Partant de la violente apostrophe d’André Markowicz contre la société israélienne et ceux des Juifs qui la soutiennent ou se taisent, Charles Rojzman pose une question radicale : à quel moment l’exigence morale devient-elle une sommation à se désolidariser d’Israël — voire une interdiction morale de se défendre ?
HaBayta laisse ouverte la question symétrique : si l’exigence morale ne peut interdire de survivre, la solidarité peut-elle dispenser de l’examen moral ?
C’est dans cette tension — tenir ensemble l’éthique et l’exigence de survie — que nous publions ce texte.
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Le 26 août, un collectif d’intellectuels publie une « Lettre ouverte à l’écrivain et traducteur André Markowicz », qui commence explicitement par citer un texte intitulé « Assassins », publié sur son mur Facebook :
« C’est l’ensemble de la société israélienne aujourd’hui (et ce dès avant le 7 octobre, puisque Netanyahou est au pouvoir depuis bien avant) qui est une société qui promeut les assassins, qui les approuve. Qui, donc, est une société de racistes et d’assassins : pas tous les Israéliens, évidemment, puisqu’il existe une opposition, et une opposition très forte, mais la majorité des électeurs. – Je l’ai déjà écrit : le moment décisif sera les élections d’octobre prochain. Si Netanyahou et sa clique raciste sont réélus, les choses seront indiscutables : Israël, dans son ensemble, en tant que nation, ayant élu des gens qui revendiquent leurs meurtres, et le meurtre de ceux qui, comme dit Ben Gvir, “ne sont pas des menaces aujourd’hui mais peuvent le devenir” (ce qui est une citation, revendiquée ou non, de Himmler), sera devenu une société d’assassins. »
Cette terrible apostrophe d’André Markowicz n’est pas isolée. D’autres paroles extrêmement sévères à l’égard d’Israël viennent aujourd’hui de Juifs célèbres et respectés dans le monde intellectuel contemporain.
Il est impossible de comprendre certaines attitudes paradoxales observables dans le monde juif contemporain sans les replacer dans la longue durée historique qui a façonné la condition juive en Occident. Il ne s’agit pas d’invoquer un traumatisme vague ou une mémoire incantatoire, mais de reconnaître l’existence d’un héritage psychique collectif forgé par des siècles de persécutions répétées, de marginalisation institutionnalisée, d’humiliations symboliques et de violences récurrentes. L’exil, les pogroms, les expulsions, l’Inquisition, l’enfermement dans les ghettos, puis, au sommet de cette trajectoire tragique, la Shoah, n’ont pas seulement produit des morts et des ruines : ils ont modelé des formes spécifiques de rapport à soi, au monde et au jugement d’autrui.
L’une des conséquences les plus durables de cette histoire peut être l’intériorisation d’une vulnérabilité morale singulière, qui peut aller jusqu’à la honte d’être soi. Cette haine de soi, rarement assumée comme telle, ne relève ni d’un vice moral ni nécessairement d’une pathologie individuelle. Elle peut procéder d’un mécanisme de survie ancien : pour réduire l’hostilité, il fallait anticiper l’accusation ; pour être toléré, il fallait se justifier ; pour échapper au rejet, il fallait parfois adopter le point de vue du persécuteur. Ce dispositif adaptatif, intelligible dans des sociétés structurellement antijuives, peut continuer d’agir bien au-delà des conditions qui l’ont vu naître.
Dans le monde contemporain, cette disposition psychique peut conduire certains Juifs à se situer spontanément du côté du tribunal moral global. Face à un antisémitisme qui ne se présente plus toujours comme tel, mais peut se recomposer sous les langages du progressisme, de l’antiracisme ou de l’anticolonialisme, la tentation existe d’anticiper la mise en accusation en la validant. On reprend alors les griefs dominants, on radicalise la critique de soi, on transforme la dénonciation de son propre camp en preuve de lucidité et de vertu. La fidélité à l’éthique devient indissociable de la prise de distance, voire de la rupture, avec toute solidarité historique.
Mais ce phénomène ne peut être compris sans prendre en compte une autre dimension décisive : la singularité de l’exigence morale portée par le judaïsme lui-même. Le paradoxe est là, et il est central. Le peuple juif a été historiquement porteur d’une exigence éthique d’une radicalité considérable : primauté de la loi sur la force, responsabilité individuelle devant une instance transcendante, dignité humaine, appel prophétique à la justice. Cette révolution morale a irrigué le christianisme, puis l’humanisme moderne, jusqu’à contribuer profondément à la conscience occidentale elle-même.
Or, dans la modernité tardive, ce legs peut se retourner contre ceux qui l’ont porté. Ce qui fut une exigence adressée à l’humanité devient une norme d’exception imposée aux Juifs. On attend d’eux — et plus encore de l’État d’Israël — une perfection morale absolue, une pureté éthique sans faille, rarement exigée avec la même intensité d’autres peuples ou d’autres États. Toute violence subie appelle une retenue exemplaire. Toute riposte devient suspecte. Le droit à l’autodéfense, principe élémentaire reconnu aux États, est ici fréquemment soumis à un soupçon particulier.
Cette asymétrie n’est pas seulement contingente. Elle révèle aussi une difficulté profonde de la conscience occidentale contemporaine à penser le tragique du politique. Refusant parfois d’assumer la conflictualité irréductible du monde, elle projette sur le Juif — individuel ou collectif — la charge morale de ses propres contradictions. Israël devient alors le lieu symbolique où se rejoue, sous des formes nouvelles, l’ancienne mise en accusation : non plus au nom de Dieu ou de la race, mais au nom de l’éthique universelle.
C’est dans ce cadre qu’il devient indispensable d’introduire une distinction trop souvent effacée, mais analytiquement décisive, entre deux figures de la critique juive contemporaine.
