en paix. Israël en 2026 ne l’est pas. Ses adversaires disent souvent que Netanyahou ne survit que grâce à la guerre. Mais la plupart admettent que la capacité de nuisance des ennemis d’Israël, si elle a été fortement entamée, est loin d’avoir été oblitérée : Hamas, Hezbollah, Houthis et surtout l’Iran restent acharnés à sa destruction et beaucoup d’illusions ont volé en éclats le 7 octobre 2023, notamment celles de l’usage pacifié des transferts d’argent à Gaza par l’intermédiaire du Qatar…
La guerre continue et, comme disaient les Américains, on ne change pas de chevaux au milieu de la rivière. D’autant que Netanyahou rassure, il a de l’expérience et puis il y a Trump, aussi foutraque qu’indispensable à Israël, qui a appelé à voter pour lui…
Les hésitants du dernier moment représentent, dit-on, 15 % des électeurs, et ce sont probablement ces arguments qui en ont convaincu beaucoup de ne pas prendre le risque de voter pour Gadi Eizenkot, en pensant que celui-ci, parce qu’il ressemble beaucoup à l’Israélien moyen et donc à eux-mêmes, ne ferait pas le poids dans la cage aux fauves de la diplomatie internationale. La mauvaise image de Netanyahou en Occident a pu apparaître paradoxalement à certains électeurs de dernière minute comme une garantie que lui, au moins, ne se laisserait pas manipuler par de belles promesses et brader la sûreté d’Israël.
Depuis le 7 octobre, ces impératifs de sécurité et la méfiance envers les envolées pacifistes font dans la société israélienne un large consensus. Il pourrait — il devrait — se refléter dans la constitution d’une coalition ayant une large majorité à la Knesset, mais il y a la personne de Netanyahou : certains l’adorent, d’autres l’abhorrent.
Moins que jamais aujourd’hui, avec un Likoud aux députés fidèles d’où ont été purgés la plupart de ceux qui ne dépendaient pas de lui, il n’acceptera de se mettre en retrait du jeu, et c’est très probablement à lui que le président va donner la tâche d’essayer de former une coalition. On sait que Herzog plaide pour une alliance écartant les extrêmes.
Il y aura à la 26e Knesset deux partis avec une douzaine de députés : le Beyachad (« Ensemble ») de Bennett et Lapid et la Liste unie arabe, et il y aura sept partis avec environ sept députés : le Raam arabe, les ultra-orthodoxes, le Shas, les partis sionistes religieux de Ben Gvir et de Smotrich, qui se sont scindés après avoir été regroupés en 2022 sous les auspices de Netanyahou, le Meretz de Yair Golan et Israël Beitenou d’Avigdor Liberman.
À noter que, malgré leur poids croissant dans la démographie israélienne, les partis strictement religieux auront probablement moins de députés que dans la précédente législature — on dit que la participation des électeurs ultra-orthodoxes de Yahdout Hatora a baissé en représailles de la tiédeur du gouvernement à accorder l’exemption du service militaire. À noter aussi que les sionistes religieux n’ont pas augmenté autant qu’on le pensait, mais cela pourrait changer après les décomptes des votes de l’armée.
Les partis arabes n’ont pas répété les erreurs de 2022 et, avec 19 députés, ils vont obtenir leur meilleur score depuis qu’Israël existe. Aujourd’hui, contrairement à la génération précédente, une proportion très faible de la population arabe vote pour les partis sionistes israéliens classiques et la participation électorale a été inhabituellement élevée. À peu de chose près, le pourcentage des partis arabes représentera celui de la population arabe en Israël.
Les déclarations alarmées de Benjamin Netanyahou le jour même du scrutin sur l’afflux des Arabes vers les urnes, réitérant celles qu’il avait lancées dans les élections de 2015, ont peut-être eu un effet, mais elles montrent que, malgré l’intégration d’une grande partie de la population arabophone dans la société israélienne — Yoseph Haddad, Arabe chrétien, volontaire dans l’armée, héros militaire et activiste pro-israélien célèbre sur les réseaux sociaux, était le numéro deux de la liste d’Ofer Winter —, les méfiances restent grandes et les déclarations de certains dirigeants arabes sont considérées comme problématiques. C’est pourquoi une Knesset dont les partis arabes seraient les faiseurs de rois relève du fantasme.
En dehors du Meretz, les partis ont déclaré refuser la participation des partis arabes au gouvernement. Il n’en reste pas moins qu’un soutien indirect pourrait être recherché avec le Raam, et Mansour Abbas, qui avait apporté son soutien en 2021 au gouvernement Bennett, a été sollicité, et pas uniquement par les partis opposés à Netanyahou. Celui-ci pourrait, lui aussi, malgré l’hostilité de ses alliés sionistes religieux, chercher à obtenir un soutien indirect en échange d’allocations massives dans les villes arabes d’Israël.
Reste la possibilité théorique qu’une majorité parlementaire élise un nouveau président de la Knesset, maître de l’agenda, et procède au vote de lois qui déferaient celles qui ont été votées par la législature précédente. Car Israël, rappelons-le, est une démocratie parlementaire.
Situation ubuesque, puisqu’en même temps le gouvernement de Benjamin Netanyahou pourrait gouverner pendant toute la phase intérimaire, qui peut durer quatre mois et, en cas d’échec de constitution de coalition, trois mois supplémentaires pour organiser de nouvelles élections.
Sept mois pendant lesquels tout pourrait survenir, car un gouvernement intérimaire n’est pas seulement un gouvernement qui gère les affaires courantes…
Une longue saga électorale risque de recommencer. Il faut espérer que la raison va prévaloir et que les désirs profonds de l’immense majorité du peuple israélien seront bien pris en compte.
Richard Prasquier
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