Tandis que plusieurs États du Moyen-Orient ont interdit les Frères musulmans, les démocraties européennes peinent à définir une réponse à leurs stratégies d’influence. En Belgique, la Sûreté de l’État documente depuis des années les réseaux et les ambitions du mouvement. Pour Sébastien Xhayet, le paradoxe est saisissant : une Europe qui a fait de la liberté de conscience et de la séparation du religieux et du politique des principes fondamentaux semble parfois hésiter à les défendre. Une charge contre l’entrisme islamiste, les accommodements institutionnels et les aveuglements volontaires.
HABAYTA
Les Frères musulmans ont trouvé leur terre promise : la naïveté européenne
Sébastien Xhayet | Une Voix
Chapô — Tandis que plusieurs États du Moyen-Orient ont interdit les Frères musulmans, les démocraties européennes peinent à définir une réponse à leurs stratégies d’influence. En Belgique, la Sûreté de l’État documente depuis des années les réseaux et les ambitions du mouvement. Pour Sébastien Xhayet, le paradoxe est saisissant : une Europe qui a fait de la liberté de conscience et de la séparation du religieux et du politique des principes fondamentaux semble parfois hésiter à les défendre. Une charge contre l’entrisme islamiste, les accommodements institutionnels et les aveuglements volontaires.
Il y a quelque chose de profondément obscène, et même d’assez fascinant, dans le spectacle de l’Europe contemporaine. Une civilisation qui a mis des siècles à s’affranchir de la tutelle religieuse, qui a connu les guerres confessionnelles, l’Inquisition, les persécutions, qui a fini par découvrir, au prix de quelques massacres et de beaucoup de sang, les vertus de la séparation du spirituel et du temporel, se retrouve aujourd’hui à discuter très sérieusement de la meilleure manière d’accommoder les ambitions politiques de nouveaux intégristes.
C’est une forme de progrès, paraît-il.
L’intervention d’Amjad Taha est, à cet égard, absolument salutaire. Elle possède cette qualité devenue presque inconvenante en Europe : la lucidité.
L’homme vient du Moyen-Orient. Il connaît les Frères musulmans autrement que par les brochures soigneusement rédigées de leurs associations satellites, leurs conférences sur le vivre-ensemble ou les dissertations attendries de quelques universitaires occidentaux. Il sait ce qu’est cette organisation fondée en 1928 par Hassan al-Banna, et ce que signifie son ambition de soumettre progressivement l’ensemble de la société à une conception politique de l’islam.
L’Égypte les a interdits en 2013. L’Arabie saoudite les a désignés comme organisation terroriste en 2014. Les Émirats arabes unis ont fait de même cette année-là. La Jordanie a interdit leurs activités en avril 2025. Des décisions prises dans des contextes politiques différents, parfois par des régimes dont les méthodes répressives méritent elles-mêmes de sévères critiques. Mais une évidence demeure : ces États ont identifié dans le projet frériste une entreprise de conquête du pouvoir, et non une simple activité de bienfaisance religieuse.
Et pendant ce temps, à Bruxelles ?
On dialogue.
On finance des projets d’inclusion. On multiplie les consultations. On organise des tables rondes sur la diversité. On distribue des certificats de respectabilité à ceux qui ont compris qu’en Europe, pour avancer leurs intérêts, il suffit souvent de maîtriser le vocabulaire des droits fondamentaux.
Les islamistes ont parfaitement assimilé cette particularité de notre époque : on peut désormais défendre un projet profondément antilibéral en empruntant le langage du libéralisme. C’est même devenu une méthode d’une remarquable efficacité.
Le plus extraordinaire est que nous ne pouvons même plus invoquer l’ignorance.
Dans son rapport annuel 2025, notre propre Sûreté de l’État consacre un chapitre aux Frères musulmans, intitulé, avec une délicatesse toute administrative, « Derrière le masque de la modération ».
Elle y expose, noir sur blanc, que le mouvement cherche à influencer clandestinement les politiques publiques, à se présenter comme le représentant légitime des musulmans, et qu’il poursuit à long terme l’objectif d’un ordre social dans lequel les normes religieuses régissent tous les aspects de l’existence.
Elle estime qu’en Belgique, moins de dix organisations entretiennent des liens structurels avec les Frères musulmans et qu’environ une centaine de personnes participent activement à la diffusion de leur idéologie. Elle ne leur attribue pas une menace immédiate d’actions violentes, mais identifie clairement leurs activités d’ingérence et le risque de ségrégation et de polarisation qu’elles alimentent.
Le mouvement est suivi depuis plus de trente ans par nos services de renseignement.
Trente ans !
Il faut admirer cette persévérance nationale. Certains pays construisent des infrastructures en trente ans. D’autres révolutionnent leur économie. Nous, nous avons réussi à observer pendant trois décennies une entreprise d’influence dont nous connaissons désormais les méthodes, les ambitions et une partie des réseaux.
C’est probablement cela, la continuité de l’État.
Le 8 octobre 2026, le Parlement européen a finalement adopté, par 381 voix contre 167, une résolution réclamant une stratégie contre l’entrisme islamiste et l’influence des Frères musulmans.
