Aux États-Unis, plusieurs États veulent replacer les Dix Commandements dans les écoles publiques. Derrière les Tables de la Loi se joue pourtant bien davantage qu’une querelle sur la place de la religion : qui définit la morale commune dans une société de plus en plus diverse ? Du Sinaï au Texas, Francis Moritz interroge cette singulière résurrection américaine de Moïse.
Du Sinaï au Texas, Moïse père fondateur américain par procuration
Moïse fait un retour inattendu dans les écoles américaines. Et ce ne sont pas les Juifs qui l’y ramènent.
Au Texas, des élus et des mouvements chrétiens conservateurs veulent voir les Dix Commandements affichés dans les salles de classe des écoles publiques. D’autres États du Sud suivent des voies comparables.
L’affaire pourrait sembler anecdotique : quelques lignes de la Bible accrochées à un mur. Elle ne l’est pas. Derrière les Tables de la Loi se joue une bataille très contemporaine : qui doit définir la morale commune dans une Amérique de plus en plus diverse ?
Les Dix Commandements sont-ils un texte religieux, un héritage historique, un code moral universel ? Et lorsqu’un État décide de les placer quotidiennement sous les yeux des enfants, que leur dit-il exactement ?
Le débat commence là : entre la morale que l’État peut transmettre et la croyance qu’il ne devrait pas avoir à choisir.
Dieu n’a jamais vraiment quitté l’Amérique
Un regard français peut facilement conduire au contresens.
Le Premier Amendement interdit à l’État américain d’établir une religion et protège simultanément son libre exercice. Mais cette séparation n’a jamais signifié l’effacement de Dieu de l’espace public.
La référence divine demeure dans les discours présidentiels, le serment d’allégeance ou la devise nationale, In God We Trust. Elle participe de cette « religion civique américaine » qui associe Dieu, nation et destinée sans imposer nécessairement l’adhésion à une Église.
L’école constitue cependant un territoire plus sensible. Lorsqu’un élève prie volontairement, il exerce sa liberté religieuse. Lorsque l’enseignant conduit la prière ou que l’État impose un texte sacré, l’institution entre elle-même dans la scène religieuse.
Une Amérique coupée presque exactement en deux
Les Américains semblent eux-mêmes percevoir cette frontière.
Une enquête du Pew Research Center réalisée en avril 2026 montre que 78 % des adultes acceptent que des élèves puissent prier volontairement dans des groupes dirigés par eux-mêmes. 57 % approuvent qu’un entraîneur puisse conduire son équipe dans une prière.
Mais l’adhésion diminue lorsque l’autorité scolaire intervient directement : 46 % approuvent une prière conduite par l’enseignant, contre 53 % qui s’y opposent.
Sur les Dix Commandements, la division est presque parfaite : 50 % approuvent leur affichage dans les salles de classe, 48 % le refusent.
Quant à la contrainte, elle reste très minoritaire : seuls 8 % souhaitent qu’un élève soit obligé de participer à une prière conduite par son enseignant.
L’Amérique accepte donc largement la religion lorsqu’elle relève du choix individuel. Elle devient beaucoup plus hésitante lorsque l’institution s’en empare.
Les Dix Commandements parlent-ils vraiment à tout le monde ?
Certains commandements paraissent universels : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas porter de faux témoignage. Une société laïque peut évidemment les faire siens.
Mais le Décalogue demande aussi de reconnaître Dieu, de ne pas adorer d’autres dieux et de sanctifier le sabbat.
Nous ne sommes plus seulement dans la morale civique.
À qui s’adresse alors le texte accroché au mur ? Au chrétien ? Au juif ? Au musulman ? À l’hindou ? À celui qui ne croit en aucun Dieu ?
Dire « Tu ne voleras pas » peut constituer une règle commune. Dire « Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face » suppose déjà une relation à Dieu.
Si l’objectif est uniquement de transmettre une morale commune, le choix du Décalogue n’est donc pas neutre.
Moïse, père fondateur par procuration
Il y a dans cette affaire une ironie historique.
Les Dix Commandements appartiennent d’abord à la Bible hébraïque. Ils sont donnés à Moïse dans le cadre de l’alliance entre Dieu et Israël, avant d’être repris par le christianisme et de devenir l’un des grands textes moraux de la civilisation occidentale.
Or les Juifs représentent moins de 1 % de la population adulte du Texas.
Ce sont principalement des chrétiens qui réclament aujourd’hui la présence des Tables dans les écoles, en considérant le Décalogue comme l’une des sources de la morale et du droit américains.
Moïse devient ainsi père fondateur américain par procuration.
Ce n’est pas une judaïsation du Texas : c’est l’intégration d’un texte fondateur du judaïsme dans une certaine représentation chrétienne de l’histoire américaine.
Et Noé dans tout cela ?
La tradition juive introduit pourtant une distinction qui éclaire singulièrement le débat.
À côté des obligations propres au peuple d’Israël, le judaïsme rabbinique a développé la notion des sept lois noachides, attribuées symboliquement aux descendants de Noé, donc à l’humanité entière.
Elles constituent un socle moral minimal : interdiction notamment du meurtre, du vol, de l’idolâtrie et du blasphème, certaines interdictions sexuelles, prohibition d’une forme particulière de cruauté envers l’animal et obligation d’établir une justice.
