À Knightsbridge, un couple fraîchement millionnaire engage un majordome impeccable. Tout va parfaitement — jusqu’au jour où les Cohen annoncent qu’ils viendront avec les Strudel. Michel Deroover en tire une leçon délicieuse : on peut changer de maison, de décor et de monde social ; certains signes, eux, continuent obstinément de nous raconter.
Un majordome irréprochable, un manoir de Knightsbridge, et une pâtisserie prise pour une famille. La blague dit en une réplique ce que l’assimilation ne parvient jamais tout à fait à faire taire.
Pour mon ami Laurent Gross, qui m’a raconté cette blague.
La blague
Un couple juif de Londres gagne vingt millions de livres à la loterie.
En trois mois, tout est réglé. Ils achètent un manoir à Knightsbridge, avec une grille en fer forgé, un escalier de marbre et une salle à manger dont Sarah dit qu’elle est un peu grande pour deux, mais enfin. Ils y installent tout ce que l’argent permet d’installer : des tapis qu’on n’ose pas fouler, des tableaux dont ils ne connaissent pas les peintres, une argenterie qui exige un service à elle seule.
Il manquait encore quelque chose. Une agence très exclusive de Mayfair leur trouve le majordome idéal : redingote impeccable, références chez un vicomte, un accent qui semble avoir été repassé le matin même. Il s’appelle Higgins. Il ne sourit jamais tout à fait, mais il incline la tête d’une façon qui vaut mieux qu’un sourire. Ils l’engagent le jour même.
Le lendemain de son arrivée, ils lui demandent de dresser la table de la salle à manger pour quatre : ils ont invité les Cohen à dîner. Puis ils sortent faire quelques courses — un fauteuil, deux ou trois choses.
À leur retour, la table est mise pour six.
Perplexes, ils appellent le majordome. Ils lui avaient expressément demandé quatre couverts. Pourquoi six ?
Higgins incline la tête :
— Les Cohen ont téléphoné, Madame. Ils viennent avec les Strudel.
Lecture traditionnelle
La blague appartient au corpus de l’assimilation, et plus précisément à ce moment délicat où un Juif fraîchement enrichi engage quelqu’un dont le métier consiste à savoir se tenir mieux que lui. Le comique ne vient pas du majordome : il vient du décalage entre deux mondes qui se tiennent désormais dans la même salle à manger.
Le vrai ressort est un ressort de langue. Le majordome entend un mot qu’il ne connaît pas, dans une phrase où il attend un nom de famille. Cohen est un nom, Strudel en devient un. Sa logique est irréprochable — c’est même toute sa compétence : dans son monde, on annonce des personnes, pas des pâtisseries. Il ne commet aucune faute de service. Il commet une faute de monde.
Et cette faute dit exactement ce que le couple espérait ne plus avoir à dire. On peut acheter Knightsbridge, l’argenterie, la redingote et les références du vicomte. On n’achète pas le fait que les invités, eux, apportent le dessert — geste de la table familiale, de la cuisine d’immigration, de la maison où l’on ne vient jamais les mains vides. Le strudel arrive dans le manoir comme un morceau d’ancien monde dans une salle à manger neuve, et il faut un Anglais pour le prendre au sérieux, c’est-à-dire pour lui donner un nom propre et une chaise.
La sagesse de la blague est là, discrète : la tradition n’est pas ce qu’on décide de garder, c’est ce qui revient dans les détails dont on ne pensait même pas qu’ils parlaient de nous.
Lecture psychanalytique
Freud rangerait cette histoire du côté des mots d’esprit qui jouent sur le glissement d’un mot d’un registre à un autre — le déplacement. Un signifiant change de place, et tout le reste se réorganise autour de lui : puisque Strudel occupe la position d’un nom de famille, deux couverts s’ajoutent, une chaise est tirée, la table entière obéit à un malentendu.
C’est ce que Lacan appelle la primauté du signifiant. Le majordome n’entend pas un gâteau, il entend une position dans la phrase. Il traite un mot comme un nom propre, et cela suffit : le nom propre n’a pas besoin de signification, il suffit qu’il nomme. Ce que la blague met à nu, c’est que le sens ne vient pas du mot mais de la place que le mot occupe pour celui qui écoute. Le majordome dresse la table conformément à la lettre, non conformément au sens — et il a raison, techniquement, comme les patients qui répondent exactement à ce qu’on leur a demandé.
Il y a un second mouvement, plus intéressant. Le couple s’est construit un décor pour ne plus être ce qu’il était : le manoir, les tableaux anonymes, l’Anglais qui sait. C’est une opération d’idéal du moi, et elle est coûteuse. Or ce qui revient n’est pas une grande scène du passé, c’est un dessert. Le refoulé ne revient jamais avec des trompettes ; il revient par un détail que personne n’avait pensé à surveiller, et il revient dans la bouche de celui qu’on avait engagé précisément pour garantir les apparences.
Le majordome, ici, occupe une position d’analyste involontaire. Il ne comprend pas, et c’est parce qu’il ne comprend pas qu’il révèle. Il répète littéralement ce qu’on lui a dit, et cette littéralité fait entendre au couple ce qu’ils n’avaient pas envie de savoir : que les Cohen viennent avec le strudel, et qu’eux-mêmes, à vingt millions de livres près, sont toujours des gens chez qui l’on apporte le dessert.
« Fais-toi un maître, acquiers un compagnon d’étude, et juge tout homme favorablement. »
— Pirkei Avot (Les Maximes des Pères), traité de la Mishna, chapitre 1, mishna 6, attribué à Yehoshua ben Perahya
Cette formule sera commentée dans un prochain billet.
Michel Deroover
Initialement publié dans Le divan Juif
Publié dans HaBayta avec l’aimable autorisation de l’auteur
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