Pourquoi les Juifs sont-ils toujours là ? Derrière une question vieille comme leurs persécutions, Charles Baccouche cherche moins un mystère qu’une permanence : celle d’un peuple qui a fait de la mémoire, de l’étude, de la transmission, de la justice et de l’espérance des instruments de survie. « Les Juifs ont un secret », écrit-il. Peut-être ce secret tient-il simplement à cette obstination : transmettre et recommencer.
Les Juifs ne sont pas ce que vous croyez.
Avec leurs petites calottes au sommet de leurs fronts soucieux, leur démarche pressée vers leurs temples où, paraît-il, ils ne prient pas mais ourdissent des complots contre les braves gens.
On le sait : ce sont des gens qui aiment l’argent. D’ailleurs, ils restent entre eux, ne se mélangent pas, et leurs contacts avec les autres se limitent aux échanges commerciaux.
Ainsi va, depuis des siècles, la caricature.
Mais est-ce suffisant pour les identifier et leur vouer une détestation éternelle ?
Peut-être pas.
Le Juif fantasmé est le réceptacle de frustrations qui cherchent dans une fiction la cause de leurs échecs. Tantôt trop riche, tantôt misérable ; cosmopolite et en même temps communautaire ; faible hier, trop puissant aujourd’hui : peu importe la contradiction. Le fantasme antisémite s’en accommode.
Connaître les Juifs, c’est d’abord les rencontrer vraiment.
C’est rencontrer un peuple qui a fait de l’étude, de la transmission, de la solidarité et de la justice quelques-uns des fondements de sa permanence.
Il y a toujours eu, dans les familles juives, quelqu’un pour apprendre à lire et quelqu’un pour transmettre. Une génération enseigne à la suivante, qui questionne à son tour celle qui l’a précédée.
Et puis il y a cette solidarité, sans laquelle un peuple dispersé, persécuté et chassé tant de fois aurait peut-être disparu depuis longtemps.
Les Juifs ont-ils un secret ?
Sans doute, puisque depuis près de quatre mille ans ils survivent aux catastrophes de l’Histoire.
De grands auteurs se sont interrogés sur cette étrange permanence.
Mark Twain, dans Concerning the Jews, publié en 1899 dans Harper’s Magazine, s’étonnait déjà de la disproportion entre le très petit nombre des Juifs et la place qu’ils avaient occupée dans l’histoire, les sciences, les arts, la médecine, la pensée.
Il observait les grandes civilisations anciennes apparaître, rayonner puis disparaître, tandis que les Juifs demeuraient.
Et il terminait par cette question :
« Quel est donc le secret de son immortalité ? »
Peut-être ce secret se trouve-t-il dans ce que les Juifs ont transporté avec eux lorsque presque tout leur avait été retiré.
Une mémoire.
Des textes.
Une Loi.
Et une certaine idée de la justice.
La Loi de Moïse prescrit :
« Justice, justice tu poursuivras. »
Pourquoi deux fois le mot justice ?
Peut-être parce que la justice n’est jamais définitivement acquise. Elle se cherche, s’examine, se discute et se recommence.
Les Juifs ne sont évidemment ni meilleurs ni plus justes par nature que les autres hommes. Ils ont leurs faiblesses, leurs fautes, leurs divisions et leurs contradictions.
Mais leur tradition a placé cette exigence au centre : justice envers le pauvre, envers la veuve et l’orphelin, envers l’étranger ; responsabilité de l’homme envers l’autre homme.
Ce temps de justice n’est pas encore arrivé, il suffit de se pencher sur l’état du monde pour le savoir.
Mais ils sont toujours là, les Juifs.
Après les expulsions, les massacres, les pogroms et la Shoah, ils sont toujours là.
Ils étudient, discutent, transmettent, reconstruisent.
Et ils espèrent.
C’est peut-être cela, finalement, leur secret.
L’espérance.
Cette flamme obstinée qui traverse les siècles et défie l’évanescence du temps.
Charles Baccouche
Paris, septembre 2026