Le judaïsme distingue ainsi les obligations particulières d’Israël d’un ensemble de principes destinés à tous les hommes.
Il ne s’agit évidemment pas de proposer les lois noachides à la place du Décalogue dans les écoles américaines. Elles proviennent, elles aussi, d’une tradition religieuse.
Mais elles posent une question intéressante : lorsqu’une société pluraliste recherche une morale commune, doit-elle choisir le texte d’une alliance religieuse particulière ou les principes minimaux que chacun peut partager ?
Pourquoi le Texas ?
C’est la question à 10 000 dollars.
Le Texas compte près de 32 millions d’habitants et n’a plus grand-chose d’une société culturellement homogène. Houston, Dallas, Austin ou San Antonio sont cosmopolites. La population hispanique a profondément transformé l’État, les populations asiatiques progressent et plus du quart des adultes texans déclarent n’appartenir à aucune religion.
Pourquoi vouloir, précisément dans ce Texas-là, inscrire le Décalogue sur les murs de l’école publique ?
L’histoire fournit une première réponse. Le Texas appartient au Bible Belt, où le protestantisme évangélique a profondément marqué la société et la politique.
S’y ajoutent la puissance de la droite chrétienne, une majorité républicaine solidement installée dans les institutions de l’État et un contexte judiciaire devenu plus favorable à la présence de références religieuses dans l’espace public.
Le Texas devient ainsi un laboratoire : on n’y défend plus seulement une tradition, on y teste les nouvelles limites constitutionnelles entre religion et puissance publique.
Et si le Texas changeait justement trop vite ?
Une autre hypothèse mérite pourtant d’être posée.
Et si cette réaffirmation religieuse n’était pas seulement l’héritage du vieux Texas, mais aussi une réaction à la naissance du nouveau ?
L’État devient plus urbain, plus divers et plus pluraliste. Les appartenances religieuses évoluent. Ce qui paraissait autrefois culturellement évident ne l’est plus nécessairement.
Une culture dominante n’a guère besoin de proclamer ses valeurs lorsqu’elles sont largement partagées. Elle peut, en revanche, vouloir les inscrire dans la loi lorsqu’elle craint qu’elles cessent de l’être.
L’hypothèse demande à être maniée avec prudence, mais elle éclaire le paradoxe : la diversification de la société peut elle-même provoquer une réaffirmation de l’identité que certains pensent menacée.
Les Dix Commandements deviennent alors autant un marqueur culturel qu’une profession de foi.
Un État moral ou un État moraliste ?
Toute société transmet certaines valeurs.
L’État interdit le meurtre et le vol, protège la propriété, sanctionne certains mensonges et enseigne le respect d’autrui. Aucun système juridique n’est totalement neutre sur le bien et le mal.
Mais il existe une différence entre un État moral et un État moraliste.
Le premier affirme les règles nécessaires à la vie commune.
Le second commence à déterminer non seulement ce qui est permis ou interdit, mais au nom de quelle conception supérieure du bien ces règles doivent être respectées.
Dire à un enfant qu’il ne doit pas voler parce qu’une société ne peut fonctionner si chacun s’empare du bien d’autrui relève de l’éducation civique.
Lui présenter « Tu ne voleras point » comme un commandement divin aboutit à la même règle de comportement, mais pas à la même source d’autorité.
La question n’est donc plus seulement : quelles valeurs voulons-nous transmettre ?
Elle devient : qui leur donne leur autorité ?
La théocratie ? Le mot va trop loin
Parler de théocratie serait excessif.
Les États-Unis ne sont pas gouvernés par un clergé. Aucune Église officielle n’a été instituée. La Constitution demeure la norme suprême et les tribunaux continuent d’arbitrer les conflits entre pouvoir politique et liberté religieuse.
Une affiche ne fait pas une théocratie. Une prière non plus.
La question est plus subtile : un État peut-il devenir progressivement plus confessionnel sans jamais devenir théocratique ?
L’accumulation d’affichages religieux, de prières ou d’enseignements bibliques peut déplacer peu à peu la frontière entre une religion que l’État protège et une religion que l’État privilégie.
C’est cette frontière qu’il faut observer.
L’exception peut-elle devenir la règle ?
Pour l’instant, le Texas n’est pas l’Amérique.
L’opinion nationale reste presque également divisée sur l’affichage du Décalogue et beaucoup plus favorable à une pratique religieuse volontaire qu’à son organisation par l’autorité scolaire.
Mais le Texas n’est plus tout à fait seul. D’autres États montrent que l’exception commence à faire école.
Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas de savoir si les enfants américains apprendront que Moïse descendit du Sinaï avec les Tables de la Loi.
Il est de comprendre pourquoi l’État tient aujourd’hui à les placer devant eux.
S’agit-il de rappeler un héritage historique ? De retrouver un socle moral dans une société fragmentée ? De réaffirmer une identité chrétienne confrontée aux transformations de l’Amérique ? Ou commence-t-on à considérer qu’il appartient à l’État de choisir les références religieuses susceptibles de fonder la morale collective ?
Reste alors une question, peut-être plus importante que toutes les autres :
Pour vivre ensemble, les citoyens doivent-ils partager les mêmes règles — ou également croire à la même source de ces règles ?


