Dans un troquet, au troisième café, une femme enlace l’homme qu’elle aime. Quelques secondes à peine. Patrice Gree regarde — et se souvient que le toucher sait parfois dire ce que les mots ne savent plus.
Ce matin, au troisième café dans mon troquet habituel, j’ai assisté à une très belle scène qui, coïncidence étonnante, illustrait à la perfection l’entretien de Claire Marin lu dans Libé ce week-end.
Assis à l’intérieur de la brasserie, à trois pas de moi, un homme d’une petite cinquantaine d’années lisait son journal. À la typo, je crus reconnaître Le Monde. C’était un habitué discret, assez élégant, qui tranchait sur la bruyante bande à Marcel, retraités en short et tongs, jamais avares d’une blague à deux balles pour emporter l’enthousiasme de la salle.
Sa discrétion, à laquelle s’ajoutait une douceur toute orientale lorsqu’il nous souriait, en imposait aux gros bourrins que, sous l’effet bande et en l’absence de nos compagnes, nous adorions devenir deux heures tous les matins ! Personne ne connaissait son nom, mais nous savions, par Francis dit Œil-de-Lynx, dit le taulier, dit le Cantalou, qu’il était iranien.
Au regard des tragédies qui s’accumulaient sur son pays, ça m’en imposait encore plus.
Concentré sur sa lecture, dos à la vitre, il ne vit pas arriver sa femme. Nous la connaissions tous. Chaque matin, devant la terrasse de chez Francis, elle promenait son affreux petit toutou blanc neige que tous, en lui faisant un joli commentaire, trouvions absolument ravissant.
Très belle, elle nous gratifiait alors d’un sourire éclatant où une pointe d’ironie, pour des raisons inconnues de nous, trouvait une place royale. Les gros bourrins, heureux et mal à l’aise, sous le charme de la belle Iranienne, rentraient un instant dans leur coquille.
Je l’observais s’introduire dans le troquet de l’île et se diriger vers son compagnon. À quelques centimètres de lui, elle glissa en silence un bras, puis l’autre, autour de son cou.
Tandis qu’elle posait délicatement son visage sur l’épaule de l’homme aimé, ses bras poursuivaient leur chemin sinueux sur le torse de l’homme, qui s’abandonna pudiquement à cette incroyable douceur.
Pendant les quelques secondes où ils se regardèrent sans rien dire, le temps suspendit son vol !
Je ne suis pas près d’oublier cette scène d’une tendresse touchante chez un homme et une femme mariés depuis longtemps, d’après le Cantalou.
C’est fou, la puissance du toucher.
Il y a des caresses masculines qui prennent le corps de l’autre. Et d’autres qui ne te le prennent pas, mais qui te le rendent.
S’abandonner à la caresse de l’autre, avant d’être une intarissable source de plaisir, c’est lui offrir en cadeau la confiance.
Quand tu es issu d’une famille pas tactile du tout et encore moins parlante, il te faut parcourir, à ton allure de traîne-patins et en râlant aux premiers cailloux contre lesquels tu butes, un certain nombre de kilomètres de vie avant d’entrevoir et de franchir la barrière imaginaire qui te sépare des autres…
Et si tu y arrives, alors là, mon gars, tu prends conscience d’avoir atteint ton point d’orgue au sommet de toi-même !
Si la parole répare, les caresses acceptées, elles, effacent.
Cet entretien de Claire Marin rappelle le sort habituel des évidences : l’oubli ! On a oublié, dans ce monde d’écrans, l’importance du corps dans nos relations aux autres.
Le toucher dit ce que les mots parfois ne peuvent dire.


