Il est des renoncements qui commencent par le choix des mots, par ce que l’on nomme et ce que l’on préfère taire. À partir d’un appel à manifester relayé par La France insoumise, où les massacres du 7 Octobre sont évoqués sans que le Hamas soit nommé, Charles Rojzman interroge une capitulation plus profonde : celle d’un Occident qui, à force de chercher dans ses propres fautes l’explication de toutes les violences, risque de ne plus savoir reconnaître les idéologies qui menacent ses libertés. Une réflexion sur le langage, la culpabilité et les mécanismes du renoncement.
Les mots de la capitulation
Le 9 octobre, La France insoumise relayait un appel à manifester pour la Palestine dans lequel les massacres du 7 Octobre étaient mentionnés, mais leur auteur, le Hamas, jamais nommé. L’accusation contre Israël occupait tout le récit ; le mouvement islamiste disparaissait derrière les souffrances du peuple au nom duquel il prétend agir. Cette dissymétrie révèle une manière de raconter le monde : les crimes des uns expriment une volonté politique, ceux des autres semblent n’être que les conséquences d’une oppression. Avant même de choisir son camp, le lecteur a été invité à oublier l’un des protagonistes.
L’Occident sait reconnaître une conquête dans ses livres d’histoire ; il devient singulièrement hésitant lorsqu’elle se présente devant lui avec le vocabulaire de la libération. Il cherche alors ses propres fautes, examine ses préjugés, soupçonne ses réflexes de défense, tandis que l’adversaire bénéficie de cette faveur exorbitante : être jugé sur les injustices qu’il dénonce plutôt que sur l’ordre qu’il entend imposer.
Une partie de la puissance islamiste tient à cette traduction. Le projet religieux demeure, mais il trouve des défenseurs dans une langue qui lui était étrangère : antiracisme, émancipation, décolonisation. Des militants peuvent ainsi servir une ambition dont ils récuseraient les conséquences, parce qu’ils n’en regardent que l’ennemi. Il suffit que cet ennemi soit occidental, ou israélien, pour que la question décisive disparaisse : quelle liberté ceux qu’ils soutiennent laisseraient-ils à leurs contradicteurs s’ils prenaient le pouvoir ?
La Palestine permet ce rassemblement autour d’un malentendu que beaucoup préfèrent entretenir. Entre vouloir un État palestinien et vouloir supprimer Israël, il existe un abîme ; le mot « libération » le recouvre. Chacun peut alors défiler avec sa propre espérance, sans répondre du projet de son voisin, comme si une foule était dispensée d’examiner ce qu’elle rend possible.
Cette complaisance s’enracine dans une conscience européenne qui a fini par confondre la lucidité sur son passé avec l’interdiction de se défendre. Reconnaître les crimes coloniaux était nécessaire ; en déduire que toute puissance non occidentale serait innocente est une abdication. L’histoire des autres peuples comporte aussi des empires, des servitudes, des fanatismes et des rêves de restauration. Mais l’Europe préfère encore se croire coupable de tout plutôt que d’admettre qu’elle ne commande pas toutes les passions du monde.
L’islamiste devient ainsi le produit de l’humiliation, le terroriste celui de l’exclusion, et leur idéologie une apparence derrière laquelle il faudrait découvrir une faute occidentale. Or une souffrance ne dicte pas un programme : elle peut nourrir une lutte pour la liberté aussi bien qu’un désir de domination. Refuser de lire ce que les mouvements proclament, sous prétexte de comprendre ce qu’ils ont subi, revient à leur offrir l’irresponsabilité politique.
Israël concentre cette démission du jugement. La condamnation de ses actes peut glisser vers la criminalisation de son existence ; les victimes palestiniennes deviennent alors les preuves d’une culpabilité qu’aucun fait ne pourrait démentir. La nazification des Israéliens accomplit le retournement le plus violent : la mémoire de l’extermination des Juifs est mobilisée pour faire de leur État l’incarnation du mal absolu.
Le bénéfice de cette inversion dépasse Israël : elle enseigne à l’Europe que résister serait persécuter, que nommer une menace serait fabriquer un ennemi, que défendre sa liberté trahirait ses principes. Le conquérant n’a plus à cacher son ambition lorsqu’il peut faire passer toute opposition pour une violence et recruter, parmi ceux qu’il combat, les procureurs de leur propre résistance.
L’Occident risque ainsi de livrer ses libertés à ceux qu’il aura couronnés de ses vertus. La capitulation commence lorsque défendre ce qui permet de vivre libre devient plus honteux que soutenir ceux qui veulent l’abolir.