La première est celle de la délégitimation radicale. Elle est illustrée, sous des formes différentes, par des intellectuels tels que Shlomo Sand ou Norman Finkelstein. Certaines prises de position récentes d’André Markowicz peuvent également être interrogées à cette lumière. Ici, il ne s’agit plus seulement d’une critique interne ni d’une tension entre morale et politique, mais d’une mise en cause de la légitimité historique, nationale ou morale de l’existence juive collective sous sa forme étatique. Israël n’y est plus seulement critiqué pour ses actes : sa légitimité elle-même peut devenir l’objet du procès.
Dans ce cas, on assiste à une rupture avec toute solidarité historique. Le peuple juif n’est plus pensé comme sujet de l’histoire, mais comme objet d’un procès moral permanent. Cette posture peut rejoindre objectivement — indépendamment des intentions subjectives — certaines matrices idéologiques de ses ennemis les plus déterminés. La parole juive devient alors une arme particulièrement efficace de la délégitimation, car elle peut permettre de récuser par avance l’accusation d’antisémitisme tout en reconduisant certains de ses effets.
La seconde figure est plus complexe, plus respectable intellectuellement, mais peut également devenir problématique dans ses conséquences. Elle apparaît lorsque la primauté accordée à l’éthique, conçue comme fidélité à l’universalisme moral issu du judaïsme, tend à reléguer au second plan la réalité des menaces historiques et sécuritaires. On retrouve, sous des formes profondément différentes selon les époques et les personnes, cette tension chez Martin Buber autrefois et dans certains débats contemporains auxquels participent des personnalités comme Avraham Burg ou Delphine Horvilleur.
Dans cette perspective, l’éthique juive peut être élevée au rang d’instance transcendante, surplombant toute considération stratégique, sécuritaire ou historique. Le danger est alors double. D’une part, la question de la survie collective risque d’être reléguée au second plan, comme si elle relevait d’un registre inférieur, presque indigne. D’autre part, on oublie que cette exigence morale est née dans un monde tragique, conflictuel, violent — et non dans un horizon pacifié d’abstraction morale.
Lorsque l’éthique juive est placée au-dessus de la réalité des menaces d’anéantissement, pourtant explicitement formulées par des acteurs idéologiques, politiques et militaires contemporains, le risque existe de désarmer moralement le peuple juif. On transforme alors une tradition de responsabilité en impératif d’impuissance. On confond universalité morale et auto-négation historique.
Or, c’est ici que se joue le point décisif : malgré la différence radicale de leurs intentions, ces deux figures peuvent produire certains effets convergents. Leurs discours peuvent être récupérés, amplifiés et instrumentalisés par la propagande des ennemis des Juifs. Dans l’économie symbolique contemporaine, la parole juive critique acquiert une puissance particulière : une parole née de la critique interne peut être extraite de son contexte et mobilisée au service d’une délégitimation que son auteur n’entendait nullement soutenir.
Le Juif risque alors de devenir le témoin à charge contre lui-même, figure ultime de l’auto-accusation occidentale. L’exigence morale, lorsqu’elle est détachée de toute considération de réalité, peut se muer en arme idéologique. Une morale qui finirait par exiger la disparition de ceux qui la portent cesserait d’être une morale ; elle deviendrait une fiction dangereuse.
L’enjeu n’est pas de sacraliser l’État d’Israël ni de réduire au silence toute critique. Il est de rétablir une distinction fondamentale que la modernité morale tend à effacer : celle entre l’exigence éthique et la négation du tragique. La morale juive ne s’oppose pas à la survie du peuple juif ; elle en est historiquement indissociable. Se défendre n’est pas trahir ses valeurs, mais refuser qu’elles soient retournées contre la vie.
Réaffirmer cette vérité, c’est rompre à la fois avec la haine de soi et avec l’illusion morale. C’est rappeler que la vocation universelle du judaïsme ne s’accomplit pas dans l’effacement de son existence historique, mais dans la capacité à tenir ensemble l’éthique et la réalité, la justice et la défense, la lucidité et la responsabilité. C’est à cette condition seulement que la morale peut demeurer une force — et non une arme aux mains de ceux qui n’ont jamais renoncé à l’anéantissement.




La question est excellente et juste surtout pour les jiifs de diaspora ! Mais ne mélangez pas réflexion et politique. Charles Rojman a quand meme dit état raciste ...en parlant de Bibi . Absolument pas ! Savez-vous que les vieux gauchistes accompagnes d’arabes violents vont jeter des pierres sur les bergers de Judee Samarie , que certains sont grièvement blessés à la tête, qu’ils ont empoisonné des troupeaux entiers de chèvres et de moutons ... Judee ,le mot juif vient de là et ne parlons de la Samarie ,les bons samaritains .Vous réfléchissez comme nos ennemis , votre idéologie est fabriquée par nos ennemis et vous tombez dedans . L'unité est la force ! Soyons solidaires sinon le chaos !
L histoire juive se trouve à un carrefour crucial, comme a chaque fois que nos ancêtres ont dû affronter une situation très problématique, certains d entre nous sont incapables de résister à la pression de nos ennemis et craquent ou nous tournent le dos.
L expulsion d Espagne a vu toutes sortes de comportements : des juifs héroïques qui abandonnent leurs biens matériels pour garder leur foi jusqu’à des traîtres qui aident l inquisition en passant par toutes les nuances de la faiblesse humaine.
Aujourd’hui une certaine bourgeoisie juive bien-pensante choisit le camp de l ennemi et rien ne devrait nous surprendre.
La diaspora occidentale explose littéralement et certains préfèreront rester des bobos de cour alors que d autres comprendront qu il faut simplement rentrer à la maison 🇮🇱