Le texte évoque les financements opaques, le double discours, les réseaux associatifs, les tentatives d’influence institutionnelle. Il réclame davantage de transparence, des contrôles des subventions et l’inscription des entités concernées sur les listes antiterroristes lorsque les critères juridiques sont réunis.
Autrement dit, le Parlement européen vient de reconnaître officiellement ce que les services de renseignement documentent depuis des années.
C’est émouvant.
On imagine déjà les prochaines étapes : une communication de la Commission, une consultation publique, une étude d’impact, trois groupes de travail, un rapport intermédiaire, puis une conférence de clôture consacrée aux perspectives d’une éventuelle feuille de route.
L’islamisme politique, lui, n’a pas besoin de feuille de route européenne. Il possède déjà la sienne.
Il faut d’ailleurs reconnaître aux réseaux fréristes une intelligence tactique que nos responsables politiques feraient bien d’étudier. Ils ne cherchent pas nécessairement la confrontation spectaculaire. Pourquoi le feraient-ils ? La patience est beaucoup plus rentable. Une association culturelle, un interlocuteur institutionnel, une subvention, un partenariat éducatif, une revendication présentée comme un aménagement raisonnable de la liberté religieuse : autant de moyens possibles d’étendre progressivement une influence politique.
Et lorsqu’on s’interroge sur l’objectif de cette influence, surgit presque mécaniquement l’accusation d’islamophobie.
C’est là que le mécanisme devient particulièrement pervers.
Car les premières victimes potentielles de cette entreprise ne sont pas les Européens attachés à leur laïcité. Ce sont aussi les musulmans libéraux, les femmes qui refusent le contrôle religieux, les apostats, les libres-penseurs, les homosexuels musulmans, tous ceux qui aspirent à vivre leur existence sans recevoir d’instructions d’un prédicateur ou d’un entrepreneur identitaire.
Ceux-là, curieusement, intéressent beaucoup moins les professionnels de l’indignation.
Il est tellement plus confortable, dans certains milieux militants, de dénoncer une prétendue hostilité occidentale envers l’islam que de soutenir les musulmans qui combattent courageusement l’islamisme.
On en arrive ainsi à cette absurdité historique : des pays musulmans nous mettent en garde contre les Frères musulmans, tandis qu’une partie de l’intelligentsia européenne continue de considérer la méfiance envers cette idéologie comme un signe de fermeture d’esprit.
C’est vertigineux de sottise.
Bien entendu, les démocraties européennes ne doivent pas emprunter les méthodes autoritaires de certains régimes du Moyen-Orient. Elles disposent précisément d’un avantage considérable : l’État de droit, la liberté de conscience, le pluralisme, la justice indépendante.
Mais l’État de droit n’est pas un pacte de passivité. La liberté d’association n’impose pas le financement public des entreprises d’ingérence. La liberté religieuse n’accorde aucun droit de subordonner la loi civile à des prescriptions confessionnelles. Et la lutte contre les discriminations n’exige certainement pas d’accorder une immunité politique à ceux qui prétendent parler au nom de tous les croyants.
Il serait donc temps d’exiger la transparence des structures et des financements, d’identifier les relations d’influence, de contrôler rigoureusement les subsides, de sanctionner les infractions établies et, lorsqu’une organisation remplit les conditions légales d’une interdiction, d’en tirer toutes les conséquences.
Sans hystérie. Sans persécution religieuse. Sans indulgence non plus.
Ce qui manque à l’Europe n’est pas un arsenal de grands principes. Elle en possède tellement qu’elle ne sait plus qu’en faire.
Ce qui lui manque, c’est la volonté de les défendre contre ceux qui voudraient les vider de leur substance.
Amjad Taha rappelle finalement une vérité assez simple : les peuples qui ont vécu les conséquences de l’islamisme politique n’éprouvent pas nécessairement le besoin de le romantiser.
Cette passion semble essentiellement réservée à certains Occidentaux qui n’en ont jamais subi la domination.
Ils y voient une forme d’émancipation. D’autres y ont vu une entreprise d’asservissement.
Ils y découvrent de la diversité. D’autres y ont rencontré le conformisme religieux, la censure et la restriction des libertés individuelles.
Ils croient défendre les opprimés. Ils risquent surtout d’offrir une respectabilité supplémentaire à ceux qui prétendent parler à leur place.
Le plus tragique, dans cette histoire, n’est peut-être même pas l’ambition des Frères musulmans. Une organisation idéologique cherche à étendre son influence : c’est dans sa nature.
Le véritable scandale, c’est cette Europe qui connaît la menace, en décrit les mécanismes, en mesure les conséquences, et semble encore attendre une autorisation morale pour se défendre.
On appelait autrefois cela de l’aveuglement.
Aujourd’hui, dans les couloirs feutrés de Bruxelles, on appelle cela de la prudence institutionnelle.
La capitulation a fait des progrès considérables. Elle ne porte plus d’uniforme. Elle présente des projets, demande des crédits et rédige des comptes rendus de réunion.
Sébastien Xhayet
Documents de référence
Sûreté de l’État belge, Intelligence Report 2025 : https://vsse.be/sites/default/files/2026-01/IR25-EN.pdf
Parlement européen, résolution du 8 octobre 2026 : https://oeil.europarl.europa.eu/oeil/fr/document-summary?id=1919148


